EXTRAITS DES MEMOIRES MSS.— XIII. LUMIERES INTERIEURES
tion, que mon amour s'étendait et se répandait sur tout le monde. Le fond de mon âme se dilatait partout, et mon cœur se sentait vivement excité à embrasser le monde entier. Je ne me connaissais plus ; je n'éprouvais plus en moi d'amour particulier pour telle ou telle personne; . mais j'avais un amour égal pour tout ce qu'il y avaitd'hommes au monde, un amour sans bornes pour tous les peuples du monde; et le seul sentiment de préférence qui était en moi, c'était un amour encore plus vif et plus pressant pour mon Eglise, que j'embrassais de cœur et d'âme. Oli! que Dieu est grand, disais-je, en voyant cette vaste étendue de l'intérieur de mon maître, sa largeur, sa longueur, sa hauteur et sa profondeur. Je prie mon amour que les œuvres viennent à la suite de cette lumière, et que je puisse, en la vertu de ce mouvement, servir toute créature pour la portera Dieu.
Quand je pense à l'amour qu'il avait pour son Père? et c'est ce que j'éprouve au moment où j écris), je sens mon cœur si petit, que j'en pleurerais; et en effet les larmes m'en viennent aux yeux. C'est ce qu'on appelle communion aux sentiments de Notre- Seigneur, lequel répand en nous et nous fait sentir ses mouvements intérieurs, tels qu'il les éprouva lui-même dans son âme. 11 faisait tout avec une telle plénitude de charité, que toutes ses actions n'étaient que la moindre partie de ce qu'il eût désiré faire; car voyant en son esprit, qui était d'une étendue infinie, des œuvres à l'infini qui pouvaient glorifier son Père, il les faisait en désir et à tout moment. Dans celte vue, il a choisi la sainte Eglise pour faire par elle ce qu'il voyait, qu'il aurait pu faire et qu'il ne ferait pas ; en sorte que tout ce qu'elle fait n'est que l'accomplissement des désirs de Jésus-Christ son époux; et parce qu'elle ne peut les connaître par elle-même, encore moins les accomplir, il réside en elle et en chacun de ses membres poury faire ce qu'il n'a pu exécuter en personne, et ce qu'il eût voulu faire. Ainsi il loue Dieu son Père, en tous ceux qui lui appartiennent, autant qu'il l'eût voulu louer tout seul. 11 prêche en tous les prédicateurs, par exemple, autant qu'il eût voulu prêcher lui seul. Ceci m'est venu ensuite de ce que j'ai senti de l'amour de Jésus envers son Père; et même je ne dis les choses qu'à demi; car Notre-Seigneur n'eût pas voulu seulement louer et glorifier Dieu autant que l'honore l'Eglise, qui n'est composée que d'une partie du monde, quoiqu'elle s'étende par tout le monde, et qu'il appelle pour cela, petit troupeau : mais il eût désiré l'honorer et le glorifier par la bouche et dans les cœurs de tous les hommes et de tous les anges; et non-seulement de tous ceux qui existent, qui ont été et qui seront, mais de tous les hommes et de tous les anges possibles.
Voilà la plus haute idée qu'il ait jamais plu à la grandeur de Dieu me donner des sentiments et des dispositions du cœur de Jésus-Christ son Fils. Je remarque que le
Père éternel, qui met des bornes à sa louange extérieure, no veut avoir que celles qui lui ont été rendues, qui lui sont rendues, et qui lui seront rendues à l'avenir, sans en vouloir davantage; mais pour supplément il reçoit celles qui sont dans le cœur de son Fils, et c'est le sens de l'oraison dominicale où Notre-Seigneur dit à son Père dans l'étendue de son amour : Que votre nom soit sanctifié (Matth. vi, 9) ; comme s'il disait, qu'il le soit autant qu'il le mérite , non-seulement par les hommes qui vivent, qui ont vécu et qui vivront jusqu'à la fin du monde, mais par toute créature qui peut être, laquelle ne l'honorerait pas encore autant qu'il mérite. Notre-Seigneur ajoute : Que votre règne arrive [Ibid.) ; c'est-à-dire, que. votre empire absolu s'étende sur toute créature, ou, que toute créature vous reconnaisse pour son Dieu et vous rende les honneurs qui vous sont dus. Ce qui ne sera point en effet, mais c'est le désir el le vœu du cœur de Jésus; vœu qui rend plus d'honneur à Dieu, que si réellement toute créature lui était soumise. Ce souhait de Jésus- Christ estcorrigé ou expliqué parles paroles suivantes : Quevotre volonté soit faite (lbid.); car c'est dire : Cependant, ô mon Père, qu'il en soit ce qu'il vous plaira. Je voudrais que vous fussiez autant honoré que vous le méritez, par tout être possible: au moins, je voudrais que vous régnassiez sur toutes les créatures sorties de vos mains, si vous ne voulez pas étendre votre gloire davantage ; toutefois, mon Père, faites-vous honorer autant qu'il vous sera agréable, et mettez à votre honneur les bornes que vous voulez. Voyez du moins les souhaits que je forme pour votre gloire. Je vous les offre en supplément des louanges qui ne vous sont pas rendues.
On voit ici quelle est la ferveur de la prière de Notre-Seigneur, l'étendue de son amour, et l'immensité de son divin intérieur. Il comprend, pour la gloire de son Père, tout ce qu'il voit de possible, et il l'exécute lui-même, selon la mesure des desseins de son Père, dans la personne do ses membres. Ainsi il aurait eu le désir de prêcher tout à la ibis dans tous les lieux du monde. Ne le pouvant faire par lui-même, il se multiplie en autant de personnes qu'il y a de prédicateurs de son Evangile sur la terre; et la participation de son zèle, ou la communication de son amour dans le cœur de ses saints, a fait ce qu'il faisait dans le sien. C'est ce qu'on a vu dans saint François et saint Dominique, dont il s'est servi dans un temps où il ne pouvait lui-même opérer par sa présence sensible le renouvellement de sa religion en son Eglise. Car c'est lui qui résidait en eux, et qui opérait tant de merveilles par leur bouche. 11 leur a fait sentir les dispositions intérieures dont je viens dé parler, qui consistent à se répandre en qualité de membres, pour aller publier l'Evangile et glorifier Dieu par tout le monde; ce quils ne pouvaient faire par eux-mêmes. Ils répaudaient en leurs diseï-
ll.Si
[îles une partie de l'esprit qu'ils possédaient comme chefs, avec une plénitude proportionnée à leur vocation; en sorte queces deux grands patriarches, sans sortir de leur place, ont parcouru le monde entier. Et comme leur zèle ne se bornait môme fias à servir Dieu dans tout le monde pendant leur vie, mais qu'ils désiraient le servir après leur mort, et pendant toute l'éternité; ce désir s'est transmis dans leurs successeurs, envoyés comme eux pour prêcher partout l'amour de Dieu et lui former partout des adorateurs.
O mon Seigneur et mon maître ! combien de fois vous m'avez fait ressentir tous ces désirs ! Combien de fois m'avez-vousrempii Je cœur de ces sentiments et de tous ces mouvements! Hélas! je ne pouvais ni les comprendre, ni me contenter de les produire. Combien de fois m'avez-vous donné ce désir, d'avoir cent et cent mille cœurs, et encore plus, pour y verser les sentiments de votre amour et le zèle de votre gloire 1
Sentiments que vous répandez dans mon âme avec tant de consolation pour moi. C'était une goutte que vous faisiez passer de l'océan et de l'abîme de votre cœur dans la petitesse du mien. Ah! Seigneur, vous êtes infini dans votre sainteté. Il n'est pas possible d'en soutenir l'éclat, ni d'en porter le poids; car si tout ce que nous en ressentons, et tout ce qu'en ressentent vos membres répandus dans le ciel et par toute la terre, n'est rien en comparaison de ce que vous êtes, que serait-ce donc, si vous nous découvriez les richesses qui soni en vous! Q mon Jésus! quelle grâce de pouvoir dire que je me perds en vous ! Quel est celui qui ne voudra nager dans ce vaste océan de votre cœur, et en goûter les délices ? Quel est celui qui ne voudra s'y noyer, s'y abîmer, s'y perdre'? Pour moi, qu'à jamais, ô mon amour, j'y sois noyé et perdu, sansque je puisse ni me retrouver ni me reprendre. Que je demeure tellement vous, que je ne sois iamais moimême 1
L'ESPRIT D'UN DIRECTEUR DES AMES
ou