ARTICLE VI
Dit zèle de M. Olicr pour porter à la plus grande perfection les âmes qu'il conduisait .
Ceux qui auront lu ce qu'on vient de dire du désintéressement de M. Olier et de la pureté de ses intentions dans la conduite des âmes, ne s'étonneront pas de voir qu'il les ait toujours portées à la plus haute perfection. C'est l'ordinaire des directeurs désintéressés. Ils ne peuvent souffrir que, sous quelque prétexte que ce soit , on altère la pureté des maximes de lEvangile; ils les proposent sans déguisement aux personnes qu'ils conduisent, et ils ne veulent point qu'elles recherchent dans les inventions humaines les moyens de les adoucir, pour condescendre à lanatureetflatierratnour-propre.
Animé de celesprit, M. Olier était extraordinairement exact à ne donner jamais aux personnes qui étaient sous sa conduite que les sentiments les plus purs du christianisme pour règle de leurs actions et de leur vie. Quoiqu'il eût beaucoup d'égards à leurs dispositions et h l'état de leurs âmes, afin de ne les point porter au delà de leur grâce, et de ne donner que du lait aux enfants, comme aussi aux autres plus avancés une nourriture plus solide: il proposait néanmoins toujours, et aux uns et aux autres, ce qu'il croyait le plus capable de les perfectionner et de les établir plus solidement en Jésus-Christ. C'est pourquoi il les portait tous à renoncer sans cesse à eux-mêmes , à se mortifier en toutes choses , à mourir aux créatures, à aimer les croix, et aux autres pratiques crucifiantes qui mettent les âmes dans une vertu solide et sur lesquelles Jésus-Christ a voulu fonder toute notre perfection. Il est vrai que quelquefois plusieurs personnes , après l'avoir ouï parler de la sorte, se trouvaient dans la disposition de ce jeune homme, dont l'Evangile dit qu'il se retira tout affligé, ne pouvant se résoudre à OELVRtS COMPL. DE M. Oliuh.
mener une vie parfaite; il ne laissait pas cependant de leur proposer encore les mômes vérités dans les occasions qu'il en trouvait ; mais il le faisait avec tant de charité, de douceur et de grâce, que presque tous enfin se trouvaient.ravis de se donner à Dieu sans réserve sous la conduite d'un si saint directeur.
On ne saurait comprendre ce que son zèle lui faisait souffrir quand il remarquait quo des personnes qu'il conduisait ne marchaient pas purement selon l'Evangile. Il écrivait à une personne sur ce sujet : Mon âme souffrira tout ce qu'on peut endurer en cette vie, quand, je ne verrai pas votre intérieur vide de tout et ouvert à la plénitude de Jésus- Christ. Cette souffrance, dont la charité est le principe, est un martyre que l'on ne saurait se figurer. Ces peines me font comprendre tes peines intérieures de Jésus-Christ à l'égard des âmes saintes, lorsqu'elles ne font pas les choses dans la pureté de son amour, mais qu'elles les font pour elles-mêmes et pour le prochain. Le reyard amoureux d'une âme vers Jésus-Christ est si doux et si agréable à ce bon maître, que s'il arrive qu'elle porte seulement sa vue sur la créature, le cœur de Jésus-Christ en est tout navré, voyant perdre devant soi ce qu'il avait acquis avec tant de soins, conservé avec tant de peine, possédé avec tant de jalousie. Une âme doit être bien soigneuse de ne donner jamais la moindre affection à la créature, puisque Notre-Seigneur en est si jaloux, puisqu'il l'aime si tendrement, qu'il la possède à tant de titres, qu'il la veut avoir à soi tout seul, sans qu'aucun y puisse prétendre, ne voulant pas même quelle cherche â plaire aux hommes, parce qu'elle lui déroberait quelque chose de son cœur, qui doit être tout à Dieu.
Dieu veut bien être aimé partout où il se trouve ; il veut par conséquent être aimé dans le prochain : mais il ne veut pas que l'on s'amuse à la créature où habite sa majesté. C'est pourquoi les âmes qui approchent de cet état de pureté consommée où Dieu commence d'être beaucoup jaloux de leur amour, s'éloignent du tracas des créatures, et sa bonté les attire dans la solitude pour leur parler seul à seul, et les posséder lui seul uniquement. Un désir de voir, de posséder autre chose que lui, le blesse au vif. A peine pourrait-on croire à ta jaloiisie de son amour et la peine qu'il souffre du partage des cœurs ?
Dieu, par sa miséricorde, me fait sentir toutes ces peines aussi vivement que si on me donnait des coups de rasoir qui me coupassent le cœur, ou si j'étais cruellement mordu par des animaux : je suis saisi en tout moimême, quand il arrite qu une âme, que Dieu, m'a confiée, s'épanche dans la créature. Il fait sentir ces peines aux âmes qu'il veut rendre capables de purifier les autres, et de se purifier aussi elles-mêmes.
Je sens encore de grandes peines lorsque ces éunes ne vivent point en simplicité avec Dieu, °t qu'elles se portent aux choses pour leur propre complaisance , se formant au dedans une fausse intention de Dieu, et lui disant (fite c'est pour lui qu'elles dêsircsl ces
choses; elles veulent voir
disent-elles, les choses pour Dieu, cl c'est seulement pour contenter leur curiosité. Cela me donne des coups de poignard et me perce le cœur, de même que quand elles cherchent à être aimées et à attirer les cœurs à elles.
Il ne souffrait pas moins quand il voyait des directeurs conduire les âmes par d'autres voies, et il avait une douleur sensible lorsqu'il trouvait des personnes, dans une routine dévie d'ailleurs assez réglée, pratiquer quelques actions de piété extérieure, s'assujettir à des exercices de dévotion même assez considérables, et demeurer cependant jusqu'à la mort dans leurs imperfections, sans môme les connaître, pour avoir été sous la conduite de directeurs qui, par respect humain, ne les avaient pas averties de leurs défauts. 11 disait que ces directeurs retenaient la vérité de Dieu captive dans l'injustice, ne la découvrant pas à ceux à qui ils devaient l'annoncer, et n'osant leur proposer les vérités chrétiennes toutes nues; que c'était de ces sortes de pasteurs lâches et mercenaires, qu'il est dit dans Ezéchiel : Ils se paissent eux-mêmes sans se mettre beaucoup en peine de leurs ouailles, les laissant errantes dans les déserts et sur les montagnes, exposées à la cruauté des bêtes féroces (Ezech. xxxiv) : que c'était contre eux que Dieu prononçait de si épouvantables malédictions dans ses prophètes, et qu'ils devaient s'attendre à recevoir un effroyable jugement.
Les directeurs , disait-il, sont comme les jardiniers qui, ayant le soin des jardins de leur maître, doivent en cultiver, arroser et entretenir les plantes et les (leurs, et ne rien épargner pour les mettre dans un état de perfection qui contente leur maître. Il considérait encore les directeurs comme des serviteurs à qui le père de famille confie ses terres et ses métairies pour les cultiver et les rendre fertiles, et pour en tirer tout le fruit et le revenu qu'il a droit d'en attendre. 11 les envisageait aussi quelquefois comme les amis que l'Epoux même choisissait pour purifier et orner son Epouse. S'estimant trop honoré que Jésus-Christ voulût se servir de lui pour perfectionner lésâmes, il aurait cru lui être extrêmement infidèle, s'il n'eût travaillé à les mettre dans l'état où l'Apôtre remarque que Jésus avait voulu que fût son Epouse pour paraître devant lui , c'està-dire toute éclatante de beauté, toute pleine de gloire, sans tache, sans ride, et sans aucun autre défaut, toute sainte et irrépréhensible. (Ephes. v, 27.)
Ainsi, dans le désir de les rendre trèsparfaites, il leur découvrait avec soin leurs moindres défauts, il les exhortait fortement à les combattre, et il les pressait de se faire violence pour les extirper entièrement.
Quelque importune que pût leur paraître une vigilance exacte, jamais il ne craignait de les affliger, pourvu qu'il les corrigeât. Ayant parlé un jour à une personne avec plus de force qu'à l'ordinaire : Je ne veux pas, dit-il, que Jésus-Christ me reproche au
jour du jugement d'avoir recherché autre chose, dans la direction des âmes, que leur perfection et sa pure gloire , et de m'étre exposé à lui déplaire, par la crainte de les contrister. Il écrivit une fois à une personne qui n'était pas dans tout le détachement qu'il désirait : Votre conduite m'a donné de la peine, et je crains pour vous quand je remarque l'attache que vous avez à vous-même. Il n'en faut pas davantage pour éloigner Notre- Scigneitr de vous, et vous empêcher d'avancer solidement dans la vertu. Et quoique vous sentiez des goûts dans l'oraison et dans le reste de vos exercices, cela n'est rien qu'amusement et tromperie, n'avançant point dans le détachement. Acquiescez, je vous prie, au conseil que l'on vous donne si vous voulez que je réponde pour vous ; autrement je ne m'en mêlerai plus.
Plusieurs personnes s'imaginant que c'était assez de ne point tomber dans des fautes considérables, et de faire d'ailleurs quelques bonnes œuvres, sans se mettre en peine de se vider d'elles-mêmes, avaient trouvé d'abord sa conduite sévère, mais ensuite elles reconnurent l'obligation qu'elles lui avaient, de ce qu'il n'avait jamais consenti à altérer, pour leur plaire, la pureté des maximes évangéliques.
Il ne sut jamais entrer en composition avec le vieil homme ; il voulait au contraire qu'on le crucifiât en tout, et c'était là la règle de perfection qu'il donnait aux personnes qui étaient sous sa conduite. Mais pour mettre les âmes en état de la bien pratiquer, il observait lui-même ce qu'il recommandait à tous les directeurs : c'était de les bien convaincre île l'indispensable obligation qu'elles avaient d'être parfaites, parce que, disait-il souvent, pour n'être pas établies dans cette conviction, elles négligent les moyens qu'on leur donne, ou au moins elles ne s'y appliquent pas de tout leur cœur. C'est pourquoi, quand il en trouvait qui avaient peine à s'en laisser persuader, sa coutume était do prier longtemps pour elles, et de s'adresser au Saint-Esprit, le maître des cœurs, pour qu'il dissipât leurs ténèbres et qu'il amollît leur dureté. Il faisait même diverses pénitences à cette intention, suppliant Notre- Seigneur de vouloir donner sa bénédiction à ses paroles. Ses paroles étaient ensuite si puissantes et si efficaces, qu'on a vu un grand nombre de ces personnes embrasser avec ardeur toutes les voies et tous les moyens de perfection qu'on leur proposait.
Un de ses plus grands sujets de peine était d'entendre avancer cette fausse maxime, malheureusement si accréditée dans le monde : que la perfection n'esjl que pour les ecclésiastiques et les religieux, et que les personnes appelées à vivre dans le siècle ne sont pas obligées d'y aspirer et d'y prétendre. Mais quand il apprenait que des personnes de piété approuvaient cette erreur, il entrait dans un tel étonnement que souvent il paraissait alors tout hors de lui-même : C'est là, disait-il, une des plus dangereuses et des plus pernicieuses illusions que le démon ait répan-
li>29