L-ESl'RiT D'UN DIRECTEUR DES A^5ES
dues dans les esprits; c est un moyen r/ue sa malice a inventé, non-seulement pour empêcher la perfection des hommes , mais encore pour les perdre plus aisément, en 1rs attirant à une vie tiède et relâchée. Tous les Chrétiens sont appelés à la perfection, ajoutait - il, parce //ne tous, étant enfants de Dieu, doivent éire semblables à leur père ; tous étant membres de Notre-Seigneur , ayant une même mère, qui est l'Eglise, une même loi qui est l'Evangile, une même viande qui est Jésus- Christ, les mêmes sacrements qui opèrent les mêmes grâces, enfin la même gloire à espérer et les mêmes châtiments à craindre, il n'y en a pas un qui ne doive tendre de toutes ses farces à la perfection. C'est pour cela quet Notre-Seigneur disait à tous : «.Soyez saints, parce que je suis suint» (Levit.xix, "2); «Soyez parfaits comme votre Père céleste eut parfait» [Mailh.y, kH); et l'Evangile, nous proposant la perfection sous la figure de ce banquet où tous les passants sont invités, et dont il n'y a que ceux qui s'excusent qui soient exclus, pouvons-nous dire qu'elle ne soit pas pour tous?
Si nous savions, disait-il un jour, la perle que font les âmes quand elles ne jouissent pas de Dieu, comme elles pourraient faire, nous serioris inconsolables sur la grandeur de celte perle; et si les saints dans le ciel étaient capables d'affliction, ils en auraient une inconcevable en pensant r/u'ils pouvaient posséder Dieu plus parfaitement, s'ils eussent été plus fidèles en cette vie, et qu'ils se sr.nt privés par cette faute d'une plus grande félicité.
Souvent il avertissait les siens, qu'une des raisons pour lesquelles on n'aspirait pas à la perfection, et qui empêchait les directeurs mêmes d'y porter les âmes , était que les uns et les autres , n'étant point éclairés suffisamment , se la représentaient tout autre qu'elle n'est, la mettant en de certaines choses où véritablement elle ne consiste point, et ne pensaient point aussi qu'elle dût être pour tous. Que plusieurs, par exemple, s'imaginaient que pour être très-parfait et très-saint, il fallait avoir les mêmes choses que nous admirons dans les saints, des visions, des révélations et des extases ; d'autres croyaient qu'il fallait des abstinences, des jeûnes, des veilles et des austérités semblables à celles des anciens anachorètes; les autres, qu'il fallait se retirer dans les cloîtres, les solitudes et les déserts; d'autres, qu'il fallait des actions extraordinaires, une conduite singulière, une vie de miracle et de prodige. Or, il est très-important , ajoutait-il , de détromper les âmes de ces erreurs, et si nous ne leur ôtons celte, fausse persuasion, après nous en être détrompés nous-mêmes, elles ne manqueront pas de s'égarer sous notre conduite.
Après avoir convaincu les âmes de l'obligation qu'elles ont de tendre à la perfection, et après les avoir détrompées de la fausse idée quelles s'en forment, il faut, disait-il, leur découvrir en quoi véritablement elle consiste. Je me souviens, dit M. de Rietouvilliers, de lui avoir souvent qui dire que Notre- Seigneur, appelant tous les Chrétiens à être
saints et parfaits, avait voulu établir la perfection et la sainteté dans une chose qui fût commune à tous et qui pût être aisément pratiquée par tous , en tout temps , en tout état, en tout emploi et en toute occasion. Que tous ne pouvaient pas faire de grandes aumônes, plusieurs étant pauvres; tous n'avaient pas le moyen de faire de grandes austérités, des pénitences extraordinaires, parce qu'il y avait des infirmes; tous ne devaient pas se renfermer dans les solitudes, parce que quelques-uns étaient appelés au service des âmes et à des emplois extérieurs; tous n'étaient pas en état de passer les jours en prière à cause de leurs occupations, et ne pouvaient pas être aussi dans les pratiques et les exercices de ces oraisons sublimes, dont ils n'avaient pas encore reçu la grâce; que, par conséquent, ce n'était point en toutes ces choses que consistait la perfection : mais que Dieu l'avait établie dans le pur amour, parce que tous les Chrétiens en étaient capables, et qu'il n'y avait point de conJition, d'occasion , de moment, ni de lieu où le plus misérêble ne pût, avec la grâce ordinaire, aimer Dieu de tout son cœur, puisqu'on le pouvait aimer dans le travail aussi bien que dans le repos, dans la maladie aussi bien que dans la santé, dans la tribulation aussi bien que dans la paix, dans un emploi aussi bien que dans un autre; et que partout on pouvait être dans l'abandon total à Dieu, dans une dépendance et une soumission parfaites, dans l'anéantissement et la mort à tout , dans un désir de sa gloire, et dans toutes ces antres dispositions que la charité opère dans les cœurs pour les rendre parfaits.
Les directeurs, ajoutait-il soigneusement, doivent bien prendre garde de ne point se tromper dans le discernement de cet amour. Il y a un amour de tendresse et de sensibilité, qui n'est qu'un amour d'enfant : il s'entretient dans les caresses, les consolations, les goûts et les autres douceurs ; mais il y en a un autre qui est mâle et généreux, qui, au milieu des désolations comme au milieu des joies, dans le temps des privations comme dans celui des jouissances, parmi les persécutions comme au milieu du calme et de la paix, nous porte avec la même pensée et la même fidélité à la pratique des vertus les plus solides et des maximes les plus pures de l'Evangile. C'est à ce second amour qu'il faut principalement porter les âmes, et il est important de les prévenir contre les amusements et les illusions qui se rencontrent très-souvent dans le premier.
Il ne les portait point aussi pour l'ordinaire à faire tant de choses différentes, où l'on voit que courent avec une avidité insatiable plusieurs personnes, par un zèle souvent très-peu réglé, voulant tout entreprendre pour parvenir à la perfection. Il les exhortait seulement à se rendre extraordinairement fidèles chacun aux emplois de sa profession, pour y accomplir sans réserva tout ce que Dieu désirait, et pour l'accomplir le plus saintement et le plus parfaitement qu'il serait possible. 11 croyait que c'était à
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<ela principalement que Dieu avait attaché la perfection et le salut, aussi bien que la grâce et la sainteté de chaque personne. C'est pourquoi il n'estimait pas qu'on pût donner aux âiues aucun avis plus important pour la perfection, que de leur conseiller de s'y rendre fidèles.
Il y faisait môme remarquer cet avantage, que, comme ou ne peut aller à la perfection ni au ciel que par les croix, on n'en rencontrerait jamais de plus sanctifiantes que celles que chacun trouverait dans les emplois et les fonctions de son état propre. De quelque nature qu'elles puissent être, disait-il, elles sont toujours beaucoup meilleures pour nous que toutes les autres pénitences, les mortinVations et les souffrances que nous pourrions embrasser par notre propre choix; car, comme c'est Dieu môme qui nous les impose, elles sont toujours plus excellentes, et nous sont plus utiles que les autres, dont le prix et le fruit, aussi bien que la pesanteur, sont beaucoup diminués par notre choix et le mélange de notre propre volonté. Elles sont ordinairement longues et ne sont pas passagères comme les autres ; on ne s'y accoutume point aussi aisément qu'aux jeûnes, aux haires et aux autres pénitences. Ainsi, la mortification en est plus grande. Elles humilient davantage et tiennent une âme beaucoup plus anéantie qu'elle ne l'est par les autres pénitences qui , étant volontaires , attirent l'estime, au lieu que les premières n'engendrent ordinairement, dans le monde, que le rebut, la honte et le mépris. Dans les volontaires, il y a quelque chose qui console: si le corps souffre, l'esprit s'y contente et s'y plaît. Mais dans les mortifications de l'état, il n'y a point ordinairement de satisfaction sensible : le corps y est dans le travail, l'âme s'y trouve dans l'amertume, ainsi la peine en est plus douloureuse.
Les voies de Dieu sur les âmes sont différentes, mais chacune ne peut se perfectionner qu'en suivant celle où Dieu veut qu'elle marcne. C'est pourquoi les directeurs doivent s'appliquer particulièrement à en faire le discernement, afin de ne les conduire jamais que dans ces mêmes voies : car toutes les autres, quelque saintes qu'elles paraissent, ne peuvent être que des voies d'égarement pour les personnes qui n'y sont point appelées. 11 y a beaucoup d'âmes qui ne demandent qu'à connaître les desseins de Dieu sur elles, pour les embrasser avec joie, et plusieurs disent, dans la préparation de leur cœur, ces paroles du Prophète : Ouvrez-moi les portes de la justice, et j'y entrerai pour louer le Seigneur et lui rendre tous mes devoirs. (Psal. cxvn, 19.) On leur fait un tort irréparable en ne leur découvrant pas ce que Notre-Seigneur demande d'elles pour vivre dans leurs cœurs, pour y régner et pour y triompher pleinement; et il est bien a craindre qu'un jour Notre-Seigneur ne diseà leurs directeurs ces terribles paroles : J'ai eu faim dans ces âmes, et vous ne m'y avez pas donné à manger; dans elles, j'ai eu soif de la justice, et vous ne m'avez point donné
a boire; j'y ai été dans de grands besoins, et vous ne m'avez point secouru. ^Matth. xxv, V2 seq.)
Pour faire entrer tous les directeurs dans ce zèle et cette fidélité, nous devons regarder toutes les âmes que Dieu nous confie comme étant deslinérs à être perfectionnées par notre ministère. Il faut souvent, comme des sculpteurs auxquels on donne des pierres pour fîire quelques belles figures, donner beaucoup de coups pour en ôter le superflu et pour les polir selon les intentions du maître. Il est de notre amour d'y travailler avec joie, et de notre fidélité de rendre cet ouvrage le plus parfait qu'il nous sera possible, parce qu'il y va de l'intérêt de Notre- Seigneur, de la gloire de son l'ère, du bien de l'Eglise, de l'avantage de ces âmes et du nôtre.
1° Il y va de l'intérêt de Notre-Seigneur, puisque sa grande joie est d'avoir de ces âmes bien parfaites pour les présenter à sou Père comme les fruits de son amour envers lui, comme le sujet de sa plus grande gloire et des complaisances de la très-sainte Trinité. C'est aussi contribuer à la gloire de Notre-Seigneur, parce que plus ces âmes auront été saintes, plus aussi son corps mystique, dont elles font partie, aura d'éclat et de beauté; plus sa couronne, dans la composition de laquelle elles entrent comme autant de pierres précieuses, sera riche et magnifique ; sa louange et sa gloire, qu'elles publieront d'autant plus parfaitement qu'elles auront été plus saintes sur la terre, se trouvera plus étendue.
2° Il y va aussi de l'intérêt du Père éternel. Dieu le Père veut se complaire particulièrement dans les âmes: mais ne lepouvan*. qu'autant qu'il les voit remplies de son Fils, qui seul peut être l'objet de ses divines complaisances, c'est lui donner un grand sujet de joie que d'établir plus pleinement Jésus-Christ en elles, en les rendant plus saintes.
3" Il y va de l'intérêt des âmes. Elles sont d'autant plus capables des communications de Dieu, qu'elles se trouvent plus parfaites et plus saintes. Dieu, voyant son Fils plus parfaitement exprimé en elles, y répand avec un plus grand amour et une plus grande plénitude ses miséricordes et ses grâces, parce qu'il ne saurait se lasser de faire du bien à son Fils, soit en lui-même, soit en la personne de ses membres dans lesquels il l'envisage.
k' Il y va encore de l'intérêt de l'Eglise. Car l'Eglise est embellie par la sanctification des âmes ; sa gloire résulte de la perfection de ses enfants : plus ils sont saints, plus ils sont en étal d'attirer sur elle les célestes faveurs, d'arrêter les effets delà colère et do la vengeance de Dieu, d'obtenir une plus grande effusion de ses miséricordes, et d'étendre sa puissance en lui assujettissant de nouveaux peuples, par l'ellicace de leurs prières et de leurs exemples.
5" Enfin, il faisait remarquer qu'il y allait aussi beaucoup de l'intérêt îles directeurs eux-mOnies.
L'ESPRIT D'UN DIRECTEUR DES AMES
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Toute la félicité, disait-il, dont les âmes que nous aurons perfectionnées jouiront dans le ciel, tous les biens qu'elles posséderont, et toute la gloire qu'elles rendront à Dieu, rejailliront en quelque manière sur nous : comme la gloire que les saints donneront à Dieu rejaillira sur Jésus-Christ, qui en est le principe. Jésus-Christ étant la cause du bonheur des saints, les ayant sanctifiés par ses travaux, leur ayant donné son esprit et sa grâce pour être le principe de ce qu ils rendront à jamais à Dieu d'honneur et de louanges, il est dans eux tous, louant et glorifiant son Père, et dilatant ainsi les devoirs de sa religion, selon les mouvements de son amour immense. De même les directeurs ayant employé leurs travaux et leurs soins pour perfectionner les âmes, leur ayant communiqué de la plénitude que Dieu avait mise en eux pour les rendre saintes, ayant contribué à les mettre en état de louer Dieu éternellement, loueront Dieu dans elles; ils auront part à tous leurs hommages, et ils entreront en communion de tout ce qu'elles rendront jamais à Dieu de gloire et d'honneur.
Qui est-ce, concluait-il, qui ne voudrait avoir le bonheur de louer et de glorifier Dieu dans tous les saints ?
Qui est-ce qui ne désirerait d'avoir un cœur étendu dans toutes les créatures, pour le magnifier en toutes? Et si cette grâce singulière et ce rare privilège sont réservés à Jésus- Christ, la louange universelle de Dieu son Père, qui d'entre nous ne doit au moins tâcher de le louer et de le glorifier dans toutes les âmes qui lui seront confiées, en les conduisant toujours à la plus haute perfection qui lui sera possible?