‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 371 sur 394 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

Du parfait désintéressement de M. Olierdans lu conduite des âmes.

Il n'y a rien de plus difficile à trouver dans le monde qu'une affection pure et sincère pour les âmes. Le propre intérêt s'y mêle; et quelque zèle que l'on témoigne pour les gagnera Notre-Seigneur, il est bien rare d'avoir si uniquement la gloire de Dieu en vue, que l'on ne s'arrête aussi aux propres satisfactions et aux petits avantages que l'on trouve dans la conduite des autres. Cependant c'est ce (pue la parfaite charité condamne, et c'est ce que M. Olier a loujourscu extraordinairement en horreur.

Il ne pouvait voir sans douleur des personnes rechercher le moins du monde leur propre intérêt dans la conduite des âmes. C'est, disait-il, renverser l'ordre et les desseins de Dieu : il ne veut pas qu'on ait d'autre vue que de procurer sa gloire ; c'est marcher dans un autre esprit que celui de Notre-Seigneur ; jamais il n'a recherché ses intérêts; c'est mêler les choses profanes avec les saintes, et employer ce qu'il y a de plus sacré dans la religion à des fins et à des usages terrestres et tout à fait charnels. Enfin c'est une espèce de sacrilégeqùi attire la colère de Dieu, et il est impossible, en travaillant dans cet esprit, de pouvoir jamais servir les âmes avec beaucoup de fruits et de bénédictions. Il y a plusieurs sortes d'intérêts qui peuvent se rencontrer dans la conduite des âmes. Quelques-uns y recherchent un gain sordide ;"d autres une retraite avantageuse, et d'autres pensent à s'yreiidr.' considérables par le nombre et par Jaqualité de ceux qu'ils dirigent. Non-seulement ces mercenaires s'élèvent au-dessus des autres directeurs, mais ils veulent encore queceuxci les en estiment et les en honorent davantage ; ils cherchent à se faire valoir dans les maisons des grands, s'y rendant ou au moins

l.'ESPKIT D'UN DIRECTEUR DES AMES.

désirant de s'y rendre nécessaires, pours'élever par ce moyen, et pour parvenir à leurs fins. M. Olier regardait tous ces intérêts comme tellement grossiers, si opposés à la sainteté de Dieu et si contraires à ses desseins sur lésâmes, qu'il n'en pouvait souffrir le moindre ni en lui ni dans les siens.

Il croyait aussi que, pour ôter aux directeurs une giande occasion d'attache, et pour ne point donner sujet au monde de former des jugements moins favorables de leur conduite, il n'était pas à propos qu'ils se mêlassent d'affaires de familles et des choses qui regardaient le temporel, si ce n'est qu'on leur demandât conseil et que cela eût rapport avec les affaires de la conscience. Autrement il disait qu'il fallait renvoyer ces personnes à des hommes versés dans les affaires temporelles et capables de leur donner avis; que cela n'étant point dans la sphère ordinaire de notre vocation, nous nous mettions en hasard de leur donner de mauvais conseils et de les égarer en voulant les diriger sur ces matières.

On l'a vu pratiquer lui-même cet avis dans une infinité d'occasions, et il y a toujours été entièrement fidèle. Tout ce qu'il faisait était de promettre de recommander à Dieu ces sortes d'affaires, et de le supplier d'éclairer ceux qui seraient consultés.

Il ne croyait pas que ce fût assez de mourir à ses propres intérêts et de n'en avoir aucun pour soi; il voulait qu'on mourût aussi à tous œs intérêts de la communauté où l'on était, et que l'on n'en eût aucun pour elle non plus que pour soi-même.

Cette disposition est d'autant plus remarquable qu'elle se rencontre plus rarement même dans les personnes de piété ; car la plupart, sous l'apparence d'un faux zèle, se laissent trop aller au désir d'agrandir leur communauté et de la rendre plus illustre.

Ils s'empressent à rechercher les moyens d'en procurer les avantages; ils entreprennent même quelquefois pour cela des choses qui sont étrangères à leur vocation, et ils ne considèrent pas que, s'ils sont humbles pour eux, ils conservent de la vanité pour leur corps, désirant qu'il paraisse et qu'il s'attire l'amour et l'estime des hommes. S'ils sont en particulier détachés des richesses, disait M. Olier, ils y sont fort attachés en corps, travaillant à amasser pour la communauté; s'ils sont patients à leur égard, ils sont extrêmement sensibles aux plus petites paroles que l'on profère contre le corps dont ils sont membres ; comme si l'Evangile ne nous obligeait pas à être humbles, patients en communauté aussi bien qu'en particulier, et comme si ces vertus n'étaient vertus chrétiennes et maximes de Jésus-Christ que lorsqu'on nous attaque en personne, et cessaient de l'être lorsqu'on attaque notre communauté.

Ce n'est pas ainsi que M. Olier en a usé à l'égard du séminaire de Saint-Sulpice. Plusieurs personnes firent tous les efforts {•■•our le détruire dès sa formation ; on n'épargna ni les mensonges, ni les impostures;

on se laissa aller aux calomnies les plus atroces; on ne rougit point de les publier dans les compagnies les plus distinguées; on affectait de les répandre parmi les personnes qui, selon les apparences, pouvaient nuire davantage à cette œuvre, et néanmoins M. Olier n'en témoigna jamais aucun mécontentement. Sa charité pour ceux qui outrageaint ainsi sa communauté n'en fut point refroidie, et il ne laissa pas de leur prodiguer les mêmes services qu'il leur eût rendus s'il n'en eût jamais reçu que de bons ollices.

Souvent il disait aux siens qu'ils devaient attirer les grâces et les bénédictions du Ciel sur leur communauté, par les mêmes voies qui devaient les faire descendre sur euxmêmes, c'est-à-dire, par une humilité profonde, une charité généreuse, une patience invincible, un désintéressement universel, et par la pratique de toutes les autres vertus évangéliques, véritables fondements de la sainteté des communautés, aussi bien que de celle des particuliers. Que s'ils voulaient les appuyer sur la prudence humaine, sur les maximes séculières, sur l'autorité des grands, sur l'excellence de leurs talents, sur l'abondance de leurs richesses, Dieu incontinent les laisserait et les abandonnerait, ne voyant pas en eux les marques de son esprit et 'de sa conduite. De là vient, ajoutait-il, que les corps tombent et périssent, et que l'on pourrait dire ensuite d'eux ce que disait le Psalmiste : Voilà celui qui n'a pas mis en Dieu sa force et son appui, mais qui s'est confie' en ses grandes richesses et s'est appuyé en sa vanité : sa grâce sera donnée à un autre, qui, comme un olivier chargé de fruits en la maison de Dieu, espère pour jamais en sa miséricorde, et confesse en la présence des saints que Dieu seul l'a élevé, et qu'il attend sa force et son assurance de sa seule bonté. (Psal. XLvin, 7 seq.)

De là vient, disait-il encore, qu'après qu'on a travaillé à acquérir à son corps une grande estime et des richesses considérables, on te voit souvent déchoir de sa grâce et de sa sainteté, parce qu'on l'a fondé sur la créature, on a voulu lui donner des appuis trop humains, et on ne s'est point confié en Dieu, qui veut être le seul et unique appui de ses œuvres. Dieu, ayant formé ces divers corps malgré toutes les oppositions de l'enfer et du monde, n'aurait pas manqué de les conserver contre toutes leurs maximes, si on eût conservé en lui une totale et parfaite confiance.

M. Olier a toujours fait paraître une fidélité extraordinaire en ce point; car, pouvant tirer de grands secours de personnes considérables pour l'établissement et l'affermissement du séminaire de Saint-Sulpice, il ne voulut jamais se servir de ces moyens. Nous ne pourrions pas en marquer ici le détail, dit M. de Bietonvilliers, sans faire connaître plusieurs particularités qui doivent demeurer cachées; mais nous pouvons dire qu'ils refusé dans une occasion la somme de soixante mille livres, et, d'ans une autre, c.elle de quatre-vingt mille qu'on lui offrait pour

ŒUVRES 'COMPl.KTLS I>K M. OLIER.

cette œuvre, s'il eût voulu ne point aller si purement à Dieu et biaiser un peu dans sa conduite.

Qu'il est doux , ëcrivil-i! un jour, de faire l'œuvre de Dieu par les voies qu'il a établies dans l'Eglise, </ui sont l'humilité, la pauvreté, la simplicité! Les grands ne doivent paraître dans notre œuvre que pour adorer de loin, et non pour y toucher. Notre-Seigneur m'a appris une bonne fois comme il voulait que je me retirasse deux et que je prisse (jarde à ne pas établir ma confiance en leur crédit. La jaloustc de Dieu, qui a toujours écarte les grands toutes les fois qu'ils se sont présentés pour coopérer à l'œuvre i/ti'il m'a confiée, m'apprend bien qu'il veut lui seul être connu en son ouvrage, qui autrement serait attribué aux hommes.

Il faut que les œuvres de Dieu s'avancent par le même esprit qui les a commencées ; c'est pourquoi les communautés , ayant été fondées sur l'Esprit et Us vertus de Notre- Seigneur, doivent toujours aller de vertu en vertu, et les maximes de Notre-Seigneur doivent s'y pratiquer avec une perfection toujours plus grande. Mais le malheur est que I intérêt s'y mêle, l'ambition s'y qlisse, l'esprit de superbe y entre, les maximes du monde s'y établissent ; et, au lieu de s'appuyer sur Dieu seul, on commence à te perdre un peu de vue. Par une prudence humaine oppvsée û la sagesse chrétienne, on veut les établir sur les grands, sur les moyens humain?, sur quelque créature ; ce qui fait que Dieu les laisse et qu'elles périssent, pour faire connaître qu'il n'y a que lui qui les puisse soutenir. Puisqu'on veut de la terre et de l'or, il permet qu'on en ait, mais il relire son Esprit, le plus grand trésor qu'on pouvait uvoir, et même quelquefois il permet en punition que tout périsse.

Expliquant un jour le psaume Nisi Dominas a'dificaverit domum (Psal. cxxvi, 1), et l'appliquant au sujet présent, il en tira trois conclusions dignes de remarque : la première, que, si Dieu ne bâtit la maison, c'est en vain que nous nous efforçons de l'éditier; la deuxième, que, Dieu l'ayant bâtie, c'est en vain que nous faisons des efforts pour la conserver, si Dieu lui-même ne la conserve; la troisième, qu'il est inutile de nous lever avant le jour, c'est-à-dire d'employer notre temps, nos soins, pour sa perfection, si Dieu lui-même ne l'achève : qu'ainsi, il fallait se mettie fort peu en peine de tous les secours humains dans les œuvres de Dieu , puisque lui-même voulait en être le seul appui.

L'intérêt, disait-il souvent à ses disciples, est le père de tous les maux, parce qu'il en est la source : car, lorsqu'on s'applique à acquérir quelque chose, l'esprit aussitôt se remplit d'idées grossières ; on perd le goût de l'oraison, et on quitte ses exercices pour aller visiter les gens du monde, et pour en recevoir ce qu'on désire. On les flatte même, et on se rend complaisant pour l'obtenir plus aisément. Alors, l'esprit de Dieu se relire, la solitude s'évanouit, la pureté d'intention se

perd, le recueillement et l'union èi Dieu s'en vont peu à peu, et la communauté aussi bien que les particuliers se trouvent tout à fuit déchus de leur perfection première. O misérable intérêt ! s'écriait-il quelquefois, que tu causes de maux! que tu entraînes arec toi de misères! que tu détruis d'œuvres de Dieu ! llélas! si ta es si odieux dans les personnes du monde, que tu seras épouvantable dans les maisons de Dieu, qui ne doivent respirer que la sainteté, et par conséquent l'entier et parfait dégagement !

Une personne qu'il dirigeait et qui suivait très-ponctuellement ses avis, aurait donné avec joie une grande partie de son bien, qui était considérable, sur la moindre proposition qui lui aurait été (aile de sa part ; mais jamais M. Olier ne voulait lui en rifre le moindre mot, et quoiqu'il vît celte personne dans la disposition d'employer en bonnes œuvres ses revenus, et de les consacrer à Dieu pour le service de son Kglise, jamais il ne lui demanda rien pour le séminaire. Son désintéressement alla jusqu'à ce point que, la voyant un jour dans fe dessein de donner au séminaire une somme considérable, il lui conseilla de différer et d'attendre que la volonté de Dieu fût plus connue.

Cet esprit de parfait désintéressement a toujours paru dans la conduite de M. Olier, et c'est aussi ce qu'il a tâché d'inspirer à ses disciples en toutes rencontres, et ce qu'il leur a le plus fortement et le plus fréquemment recommandé. Tant que vous vivrez tous sans intérêt, leur disait-il souvent, Dieu bénira la maison, ses grâces y seront abondantes, et il vous fera ressentir d'autant plus son secours que vous vous mettrez moins en peine d'en chercher ailleurs. Nous aurons tout, dit-il un jour à M. de Bretonvilliers , quand nous aurons la confiance en Dieu ; avec elje on a plus que si l'on avait tous les trésors de la terre-, car l'on a les trésors de Dieu même, puisqu'il ne saurait rien refuser à ceux qui n'espèrent qu'en lui seul. Soyons bien persuadés que nous ne manquerons qu'autant que la confiance nous manquera ; car, à proportion que l'homme manque de confiance, Dieu lui retranche de son secours. Tant que saint Pierre demeure dans la parfaite confiance, il marche sur les eaux avec autant d'assurance que sur la terre ferme ; mais, d'abord qu'il chancelle en sa foi, et que sa confiance diminue, il commence ci enfoncer et se trouve en danger de se perdre : et Notre-Seigneur même lui en fait connaître la raison, en lui disant : « Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté? » [Matth. xiv, 31.)

Ah ! si je pouvais vous laisser cette confiance et cet appui en Dieu, que je vous laisserais de grâces et de trésors ! Rien ne vous manquerait ni pour l'intérieur ni pour l'extérieur.

Une des maximes qu'il a laissées aux siens, est de ne jamais rien faire pour avoir des biens de la terre, mais de s'abandonner h Notre-Seigneur , comme à leur Père, qui, connaissant leurs besoins, ne manquera pas de les secourir. Il aime beaucoup, disait-il, qu'on lui laisse le soin de toutes choses avec

L'ESPRIT D'UN DIRECTEUR DES AMES

un amou^fcet une simplicité d'enfant , et qu'on s'applique à le servir et à travailler uniquement à procurer sa gloire.

11 leur faisait encore remarquer que souvent on travaille trop pour agrandir et enrichir les communautés, et trop peu pour les sanctifier et les rendre ferventes. Songeons, disait-il, à établir Jésus-Christ, et Jésus-Christ songera assez à y établir tout le reste. Croyezvous que celui qui a nourri un saint Paul dans un désert, abandonné de tout le monde pendant près de cent ans , qui a fait ressentir sa protection et sa providence spéciale à tant d'autres saints dépourvus de tout, qui nourrit même tous hsoistauxdu cielet tous lesanimaux de la terre, quoiqu'ils ne fassent aucune réserve, ne veuille pas nous donner de pareilles marques de ses bontés! Voulez-vous que rien ne vous manque ? établissez votre fonds et vos principales richesses, aussi bien que toute votre conduite, sur cette grande maxime de Jésus-Christ : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes les autres choses vous seront données par surcroît. >. {Mat th. vi, 33.)

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