‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 367 sur 394 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

De la grande pureté d'intention de M. OUer dans la conduite des âmes.

Une des choses que j'ai le plus admirées dans M. Olier, durant plusieurs années que j'ai eu l'honneur de demeurer avec lui, disait M. de Bretonvillers, a été l'entière séparation intérieure où il se tenait à l'égard des âmes, au milieu des soins qu'il prenait pour les perfectionner, et la grande fidélité qu'il avait de tenir son cœur uni à Dieu, afin qu'étant fermé à tout le reste, aucune créature n'y pût avoir entrée.

C'est pour cela qu'il priait souvent Dieu de vouloir bien accomplir en lui ces paroles que l'Epoux du Cantique dit à l'Epouse : Mettez-moi comme un cachet sur votre cœur. [Cant. vin, 6.) Son grand désir était que Notre-Seigneur voulût se mettre lui-même sur le sien comme un divin cachet, afin que l'entrée en étant fermée atout autre qu'à Dieu, il fût comme une fontaine scellée, dont la pureté ne fût point corrompue par des eaux étrangères, et comme un jardin fermé où Dieu prît seul ses complaisances, sans qu'aucune créature arrêtât ses divines communications, et pût l'empêcher d'y prendre ses délices.

11 demandait souvent à Notre-Seigneur Jésus-Christ, envoyé sur la terre pour triompher des cœurs et les préparer à Dieu, de prendre une entière et parfaite possession du sien. Il conjurait ce divin glorificateur d'y régner seul avec un empire absolu, afin qu'il pût y louer son Père dans toute l'étendue de ses désirs, et que Dieu le Père, voyant ainsi dans ce coeur son Fils tout occupé à le louer et à le glorifier, vînt aussi lui-même y établir sa demeure. Alors, disaitil, nous serons comme d'augustes temples, où le Père et le Fils habiteront avec joie , et où ëe passeront ces mutuels amours, ces saints retours, ces divines communications, ces adorables transports qu'ils ont l'un pour l'autre. Notre cœur alors, comme un divin sanctuaire,

plein de la gloire et de la majesté' de Dieu, serait en état d'en remplir tous les peuples. Ceux que nous conduisons, et qui devraient recevoir de la plénitude de Jésus-Christ en nous, en recevraient avec d'autant plus de pureté et d'abondance que nous aurions conservé notre dme plus pure et plus détachée de toutes les créatures.

Cette pureté et ce oetachement ont été très-remarquables en M. Olier, pendant toute sa vie, et surtout dans la conduite des âmes. En etFet , il n'y chercha constamment que Dieu et sa gloire, et ne s'attacha jamais aux personnes qu'il conduisait. Tenant toujours son cœur uni à Notre-Seigneur, il ne prenait en elles aucune complaisance, et son unique désir était d'y établir l'amour de ce divin Maître sans aucun mélange. Il s'en séparait sans peine , lorsque la Providence l'ordonnait. Il les envoyait à d'autres directeurs aussitôt qu'il croyait que telle était la volonté de Dieu. Enfin, il n'omettait rien pour empêcher les personnes qu'il dirigeait de s'attacher à lui, et veillait sans cesse sur son propre cœur, afin de n'y point donner place à la créature.

Il craignait tellement les moindres apparences, non-Seulement d'attache, mais même d'inclination naturelle, qu'il n'aurait pas été en paix s'il en eût aperçu quelqu'une à laquelle il adhérât volontairement. Car il voulait voir son cœur dans une parfaite liberté, afin de le tenir toujours en état de se porli r à Dieu sans aucun empêchement. Comme l'épouse, il désirait prendre uniquement en lui ses délices , sans que l'amusement à aucune créature pût interrompre ni troubler son repos. Un jour sentant une atfection particulière pour une personne que Dieu lui avait donnée, il en fut très-affligé, et, dans la crainte qu'elle n'occupât une partie de son cœur, et qu'ainsi Dieu ne l'eût pas tout entier, il se mit en oraison, il invoqua l'Esprit de Notre-Seigneur, et supplia la très-sainte Vierge de ne pas permettre que cecœur consacré si souvent par son entremise à son divin Fils, fût partagé entre Dieu et la créature.

Il disaitîplusieurs foissurce sujetqu'étant obligés d'entrer dans la charité de Jésus- Zhrist pour tous les hommes, nous devions les aimer tous très-cordialement, mais sans aucune attache, dans une liberté parfaite, et seulement pour les gagner à Notre-Seigneur. Ce n est point parce que nous les aimons ou qu'ils nous aiment, que nous devons les servir, disait-il un jour à M. de Brelonvillier.*, mais parce qu'ils appartiennent à Jésus- Christ.

Dans les discours' qu'il faisait h ses disciples surejetle matière: Les directeurs, leur disait-il, doivent prendre un soin particulier de se tenir dans cette pureté et cetto parfaite séparation des personnes qu'ils conduisent;

J° Parce que leur cœur appartenant tout à Dieu el à Jésus-Christ son Fi-ls par tant de titres, quand ils le divisent pour en donnera

if autres uno partie, ils l'ont une criminelle.

2° Parce qu'ils doivent donner i exemple aux personnes qu'ils conduisent. Comment les directeurs porteront-ils lésâmes à la parfaite séparation, quand on verra qu'ils sont eux-mêmes attachés ? Pour rendre leurs paroles efficaces, il faut qu'ils fassent ce qu'ils disent.

3° Parce qu'à moins de se tenir dans cette séparation et ce détachement, ils arrêteraient le cours des miséricordes de Dieu sur eux et sur les autres. Il se formerait assurément diverses attaches qui, fermant les canaux de nos cœurs où Dieu voulait mettre ses grâces pour les faire couler sur les peuples, empêcheraient ces saints épanchements qu'il désirait faire par nous.

4° Parce que ces attaches, ôtant la pureté de l'esprit, corrompent les affections les pins saintes et font naître des sentiments charnels auxquels tous les Chrétiens , et particulièrement les prêtres, sont obligés par la sainteté de leur état d'être entièrement morts.

Il disait un jour, dans uno conférence sur ce sujet, que c'était l'abomination de la désolation dans le lieu saint, lorsque dans les cœurs des prêtres où Jésus-Christ veut régner et demeurer pour la gloire de son Père et pour la sanctification desChrétiens, on voyait quelque image profane, quelque créature à la place de Jésus-Christ, ou même assise avec lui sur son trône et partageant son royaume et son autorité. 11 appelait cela Yabominaiion de la désolation, à cause de i'outrage signalé que l'on fait au Fils de Dieu, des maux irréparables qu'en reçoivent les directeurs et ceux qui sont sous leur conduite, et des dérèglements effroyables qui en arrivent dans l'Eglise.

11 dit dans une autre occasion que les prêtres et les directeurs étaient appelés dans l'Ecriture sainte des anges, non-seulement parce qu'ils étaient envoyés de Dieu pour le service des hommes, mais encore parce qu'ils devaient être purs comme des anges, n'ayant qu'un même office avec eux. Pour avoir cette pureté, ajouta-t-il, nous ne devons pas envisager les choses extérieures, comme la bonne grâce, l'esprit, les talents, la beauté, la manière d'agir des personnes : tout cela, venant de la chair, nous porterait à un amour et à une tendresse charnels qui infailliblement nous conduiraient à quelque attache. Si nous ne sommes très-fidèles à détourner la vue de ces choses sensibles, nous ne* manquerons pas de tomber dans le dérèglement de la première femme, qui regarda d'abord le fruit défendu, ensuite, attirée par la beauté, elle le toucha et le cueillit, après elle en mangea, et enfin elle en fit manger à son mari. Ainsi, lorsque nous envisageons l'extérieur des personnes, et que nous nous arrêtons à considérer ce qu'elles ont d'agréable selon la nature, nous nous sentons portés à les estimer; après en avoir conçu de l'estime nous commençons à nous y plaire; ensuite, charmés par les propres satisfac-

L'ESPUIT D'UN nmECTKPR DES AMES.

nj us lice

lions que nous y trouvons, nous perdons peu à iieu la vue de Dieu et nous nous attachons aux créatures. Non contents de nous être attachés à elles, nous faisons qu'elles s'attachent aussi à nous. Et ainsi, mangeant et faisant manger de ce fruit défendu, nous causons notre propre perte et celle des autres. C'est pourquoi il voulait que, pour éviter ce malheur, les personnes chargées de la conduite des âmes demandassent souvent à Dieu de les anéantir dans l'esprit de toutes les créatures, et d'anéantir aussi toutes les créatures dans leur esprit, afin que Notre- Seigneur seul régnât dans les uns et les autres. J'apprends tous les jours, écrivait-il, combien Noire-Seigneur est jaloux de voir les âmes s'adresser et s'abandonner à lui; quand on consulte les hommes, il veut que, désirant être éclairé de lui seul par leur bouche, on aille le chercher en eux, avec grandiconfiance que sa bonté nous instruira et conduira par leur moyen.

Il avait une admirable adresse pour empêcher les âmes de s'attacher à lui et de considérer autre chose que Dieu dans sa personne. Il renvoyait quelquefois à Jésus- Christ, sans leur rien dire, ceux qui venaient le consulter. Par là il voulait les accoutumer à recourir à ce divin Sauveur dans leurs besoins, leur faire comprendre que c'était de Jésus-Christ qu'ils devaient attendre tout leur secours, et les tenir dans un parfait détachement de toute créature pour être uniquement à ce divin Maître. C'est ce qu'il écrivit un jour à une personne de grande piété qui était sous sa conduite. Je n'ai pu, lui dit-il, trouver ma joie qu'en vous abandonnant et en vous livrant à votre , divin Epoux. Si vous le possédez uniquement, et s'il vous possède, je suis parfaitement content et satisfait. C'est tout ce que cet adorable Maître peut désirer de moi à votre égard, savoir, que je vous aie livrée à lui, afin qu'éternellement il vous possède.

Quelquefois il renvoyait ces personnes à la très-sainte Vierge, pour qu'elles fussent soulagées par cette divine Mère. On ne saurait dire de combien de grâces et de lumières étaient remplies les âmes qu'il renvoyait de la sorte, et avec combien de pureté et d'application à Dieu elles revenaient à lui pour lui rendre compte des secours qu'elles en avaient reçus. Il avait une extrême compassion des confesseurs et des directeurs qui désirent qu'on les flatte et qu'on leur témoigne de la tendresse. Cela ne sert, disait-il, qu'à attirer les cœurs, à les lier ensemble, et à en faire un fagot ou pour l'enfer ou au moins pour le purgatoire.

' Il ne pouvait souffrir aussi qu'ils se servissent de certaines pratiques dont l'effet Je plus ordinaire est de leur attacher de plus en plus les âmes, sous quelque faux prétexte de piété : comme de les porter à entendre toujours la sainte Messe de leurs confesseurs et directeurs, à ne communier que de leurs mains. Il a plu à Notre-Seigneur, dit-il dans ses mémoires, de me montrer une chose dont il faut que j'instruise a

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UEliYRES COMPLETES DE M. OLIF.R.

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éclaire des âmes qui doivent me venir trouver, c'est de les détourner de certaines pratiques auxquelles leurs anciens directeurs les ont accoutumées, et dans lesquelles elles marchent innocemment, quoiqu'elles soietii éloignées delà pureté de Dieu, qui désire les âmes en nudité parfaite, en mort et en vacuité partout. Par exemple, elles affectent de communier à la Messe de leurs confesseurs et directeurs, ou d'autres personnes qu'elles chérissent; ce qui leur 6te beaucoup de grâce, et diminue l'opération de Dieu et ses complaisances en elles.

Une personne qui va entendre la Messe d'un prêtre pour qui elle aura conçu une estime ou une amitié particulière , quelque sainte qu'elle soit, elle ne peut s'empêcher d'être ex posée à avoir quelque retour sur lui, quelque sentiment de complaisance, quelque satisfaction intérieure qui l'incline à se reposer, à s'appui/er et à se complaire en-quelque chose de créé, de grossier et d'animal; ce qui n'est point Dieu seul et sa pureté, à quoi néanmoins l'âme doit tendre uniquement .

Tout ce qui nous porte à détourner de Dieu nos regards intérieurs et à les arrêter sur la créature, est une tentation et une distraction odieuse, à Dieu, surtout dans les choses saintes, comme le sacrifice et la prière. Il faudrait alors aller au bout du monde, s'il se pouvait, pour se mettre en état d'être appliqué à Dieu seul par une séparation absolue de tout ce qui pourrait nous distraire et nous en désappliquer un seul moment. L'ne désapplication et un détour de Dieu nous doit faire une peine très-sensible. Il faut fuir comme la mort tout ce qui la peut causer, et chercher, au contraire, par tous les moyens possibles de nous mettre en pleine liberté pour être entièrement et uniquement appliqués a Dieu.

Il en est de même de l'oraison : on doit éviter de la faire dans les lieux où on serait attiré par un objet créé, auquel on aurait quelque complaisance sensible. Il faut fuir cela comme la mort de l'âme, parce qu'il cause toujours une occupation grossière, qui porte notre cœur vers un objet terrestre. Ainsi, nous remplissant, au lieu de nous vider, nous rendons impur le fond intime et spirituel de notre âme, qui doit être vide de tout, mort à tout, et ne doit être ému de rien, afin qu'il soit en état d'être possédé par Jésus- Christ seul. Car ce divin Maître, pour l'honneur qui lui est dû, et par la jalousie qu'il a pour notre âme, veut et exige que tout lui cède la place. C'est donc oser se mettre à la place de Jésus-Christ, que de vouloir vivre dans les esprits et dans les cœurs : ils ne. sont faits que pour Dieu, et Dieu seul les doit uniquement posséder. C'est pourquoi il faut touiours se cacher autant i/ue l'on peut, et ne vouloir paraître que pour la nécessité de notre ministère ; encore ne le faut-il faire alors qu'en Jésus-Christ, afin que les fidèles ne s'oc vupent que de lui seul, et point du tout de nous. Les directeurs doivent être comme l'étoile qui apparut aux mages; elle ne leur apparut que pour leur faire connaître Notre-

Seigneur, pour les conduire à lui, et aussitôt elle disparut.

On rapportera encore ici plusieurs autres paroles de M. Olier à ses disciples touchant cette grande pureté et cette entière séparation des créatures.

(Test un désir fort naturel à l'homme que d'être aimé, disait-il; comme la nature y tend par toute elle-même, nous nous laissons aller fort-aisément aux caresses et à la tendresse que l'on nous témoigne. Ce désir n'est pas seulement dans les séculiers et dans les personnes qui ont des emplois au milieu du grand monde, souvent il se rencontre dans les prêtres et dans les directeurs. 11 n'est que trop ordinaire d'en trouver qui sont ravis d'être aimés de leurs pénitents et de leurs pénitentes, et qui désirent qu'ils aient pour eux des attaches particulières : mais cela est contraire et tout à fait opposé à l'Esprit de Dieu, qui veut voir ses serviteurs dans une mort universelle.

Le Père éternel, à cause de l'amour qu'il a pour son Fils, veut le voir régner dans tous les Chrétiens; et le Fils, pour satisfaire son Père, et pour le louer dans tous ses membres, a aussi ce même désir. Afin de contenter ces deux divines personnes, nous devons apporter tous nos soins à détruire dans ceux qui nous sont confiés tout l'amour des choses créées, à y établir uniquement et parfaitement Jésus-Christ Notre-Seigneur. 11 faut nous anéantir nous-mêmes dans leur esprit, ne permettant pas qu'ils aient pour nous la moindre attache; nous verrons alors s'accomplir en nous cette parole qui fut dite des apôtres sur le Thalior : Neminem viderunt, nisi solum Jesum (Matth. xvn, 8) ; parce qu'en tous nous ne verrons plus que Jésus- Christ. C'est aussi le moyen de faire ce que le Père éternel accomplira au jour du jugement, et ce qu'il veut faire déjà par avance dans les cœurs, qui est de détruire tous les ennemis de son Fils, et de les mettre sous ses pieds pour le faire régner avec une puissance et une autorité souveraines.

Les directeurs qui désirent de s'attacher les cœurs sont semblables à une personne qu'un roi aurait choisie pour lui conquérir un royaume, et qui, après avoir reçu tous les secours nécessaires à une teUe entreprise, voudrait par une infidélité honteuse s'approprier à elle ce royaume , et se servirait de tous les biens de son roi comme s'il en était lui-même le maître. Ces directeurs sont coupables d'une infâme irahison; parce que Notre-Seigneur les ayant choisis pour aller conquérir des royaumes, c'est-àdire les cœurs des hommes qui lui appartiennent, qu'il a acquis par l'effusion de son sang, et dans lesquels il veut ét-.iblir son empire; au lieu de lui donner ces cœurs comme à leur légitime souverain, ils les prennent pour eux, ils s'en rendent les maîtres et les propriétaires, ils sont assez insolents pour oser se servir des biens mêmes du Fils de Dieu, alin de parvenir à leurs perfides desseins : puisque souvent ils emploient fc cet ell'et et la parole de Dieu, et

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