ARTICLE I
De son application à Dieu dans la conduite des âmes.
M. Olier était si accoutumé à marcher en la présence de Dieu, et à regarder uniquement Notre-Seigneur, qu'il tâchait d'oublier ce qu'étaient les personnes dont il avait la conduite, pour n'envisager que Jésus-Christ en elles, et il disait souvent que, comme les personnes qui sont conduites ne doivent voir dans leurs guides spirituels que Notre- Seigneur vivant en eux pour leur direction, les directeurs ne devaient aussi regarder que ce divin Sauveur en tous ceux qu'ils conduisent.
Ce qu'il écrivit un jour sur ce sujet fait assez connaître combien il était convaincu de l'importance de cette pratique, et avec quelle fidélité il s'y conformait. « Dieu, dit-il, veut être le tout des âmes pures qu'il désire de remplir de sa substance et de sa vie; elles ne doivent avoir que Dieu en leur mémoire, pour le posséder perpétuellement, et dans leur volonté pour l'embrasser continuellement. En méditant aujourd'hui cette vérité, il m'a semblé que je devais tellement avoir Dieu dans l'esprit, et le regarder en tout, que je ne devais jamais détourner les yeux de dessus lui, non pas même pour me regarder moi-même ou, le prochain, quand ce ne serait que pour considérer en moi les opérations de Dieu qui me regardent ou qui regardent les autres : en
sorte que, si Dieu désire de me montrer ce qu'il opère, il faut que j'attende de le voir en lui, sans sortir de lui-même ; car il n'y a que lui qui doive arrêter notre vue. C'est à quoi nous devons prendre garde , surtout dans l'exercice de nos emplois. Il faut que notre vue soit tellement arrêtée sur Dieu, que nous ne l'en détournions jamais pour considérer le prochain. Je ne dis pas pour le considérer en son extérieur; car ce serait une distraction criminelle et une espèce de sensualité qui n'aurait rien en soi de Dieu; tnais je dis pour y voir ou y aimer autre chose que Dieu seul, qui veut être seul aimé et adoré dans ses créatures. Le moindre epunchement en la créature est une distraction par laquelle on se détourne de Dieu ; c'est un larcin que l'on fait à Dieu, c'est un violentent de la foi de la chasteté de l'âme qui est due à Dieu seul. Ainsi l'âme doit être toute remplie de Dieu comme de son tout. Elle lui déplaît lorsqu'elle -lui dérobe ou ses regards qui lui sont dus, ou ses a/fections et ses complaisances, qu'elle doit prendre en lui seul; et il ne peut souffrir, sans une juste jalousie, qu'elle les détourne ailleurs. Il est infiniment plus grand que nos puissances ne peuvent être étendues pour l'embrasser ; et il ne souffre l'âme qu'avec peine quand il voit qu'elle distrait ses forces et l'étendue de ses puissances pour un autre objet où elle s'amuse. De la on peut inférer combien il est important, lorsqu'on est avec le prochain , de s'attacher à Dieu seul, sans donner lieu à aucun épanchement et à aucune distraction vers les créatures. Il faut donc être fidèle, dans ces rencontres, à embrasser Dieu par la foi, pour n'être désuni en rien d'avec lui, pour n'être épanché en autre chose qu'en lui, enfin pour être toujours plein de Dieu, toujours pur, toujours ardent, toujours saint et fécond, toujours perdu en Dieu. »
M. Olier croyait cette pratique d'une grande conséquence, et il la donnait à tous ceux qu'il voyait appelés à la conduite des âmes. Un de ses prêtres étant sur le point de s'engager dans un emploi important où Notre-Seigneur l'appelait : Prenez garde lui dit-il, de n'envisager que Dieu dans les personnes que vous serez obligé de servir. Quand on les considère en elles-mêmes, plutôt que Notre-Seigneur en elles, on les sert souvent par inclination, et on se laisse aisément aller à un attachement qui, n'étant point fondé sur Dieu, tnais sur la sympathie et les dispositions naturelles, expose une âme à de grandes tentations et à se perdre dans les plus saints emplois : car c'est de là que viennent les attaches trop naturelles des confesseurs et des directeurs pour ceux dont ils ont la conduite. C'est de là que naissent les visites inutiles, les discours superflus, et tous ces vains amusements qui non-seulement causent une perte de temps irréparable , mais empêchent absolument la bénédiction de Dieu sur nos travaux. C'est ce qui fait craindre d'être abandonne de ceux que ion conduit, et alors, dans l'appréhension qu'ils ne se retirent pour se mettre sous la conduite d'autres directeurs, on lâche de leur plaire en tout, on les flatte dans
leurs imperfections, on ne les avertit point de leurs fautes, on entretient leurs faiblesses par de lâches complaisances et par des condescendances criminelles ; on ne craint point, pour les contenter en toutes choses, d'avilir et de profaner son ministère; on se perd avec eux et on tombe dans le même précipice.
Combien sera terrible le jugement de ces malheureux confesseurs et directeurs qui ont ainsi trahi la cause de Notre-Seigneur dans les âmes ! Ces âmes s'élèveront contre eux au dernier jour devant le trône de Dieu pour lui demander justice ; et le châtiment de ces malheureux qui les ont traitées de la sorte sera d'autant plus terrible que Notre-Seigneur avait eu pour elles un amour plus ardent et de plus grandes tendresses.
11 nous disait souvent, rapporte M. de Bretonvilliers, que nous devions imiter nos anges gardiens : ils ne perdent pas la vue de Dieu, bien qu'ils soient auprès de nous. Quoiqu'ils nous assistent et nous conduisent, ils sont cependant toujours aussi proches de son adorable majesté, toujours aussi attentifs à ses volontés, toujours en sa présence; et comme ils contemplent Dieu à découvert, au milieu môme de tous les services qu'ils nous rendent, ils ne sont pas moins appliqués à lui dans l'exercice continuel de cet emploi.
11 nous faisait remarquer quatre grands malheurs dans lesquels tombent les directeurs qui ne se rendent pas fidèles à cette pratique. Le premier est l'acception des personnes, dérèglement que Dieu condamne hautement dans l'Ecriture sainte, et que l'apôtre saint Jacques, en particulier, nous représente comme lout à fait opposé aux principes de la foi. (Jac. n,l.) En effet, lorsqu'on regarde autre chose que Dieu dans la conduite des âmes, on entre aisément dans des vues humaines au sujet de la qualité des personnes, on a égard à la différence des conditions, on considère la diversité de leurs talents; on a plus de condescendance pour les riches et les grands, et de sévérité pour les pauvres et ceux qui sont abandonnés ; on écoute les uns et on rebute les autres ; enfin on les traite selon qu'ils reviennent plus ou moins à notre humeur. Ainsi, comme on n'agit que par le mouvement de la nature, de l'inclination ou de l'amour-propre, qui s'attache à ce qui plaît : tout le travail devient inutile, et on n'aura aucun fruit pour soi ni pour les autres, ni dans le temps ni dans l'éternité, ni aucune bénédiction sur ses travaux. Ce n'est pas que M. Olier ne crût important de faire quelquefois différence entre les personnes; mais il voulait que ce fût toujours en Dieu et pour Dieu, dans la vue seulement de pouvoir discerner ce qu'il demandait de chacune, et ce qu'il exigeait aussi de nous à leur égard, alin, disait-il , de ne les conduire que selon ses desseins et dans les voies par où il veut les faire marcher.
Le second malheur qui arrive aux directeurs, lorsqu'ils ne regardent pas Dieu purement dans les âmes, est le mauvais usage
et la perte du temps. Car, à moins que d'avoir Dieu uniquement en vue, on recherche ses petites satisfactions dans l'entretien des personnes que l'on conduit ; on se plaît à converser plus souvent avec celles pour lesquelles on sent plus de tendresse; on ne se lasse jamais de discourir avec elles ; quelques moments qu'on est obligé de donner quelquefois aux autres paraissent plus longs et plus ennuyeux que les heures et les journées entières que l'on passe dans la compagnie des premières. On y tient mille discours qui ne regardent aucunement leur direction ni le bien des âmes. Pourvu qu'on trouve le moyen d'allonger une conversation, on ne se met pas en peine que les âmes y profitent. Ainsi les heures se passent, et le temps si précieux, qui doit être si cher à une âme fidèle , se consume très-inutilement.
Le troisième malheur est qu'à la suite des entretiens avec ces personnes que l'on conduit, et d'où l'on devrait sortir tout plein de Dieu, tout animé de son amour, tout portéà son service, on se trouve dans des dispositions contraires; on se sent tout refroidi dans la charité et dans le zèle de la gloire de Dieu et du salut du prochain; on est tout occupé des créatures, tout plein de leur estime et de leur amour, et on a souvent en cet état une telle tendance pour elles, que l'on se trouve en péril, à chaque moment, de tomber dans de grands maux. De sorte que, par un renversement étrange, ce qui nous devait porter à Dieu nous en éloigne, ce qui devait nous éloigner de la créature nous y porte; et la direction, au lieu de servir à la perfection des directeurs et des personnes qu'ils dirigent, devient pour les uns et 4es autres l'occasion de leur perte et un des plus grands obstacles à leur salut.
Le quatrième malheur, suite inévitable des autres, est le dégoût de l'oraison, de la retraite et de la plupart des exercices spirituels. Car, comme on se trouve souvent occupé des personnes que l'on a vues et des choses dont on s'est entretenu, l'âme est emportée par mille distractions, et n'est plus dans une aussi grande liberté de s'appliquer à Dieu. Ainsi elle commence à se relâcher dans ses pratiques ordinaires de dévotion; elle n'a plus tant d'amour pour la retraite , elle quitte peu à peu l'exercice de l'oraison sous les moindres prétextes. Enfin le canal de grâces, qui conduisait les eaux du salut pour les répandre ensuite sur les peuples, étant coupé et détourné, on voit les directeurs s'affaiblir, parce qu'ils ne reçoivent plus si abondamment les communications de cette première source, et les âmes insensiblement se dessécher, parce qu'elles n'ont plus le secours qu'elles devaient recevoir de notre ministère.
C'est ce qui obligeait M. Olier à se tenir toujours extraordmairement sur ses gardes et très-attentif à Dieu pour ne point s'amuser inutilement avec les personnes dont il avait la conduite. Dans cette vue il était fidèle à ne leur parler jamais que de Dieu et
ESPRIT D'UN DIRECTEUR DES ÂMES
des choses do salut, et à retrancher tous les autres discours qu'il ne croyait point utiles à leur perfection. Jamais on ne l'a vu, étant avec elles, se départir, pour peu que ce pût être, de cet air grave et religieux que les saints Pères exigent en ces occasions, ni de toutes les règles que demande la plus exacte modestie. Il avait pour maxime de ne leur rendre de visites que rarement, de ne leur en l'aire jamais de superflues, et de ne les visiter que dans cette disposition de l'apôtre saint Paul , pour leur faire part de quelque grâce spirituelle, les fortifier et les affermir eti Notre-Seigneur. (Rom. i, 11.) Il ne préférait pas même en cela les personnes riches et élevées en dignité aux pauvres et aux plus misérables selon le monde. Au contraire, on l'a vu souvent donner plus de temps à des personnes de très-basse condition, mais de telle sorte néanmoins qu'il en donnait suffisamment à toutes selon leurs divers besoins, parce qu'il avait pour toutes une charité égale.
Afin de sanctifier sa conduite dans les services qu'il rendait aux âmes, il ne se bornait pas à considérer uniquement Dieu en elles ; il se tenait encore étroitement uni à Notre- Seigneur, et se donnait sans cesse à lui pour les diriger en sa lumière, et par la vertu de son divin Esprit. Il disait souvent que dans la direction des âmes nous devions être entre les mains de Notre-Seigneur comme des instruments dont il voulait se servir pour leu.* faire connaître ses volontés, les faire marcher à grands pas dans le chemin de la perfection, les fortifier dans leurs faiblesses, les ranimer dans leur découragement, les délivrer des pièges de leurs ennemis, et les conduire avec sûreté dans le ciel ; que pour cet effet il fallait les diriger par la lumière de Notre-Seigneur, et non par la nôtre; que nous devions, dans cette vue, anéantir noire esprit pour être remplis de celui du Fils de Dieu, et lui être intimement et iuséparablement unis, afin d'entrer dans sa conduite sur les âmes, et de ne les diriger jamais par la nôtre propre, qui assurément leur serait très-dommageable.
Il disait encore que, tous les Chrétiens étant obligés d'aller à Notre-Seigneur, comme à la source où ils devaient puiser l'esprit du christianisme pour vivre selon la. pureté et les obligations de leur état, tous les prêtres y devaient aussi recourir, afin de trouver en lui leur grâce et la sainteté que leur état demande. Ainsi, ajoutait-il, il faut que tous les directeurs aient particulièrement recours à ce divin chef qui doit répandre et mettre en eux le véritable esprit dont ils ont besoin pour diriger saintement les âmes. Afin d'y réussir ils doivent se tenir inséparablement unis à Jésus-Christ, comme à celui qui possède la plénitude de la grâce, et duquel eux et les peuples doivent la recevoir en abondance, chacun selon la mesure que Notre-Seigneur môme lui a destinée.
C'est pourquoi il adorait souvent Jésus- Christ comme possédant la plénitude de la
grâce 'nécessaire aux directeurs. Il se donnait souvent àjlui pour y participer; il le priait de le remplir de sa lumière, de sa force de son esprit, afin de ne diriger les âmes qu'en sa vertu. Il demandait la même grâce pour tous ceux qui étaient chargés de les conduire, afin qu'étant tous remplis du même esprit, ils le répandissent dans ceux qu'ils dirigeaient, et que par ce moyen l'on vit tous les Chrétiens n'avoir plus qu'un cœur et qu'ime âme, comme à la naissance de l'Eglise.
On lui a ouï dire à ce sujet que non-seulement les prêtres recevaient leur grâce de Notre-Seigneur, qui en possède la plénitude, mais que , pour ainsi dire, il n'y avait dans l'Eglise qu'un seul prêtre , Jésus-Christ , parce qu'il est dans tous les prêtres, s'otfrant encore lui-même tous les jours à Dieu son Père, lorsqu'ils le sacrifient sur leurs autels. Comme on dit qu'il n'y a qu'un seul Jésus- Christ dans tous les Chrétiens, parce qu'il est vivant en tous, et qu'il les remplit tous de son esprit , ainsi on peut dire , en quelque manière, qu'il n'y a dans l'Eglise qu'un seul directeur, c'est-à-dire Jésus-Christ. Il veut lui seul conduire tous les fidèles par le ministère des prêtres, et être dans tous les directeurs, pour gouverner les âmes qui leur sont confiées. Que ce soit un saint Pierre qui conduise , disait-il quelquefois, que ce soit un saint Paul , ou que ce soit quelque autre ; si la conduite est sainte, c'est toujours Jc'sus-Christ qui est en tous le véritable directeur.
Dans cette vue, il se regardait comme le supplément de Notre-Seigneur, qui, ne voulant plus conduire les Chrétiens visiblement, ainsi qu'il avait conduit autrefois les apôtras, désirait de les diriger invisiblement par le ministère des prêtres. C'est ce qui l'établissait, à l'égard de ce divin Maître, dans cette grande dépendance que l'on a toujours admirée en lui. ïl s'y tenait continuellement , pour connaître et accomplir ses volontés et ses desseins sur les âmes qui lui étaient confiées. Si nous sommes convaincus que Jésus-Christ est le directeur universel de l'Eglise, disait-il, et que nous ne sommes que ses instruments , comment p.ouvons-nous entreprendre de parler aux âmes, si ce n'est par son impression et par son mouvement. Si nous reconnaissons qu'il est la source d'où découlent toutes les grâces qui se répandent sur l'Eglise, et que nous n'en sommes que les canaux , comment pouvons-nous prétendre donner autre chose que ce que nous recevons de cette source divine? Si nous croyons qu'il est la voix dont nous ne sommes que les échos, n'est-ce pas une nécessité pour nous de ne parler qu'après lui, et de ne dire que ce qu'il dit? Jl est le maître et nous sommes ses serviteurs, c'est donc à lui de donner ses ordres comme il lui plaît; et c'est à nous , si nous voulons lui être fidèles, de les suivre, sans les prévenir jamais : autrement nous égarons et nous perdons les âmes. — // faut , disait-il encore, que nous suivions l'exemple , et que nous profitions de l'instruction que Dieu a
voulu donnera tous les directeurs en la personne de Moïse. Ce grand prophète , pour bien conduire le peuple, va trouver Dieu sutla montagne ; il reçoit sa loi et lu manifestation de toutes ses volontés ; il apprend de Dieu même tout ce qu'il doit dire à son peuple, et il trouve lions cette dépendance le moyen de le conduire avec assurance à la terre promise , sans s'égarer dans les déserts les plus écartés el dans les solitudes où il n'y avait aucune trace ni aucun vestige du chemin qu'il fallait suivre. C'est ainsi que doivent cire dans la dépendance de Dieu les directeurs qui veulent conduire en sûreté les âmes à la perfection.
Il faut qu'ils imitent saint Joseph, tellement mort à son esprit et détaché de ses propres lumières, qu'il ne les consultait jamais pour conduire l'enfant Jésus. Il était dans une application continuelle à Dieu et dans une entière dépendance de ses desseins sur son Fils, pour ne le conduire que selon la lumière céleste. Ce n'est pas, ajoulait-il , que les directeurs doivent espérer ou désirer d'avoir des révélations comme ce grand saint : la conduite ordinaire de la foi est différente; ils doivent seulement attendre les lumières nécessaires pour instruire ceux qui sont sous leur charge , et leur faire connaître la volonté de Dieu : car il ne manque point de faire cette grâce èi ceux qui n'y mettent point d'obstacles, et qui la lui demandent avec fidélité. Sans cela ils seraient comme les faux prophètes : ils disaient ce qu'ils n'avaient point vu, ils trompaient le peuple en lui annonçant ce que Dieu ne leur avait point révélé, el , pour ne pas attendre cl écouter la voie de Dieu, ils faisaient passer leurs propres fantaisies pour les volontés du Seigneur, et les vaims pensées de leur imagination abusée pour des oracles divins.
M. Olier avait coutume de dire que les directeurs devaient imiter les apôtres, dont il est dit, dans les Actes : Ils furent remplis du Saint-Esprit, el ils commencèrent à parler, selon qu'il leur mettait les paroles en la bouche. (Ad. il, k.) Ce que m'expliquant un jour, dit M. de Bretonvilliers, il me lit remarquer que ces paroles nous faisaient connaître combien les apôtres, ces fondements de l'Eglise et ces premiers directeurs du peuple de Dieu, avaient été dépendants du Saint- Esprit , puisqu'ils ne disaient précisément que ce qu'il leur faisait dire, etqu'ils n'ouvraient la bouche et ne la fermaient que par son divin mouvement. De là venait, ajouta-t-il, celte grande bénédiction attachée à leurs paroles; et si nous voulons travailler utilement dans l'Eglise, et que nos paroles portent de grands fruits de grâce, il faut aussi nous établir dans cette parfaite dépendance.. Voici ce qu'il écrivit un jour sur ce sujet à un de ses amis : Dans le service du prochain, on doit s'abandonner à la disposition de Dieu pour les moments , les moyens et la manière d'exécuter le bien qu'il veut opérer par notre ministère. Lui seul sait la manière qu'il faut prendre pour bien accomplir les choses qu'il désigne, il est le
maître de l'œuvre et de la direction; il est lui-même l'exécuteur de son ouvrage, nous n'en sommes que les instruments. Nous ne devons pas diriger par nous-mêmes , mais nous laisser conduire et diriger par lui. « Si guis loquitur, dit l'apôtre saint Pierre (1 Petr. IV, 11), tanquam sermones Dei ; si (juis administrât, tanquam ex virtute quant administrât Deus , ut in omnibus honorifiectur Deus per Jcsum Christutn. » Ainsi il est nécessaire que Jésus-Christ fasse tout dans l'ordre de la grâce par son Esprit, comme il a tout fait dans l'ordre de la nature, et qu'il soit l'âme et la vie de toutes choses. Si l'on parle, il faut parler en lui et pur lui ; il faut lui abandonner notre esprit pour qu'il le remplisse de sa lumière; il faut lui abandonner notre langue pour qu'il lui imprime le mouvement ; il faut ouvrir la bouche avec une confiance entière en son assistance , et nous laisser conduire en tout par lui seul, pour agir dans le temps el en la manière qu'il lui plait , selon son bon plaisir et pour sa gloire.
Jl disait enfin que les directeurs devaient imiter Jésus-Christ même, qui n'enseignait aux hommes que ce qu'il avait appris de son Père , le regardant et l'écoutant en toutes choses, tellement qu'il ne parlait et n'agissait jamais que dans sa lumière par les mouvements et les impressions de son Esprit. Jésus-Christ, écrivit-il un jour, voyait en Dieu son Père tous ses pas et toutes ses paroles. Jl avait toujours l'œil sur lui , il adhérait à lui, il agissait en lui et pour lui par le sacré mouvement du Saint-Esprit qui le gouvernait et le dirigeait en tout.
C'est sur cet adorable modèle que M. Olier a toujours tâché de se régler. Ce qu'il écrivit à une personne touchant la conduite qu'il tenait sur elle, et qui paraissait changeante et inégale, fait connaître combien il était fidèle è l'imiter. Ne vous étonnez pas, lui dit-il, des divers sentiments que je vous mande ; Dieu m'exerce aussi bien que vous. Je le vois changer à tout moment sur votre âme. Je ne dois pas faire autrement; je dots étudier tout ce qu'il fuit et l'entendre parler partout, à l'intérieur ou à l'extérieur. Je suis à lui pour vivre en dépendance de ses ordres en tous les moments de ma vie. Je ne me lasserai point jusqu'à la mort d'attendre la manifestation de ses desseins. Rien ne me fera précipiter el rien ne me fera reculer.
C'est dans cet esprit que, lorsqu'on lui proposait quelque affaire , il la recommandait toujours à Dieu, avant que de répondre. 11 lui demandait la grâce de connaître sa volonté, et, quelque jugement que l'on pût porter de son silence, il était fidèle à ne rien dire jusqu'à ce que Dieu lui eût fait connaître la réponse , et s'il ne l'éclairait point, il n'en donnait aucune. Je ne puis rien écrire sur cette affaire, répondit-il un jour, car on ne peut suivre que Dieu, et, s'il se lait intérieurement , nos discours seraient inutiles. Pour recommander à Dieu plus à loisir les affaires qu'on lui proposait et mieux connaître sa volonté, il avait coutume de ne
L'ESPRIT DUN DIRECTEUR DES AMES
uni
point répondre sur-le-champ, mais de prendre du temps pour y penser dans l'oraison. Si la nécessité ne pouvait permettre ce déiai,il se contentait de se donner intérieurement à Notre-Seigneur , et d'élever son esprit vers lui pour implorer son secours, sans lei|uel il n'eût pas voulu proférer une seule parole, tant il se déliait de lui-même et tant il craignait de dire autre chose que ce que Dieu voulait 1
Il m'est arrivé très-souvent que le soir, lui demandant conseil surquelquediflîculté, dit M. de Brelonvilliers, il remettait au lendemain à m'en donner la résolution, pour avoir le temps de la recommander à Dieu dans l'oraison; et j'ai souvent remarqué la bénédiction très-grande que Dieu a donnée à cette pratique. Mais ce qu'il est important de ne pas omettre, c'est qu'après avoir eu ainsi recours à Dieu pour connaître sa volonté et la réponse qu'il devait l'aire, lorsqu'ensuite elle lui était manifestée, il prenait garde encore à ne la point donner par inclinalion ou par propre mouvement. Il ne suffit pas, disait-il quelquefois, de ne dire aux âmes que ce que Dieu veut, il faut le leur dire saintement et en la manière qu'il le veut. Or les paroles que nous avançons par inclination, ou par humeur, quand ce serait Dieu même qui nous les aurait données, n'opèrent souvent que le trouble et l'inquiétude dans les âmes ; au lieu que celles qui sont proférées dans l'esprit de Notre-Seigneur, et qui sont ainsi assaisonnées de grâces, opèrent la paix dans les cœurs, et sont accompagnées d'onction pour les porter à Dieu. Ainsi, quand il avait à parler, quoiqu'il connût déjà ce qu'il devait dire, il s'élevait toujours à Dieu avant que de répondre. Il s'abandonnait à son divin Esprit, le suppliant de venir.en lui, d'animer ses paroles, et d'en faire comme autant de traits enllammés capables de consumer les cœurs. Cette pratique lui attirait tant de grâcesqu'on n'a vu personne se retirerd'auprès de lui sans se sentir très-vivement touché de ses instructions.
De cette tidélité à ne vouloir rien avancer de lui-même et à se tenir toujours uni à Notre-Seigneur, provenait le grand désir qu'il avait de s'éloigner de la conversation des hommes, pour converser souvent avec Dieu dans l'oraison. Il regardait l'oraison comme l'un des exercices où Dieu se manifeste davantage, et où nous recevons plus de lumières et plus de grâces pour la direction. On remarquait en lui une tidélité admirable en ce point : car lorsqu'il fallait répondre à une personne qu'il conduisait, surtout s'il s'agissait d'une chose qui fût un peu considérable et qui pût souffrir quelque délai, il ne répondait jamais qu'après s'être retiré de la conversation, s'être jeté aux pieds de Notre-Seigneur, et y avoir passé beaucoup de temps en prières; il ne se contentait pas :t'y aller une ou deux fois, il y retournait souvent, et même y persévérait jusqu'à ce qu'il fût éclairé sur l'alfairequi lui était proposée
il disait que Moïse, lorsqu'il alla sur la
OKuVT.liS C0MP1,. l)B M. OllER.
montagne pour recevoir la loi de Dieu, fut environné d'une nuée qui le séparait du monde, pour nous montrer que nous devons nous éloigner quelquefois de la conversation des hommes, afin de vaquer à Dieu, et de lui demander la connaissance de ses volontés pour les annoncer aux peuples.
C'est pourquoi, ajoutait-il, Dieu a voulu montrer à Moïse la montagne en feu et pleine de lumière, et Jésus-Christ lui-même a été transfiguré en priant. Dieu nous a insinué par là que c'est sur la montagne, dans la séparation du grand monde, et particulièrement dans l'oraison, que nous serons transfigurés et remplis de lumières, soit pour nous, soit pour les autres.
M. Olier disait très-souvent: Nous devons vaquer à l'oraison pour y recevoir la plénitude de la vie divine, que nous sommes obligés de communiquer au prochain. Les directeurs sont les véritables pères du peuple; mais ils en sont aussi les uières et les nourrices. Ainsi, ils doivent les nourrir comme leurs enfants, et les remplir de celte vie suréminente qui est en Dieu, et selon laquelle ils sont leurs pères. Or ils ne peuvent le faire, à moins qu'euxmêmes n'en soient tout pénétrés et ne s'en remplissent dans l'oraison. Sans cela lespeuples deviennent secs et arides, et à la fin périssent, parce qu'ils ne trouvent point de lait dans les mamelles de leurs mères, et que leurs pères n'ont pas eux-mêmes l'aliment nécessaire pour la nourriture de leurs enfants. C'est dans l'oraison que Dieu leur communique son Esprit ; dans l'oraison il leur donne ce qu'ils doivent répandre dans les âmes, mais avec une telle abondance, que, semblables à de vastes bassins, remplis sans cesse des eaux delasource,ilsles communiquent continuellement sans s'épuiser jamais. C'est ainsi que doivent être les directeurs. Il faut qu'ils reçoivent sans cesse de Jésus-Christ, afin qu'étant tout pleins, ils se débordent et se déchargent sur les terres voisines, et les arrosent de leur surabondance sans se tarir. Ce sont des fleuves qui, grossissant par la multitude des eaux qui s'y déchargent de toutes parts, se répandent dans les campagnes, et les rendent fécondes par leurs débordements : ce sont des sources de vie en Jésus-Christ distribuéesdans l'Eglise, afin que tous les fidèles reçoivent de leur plénitude, et y trouvent les rafraîchisse' ments et les secours nécessaires au salut.
M. Olier ne croyait pas qu'on pût se remplir de la sorte sans l'oraison. Sans elle, disait-il, nos actions seront stériles, nos paroles languissantes, notre conduite tout à fait infructueuse. Sans l'oraison nous ne serons jamais en état de soutenir les âmes dans leurs faiblesses. Comme nous leur sommes donnés pour appuis, elles peuvent se reposer entièrement sur nous ; mais nous serons la cause de leurs chutes, si elles viennent à tomber, pour n'avoir pas trouvé en nous assez de force et de lumières. N'étant en nous-mêmes qu'obscurité et que faiblesse, nous ne pouvons être éclairés et forts. qu'en Jésus-Christ par le moyen de la sainte oraison. Enfin tous les défauts, qui se
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OKU VUES COMPLETES DK M. OLIER.
rencontrent dans la direction des âmes viennent de ce que les directeurs ne s'appliquent point assez à ce saint exercice.
Pour lui, il s'y rendait très-fidèle. 11 y recourait à tous moments, et avec une telle confiance, qu'il y était éclairé jusque sur les petites choses, et qu'il n'en sortait jamais qu'avec la connaissance de la volonté de son Maître et de ses desseins sur les âmes qu'il lui recommandait. Celait une chose admirable que de le voir ensuite, comme un autre conducteur du peuple d'Israël, au sortir de sa conversation avec Dieu, tout rayonnant de lumière, annoncer à tous leurs obligations ; parler à chacun selon ses besoins, lui découvrir, comme l'ange du Seigneur, les voies générales et particulières qu'il devait suivre, et pénétrer si avant dans le fond et l'intérieur des personnes, qu'il leur faisait remarquer en particuler l'état de leur âme, leurs pensées et leurs dispositions les plus secrètes.