INTRODUCTION A LA VIE CHRETIENNE. — CIIAP. XI
donnant, et qaoique souvent mémo ils soient peu touchés de la misère de leurs enfants , ne sauraient néanmoins leur refuser le secours qu'ils leur demandent. Pourquoi n'aurons-nous pas une parfaite confiance en Dieu? Et pourquoi ne serons-nous pas comme Notre-Seigneur, qui vivait en paix et en repos sous la providence de son Père (169)?
Notre-Seigneur, en ce monae, était en pauvreté perpétuelle, parce qu'il menait une vie de pénitence. S'il réservait entre les mains de ses disciples les aumônes qu'on lui faisait, c'était une marque de sa pénitence. Car réservant ainsi la charité et la miséricorde que Dieu son Père lui faisait par les hommes, il croyait qu'il devait garder avec révérence ces présents précieux, dont il s'estimait indigne, se voyant chargé de nos péchés; et il ne voulait point les prodiguer, comme étant une chose que Dieu son Père ne devait point fournir à son état, et dont il devait par conséquent user, sans en attendre d'autres qui ne lui étaient point dues.
Le moindre bien qu'il recevait en cette vue de pénitence était un grand trésor pour lui. li ne voyait aucun bien, aucune rente, aucune aumône qui lui fût assurée, et se voyant très-indigne de la moindre bonté do Dieu sur lui comme pénitent public, il vivait en dépendance continuelle de la miséricorde divine.
En cette qualité, comme il tenait la place de tous les pécheurs, toutes choses lui devant être ôtées , rien ne lui était dû. Il devait donc recevoir les moindres biens, comme de très-grandes grâces , avec des sentiments très-profonds de son indignité, et avec trèsgrande estime et révérence do la miséricorde de Dieu son Père.
11 devait porter la privation de tout secours et de toutes richesses, puisqu'il faisait pénitence pour tant d'avares et de richards , et pour le luxe et les excès commis par tous les hommes. Sa nudité et le dépouillement honteux de tous ses vêtements fut !a peine de ces habits si riches et si somptueux, dont les hommes se parent avec excès et vanité. Sa crèche et son étable, sa paille et son fumier, furent la peine de tant de maisons si riches, si bien aorées et azurées, et si superbement meublées. Et la sainte dureté de sa croix, où il repose en sa mort, est la peine de tant de lits superbes où se commettent tant de mollesse et tant d'impuretés dont le siècle est rempli.
Les pénitences sont établies dans l'Eglise, pour continuer la sainte pénitence de Jésus- Christ; et les âmes saintes qui y sont particulièrement appelées doivent être les victimes pour les péchés du monde, et satisfaire à Dieu en l'esprit même de Jésus- Christ.
(169) Si ergo vos, cum sitis mali, noslis bona data dare filiis vestris. (Maltli. vu, 11.)
(170) Qui volunl diciles fieri, incidunt in tenlationem, et in laqueum diaboli, et desideria multa inutilia et nociva , quœ mergunt homines in interitum,
Us doivent donc en lui être pauvres , faisant pénitence pour les péchés qui régnent sur la terre : ils doivent s'opposer au luxe, et gémir pour cela sur le bois et sur la paille, se contentant des chambres et des meubles les plus pauvres, et des vêtements les plus médiocres, pour faire la leçon au siècle en la vertu de Jésus-Christ, qui doit en nous l'éclairer et lui montrer son devoir et sa vie.
VI* Section. — Motifs de la pauvreté.
t. Le cœur rempli des créatures, et particulièrement des richesses, est toujours inquiet. C'est pourquoi le Fils de Dieu compare, en l'Evangile, les richesses à des épines qui le tourmentent , et ne le laissent jamais en repos.
2. Un cœur rempli de cet amour est appesanti vers la terre, et détourné du ciel.
3. Dieu ne le remplit point de soi ; il lui est même a charge et à dégoût.
k. Il tombe, comme dit saint Paul, dans les embûches du démon : et se laissant aller à ses propres désirs, il s'opiniâtre dans ses attaches, qui le précipiteront dans une perte assurée (170).
5. L'âme tôt ou tara sera détachée et séparée de tout; et la justice de Dieu lui fera quitter par force ce qu'elle n'aura pas voulu quitter ici par amour.
6. Les Chrétiens doivent être morts à tous les désirs du siècle (171), et ils ne doivent non plus agir selon ses sentiments, que s'iis n'en avaient point. Il faut donc qu'ils étouffent tous les désirs grossiers des choses extérieures de ce monde, et toute l'affection qu'ils pourraient avoir pour les richesses de la terre.
7. Les Chrétiens doivent vivre comme l'on vit dans le ciel : or, dans le ciel, on est délivré de tous les sentiments de la chair d'Adam , on ne vit plus que dans les inclinations et dans les sentiments d'esprit ; on est dégagé de toute attache aux créatures : en un mot, on est avec Jésus-Christ et avec tous les saints, retiré en Dieu, et séparé de tout (172).
Dieu, en lui-même, en Jésus-Christ et en ses saints, est le modèle de notre vie : or, il est parfaitement saint et séparé de tout. Et c'est ce qui est nécessaire aux Chrétiens, s'ils veulent être élevés à Dieu , dès cette vie, comme on l'est en paradis. 11 faut qu'ils se détachent, par le moyen de la sainteté, et d'eux-mêmes et de toute créature.
11 faut aussi que l'esprit soit séparé de l'âme, qui de soi est portée et inclinée par sa vie charnelle à toute la créature, atin que nos facultés supérieures, dans lesquelles résident toutes les opérations principales do l'esprit intérieur et Dieu, ne soient point appesanties par le poids et par l'inclination de la portion inférieure, tout abreuvée de la chair et de sa vie grossière, animale et
et perditionetn. (I Tim. vi, 9.)
(171) Mortui estis. (Col. m, 3.)
(172) Vitu vêtira est abscondilu cum Chritto in Deo. [Col. m, 5.)
terrestre, et qu'ainsi elles s'élèvent à Dieu, sans résistance et. sans empêchement.
M faut donc que notre esprit et notre volonté se guérissent île toute attache à la création telle qu'elle soit, et qu'ils soient ainsi libres, dénués et dégagés de tout.
Pour cet effet, nous devons prendre les ailes de la contemplation des vérités divines et du saint amour de Dieu (173), qui nous élèvent et nous fassent voler; afin d'empêcher, par ce mouvement divin, la chute que la pesanteur de la chair nous causerait. Et comme nous avons toujours en Cette vie ce poids misérable qui nous attire, nous devons aussi nous élever toujours a Dieu en la vertu du Saint-Esprit.
Vil' Section. — Autres motifs de la pauvreté.
1. Dieu est notre véritable et notre unique bien. Il est le bien universel en soi, qui remplit et qui comble tous les désirs de ceux qui le possèdent.
Les personnes adorables de la très-sainte Trinité sont infiniment riches et heureuses en la possession de l'essence divine. Les anges et les saints du ciel, dans leur vaste captivité , sont parfaitement satisfaits en leurs désirs dans la possession de Dieu. Et il en est de même des justes sur la terre, qui, étant remplis de la surabondance de Dieu, sont pleinement contents et rassasiés dans sa jouissance.
Dieu est tellement notre bien, qu'il est tout notre bien ; et la moindre possession de lui nous rassasie plus et nous contente plus que tous les biens du monde. Ce sont des biens qui n'ont rien de solide qui puisse remplir le cœur humain. Car comme il est né pour Dieu, qui seul est son véritable bien , il ne trouve hors de lui que vacuité, que vanité, et que mensonge : lui seul donc le peut rassasier parfaitement.
Dieu est si parfait , et renferme en soi , avec une telle éminence et plénitude, tous les avantages de sa créature, que sa moindre possession et jouissance nous fait goûter toute sorte de biens ; en sorte que ceux qui le possèdent, soit sur la terre, soit dans le ciel, y trouvent toute leur joie, tout leur contentement, tout leur repos et leur béatitude.
C'est ce que Notre-Seigneur nous veut donner à entendre dans l'Evangile, lorsqu'il dit : Que si nous sommes pauvres de cœur, c'est-à-dire , séparés de tout, à nous appartient le royaume du ciel, qui est Dieu même, renfermant en soi la plénitude de tous les biens.
Le Fils de Dieu n'est pas seulement descendu du ciel,. et venu sur la terre pour nous séparer des biens du monde , mais encore pour nous en procurer de véritables, par la privation de ceux qui n'en ont que l'apparence.
C'est pourquoi les enfants de la foi ne peuvent plus s'attacher, ni même envisager
(173) Quis dabii mi/ri pennas sïcul colàmbœî (Psul. lu, 7.)
avec amour les choses visibles de ce monde: parce que la foi, qui est le principe de leur conduite et de leur vie, les porte aux choses invisibles , et fait qu'ils les aiment uniquement.
Les enfants de la foi sont morts aux sens et à la génération de leur premier père. Ils ne peuvent plus s'attachera la terre; ils ne peuvent plus s'amuser aux créatures; ils ne peuvent plus aimer ce monde, qui a été fait pour Adam, et destiné pour ses enfants.
La foi leur fait voir Dieu, comme le seul, l'unique et le souverain bien caché en tout ce qui paraît. Elle leur fait regarder toutes choses dans la vérité et dans leur fond, qui est Dieu seul, et elle les oblige de dire à toutes les créatures : Vous n'êtes que mensonge ; et à Dieu : Vous êtes toute ma vérité, qui détruirez un jour toutes ces figures, pour paraître, vous seul, le monde des fidèles.
Dieu n'est pas seulement le véritable et l'unique bien qui peut orner et enrichir les hommes ; mais il veut encore se donner aux Chrétiens qui sont séparés de tout. Il s'était autrefois donné à Adam sous toutes les créatures ; mais voyant qu'elles lui servaient d'amusement, et que cet état était périlleux pour les hommes, il s'est dénué et dépouillé de tout, pour se donner lui seul à posséder aux âmes dans le christianisme.
C'est pourquoi il veut que les Chrétiens se contentent de lui tout nu, et qu'ils aillent à lui comme il se donne à eux en nudité parfaite ; n'ayant que la seule foi qui leur serve , pour l'embrasser et pour le posséder.
Cet état est l'état le plus saint qui puisse être ; à «avoir, de posséder Dieu en soit tel qu'il est, sans aucun amusement, et sans aucun milieu qui nous arrête, ou qui (misse mettre obstacle et nous donner le change. Dieu nous remplit pleinement en cet état, et nous rassasie sans dégoût et sans vide.
Comme, dans le ciel, Dieu se donne à posséder aux saints sans milieu et sans figure ; ainsi il veut que l'âme du Chrétien soit vide de tout, et dénuée de tout être créé, et qu'elle soit disposée pour le recevoir en nudité intérieura et en pauvreté d'esprit. O qu'heureuse est l'âme qui connaît et qui goûte Dieu en cet état 1 O qu'heureux est l'état des Chrétiens qui tous sont appelés à cette grâce !
2. Les Chrétiens ne sont pas de ce monde (174). Comme le baptême les met dans une autre génération, il les transplante aussi dans un autre monde ; il les fait citoyens d'une autre ville, il les met dans un autre royaume.
Ce royaume est le- royaume de Dieu, où l'on est introduit par la foi, qui montre d'autres richesses à posséder, un autre roi à servir et à honorer ; d'autres plaisirs à prendre, une autre terre à demeurer, un autre air à respirer, une autre lumière à nous conduire.
(174) De mundo non eslis. (Joan xv, 10.)
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