INTRODUCTION A LA VIE CHRETIENNE. -- CHAP. XIV
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hommes; elle voudrait tout embrasser, jusqu'à se trouver en feu, en ardeur et en zèle pour aller faire connaître et aimer Dieu partout.
Cette charité universelle ne doit pas être une chimère, comme elle se trouve en plusieurs, qui sont enflammés de zèles généreu\ par esprit de superbe et d'amour-propre qui se plaît aux grandes choses, et qui veut avoir part aux œuvres éclatantes et extraordinaires.
Elle doit paraître à l'égard de chaque particulier à qui on doit vouloir et faire du bien autant qu'on peut, l'assistant de son bien et de ses peines en ses nécessités, et contentant, par une douceur et cordialité chrétienne, tous ceux qui se présentent pour recevoir quelque soulagement.
La charité pure est sans tendresse extérieure, et sans épanchement sensible qui paraisse; elle se lie les cœurs avec une telle pureté, que quoiqu'elle les gagne tous, et que par une secrète opération de Dieu elle les tienne unis et liés intimement à soi, néanmoins, pour l'extérieur, elle ne les tient pas liés. Et c'est là l'effet de la liberté de l'amour saint et pur, qui dégage de liaison sensible et extérieure ceux qui sont liés et unis en Dieu.
Cette divine charité ne s'épuise et ne se lasse jamais. Elle donne lieu au prochain, dans son besoin, d'avoir toujours recours à elle en quelque lieu et en quelque rencontre qu'il se trouve, sans crainte de rebut.
Elle a aussi cet effet merveilleux qui l'accompagne toujours, et qui en est une marque infaillible, qu'elle tient tout en union et liaison, ne s'attirant jamais personne, en sorte qu'elle la sépare pour cela des autres, ou de son devoir et de ses obligations.
Son amour fait que toutes choses se lient ensemble. Elle sert comme de centre, où toutes les lignes aboutissent et se viennent réunir. Et au lieu que la fausse charité divise les personnes unies pour se les appliquer à elle seule, la vraie tient en union les personnes les plus éloignées d'inclinations; et les plus divisées sont maintenues en société par ses soins.
La parfaite charité du prochain porte conjouissance avec lui de ses biens, comme s'ils étaient nôtres. Et de même que Dieu se réjouit dans les biens de son Fils, et le Fils se réjouit aussi de tous les biens du Saint- Esprit comme étant siens : ainsi il iaut nous réjouir du bien de Dieu dans le prochain, et le regarder comme nôtre. De là vient que si la charité en nous est parfaite, et si c'est Dieu qui l'opère véritablement en notre cœur, il se réjouira et se dilatera en nous en la présence des biens du prochain.
Ainsi Notre-Seigneur se réjouit intérieurement, par l'opération du Saint-Esprit (200), à la présence des saints apôtres qui rappor-
taient les effets admirables de son Père sur eux : il se réjouit de voir ses disciples revêtus des dons et des richesses de son esprit; il se réjouit par avance de toutes les opérations dont cet esprit divin devait un jour orner et enrichir son Eglise par les mérites de sa mort, qui était un mystère caché aux yeux des sages et des prudents, et qui ne devait être connu que des petits, lesquels, étant soumis à la conduite de l'Eglise et de leur chef, verraient que le plus infirme de la nature, à savoir, le fils d'un charpentier, ce pauvre honteux et misérable devant le monde, remuera tout le monde, et renversera tous les Etals, les monarchies et les empires par la vertu et l'efficace de son doigt, qui est le Saint-Esprit en ses dons, lesquels ne sont à l'égard de ce même esprit considéré en sa substance, que comme le doigt de l'homme à l'égard de tout le corps.
C'est ainsi que l'esprit de Dieu se réjouit en saint Jean [Luc. i), et en sainte Elisabeth, dans le bonheur qui était arrivé à la sainte Vierge, qui avait été faite Mère du Fils de Dieu, et ainsi épouse du Père éternel : car elle devient principe avec lui de la génération temporelle du Verbe, faisant avec lui dans l'incarnation ce qu'il fait lui seul dans l'éternité.
Et c'est là J'opéralion la plus admirable, et l'élévation la plus divine où puisse aller la créature, d'entrer, avec le Père éternel, en société de sa fécondité en la génération réelle de son Fils.
La vertu la plus haute, la plus sublime et la plus parfaite du Très-Haut, est sa fécondité; et c'est celle qu'il communique à la sainte Vierge, en l'épousant, pour opérer avec elle la génération temporelle du Verbe éternel.
Elle est faite en même temps le temple du Saint-Esprit, dans la plénitude la plus pure et la plus abondante qui puisse être. Comme elle était destinée pour être la Mère de Jésus-Christ, elle a reçu la plénitude de la grâce; ce que l'ange reconnaît par ces paroles : Je vous salue, pleine de grâce (201). C'est pourquoi elle est la plus pure, la plus divine et la plus parfaite créature qui puisse être ; et c'est de celte plénitude de perfection que procède sa fécondité maternelle, comme la fécondité de Dieu naît de l'exubérance de sa substance parfaite et de son être divin. Ainsi les arbres ne produisent leur fruit que par la surabondance et le surcroît de la sève qui est en eux.
Mais quoique celte Mère admirable soit remplie de la perfection nécessaire à la fécondité divine, elle reçoit encore des grâces et des dons par une surabondance merveilleuse. C'est ce que l'ange lui dit : Le Saint- Esprit surviendra en vous (202) pour y opérer de grandes choses, et qui surpassent toute la plénitude des biens qu'il vous a déjà com-
(200) In ipsa hora exsultavil Spiritu sanclo , elc. (Luc. x, 21.)
(201) Ave, gratta plena. (Luc. i, 28.)
(202) Spitïlus sanctus tuperveniei in te. [Luc. i , 55.)
muniqués. C'est le sujet de la joie de sainte Elisabeth, qui se réjouit autant de ce bonheur de sa sainte cousine que si c'était le sien propre.
Et même la sainte Vierge, en la contemplation de Jésus-Christ, qui vient en elle avec la plénitude de la divinité de son Père, se réjouit en esprit : elle se réjouit des biens de Jésus-Christ ; elle se réjouit de la plénitude de Dieu en lui, qui l'a revêtu des trésors de sa sagesse et de sa science; c'est ce qui a fait en elle le grand sujet de sa joie (203)
Elle se réjouit encore de ce
que l'Eglise doit être revêtue et remplie de la plénitude de son Fils (204) : car c'est par son esprit divin que tous les fidèles sont rendus participants de sa gloire et de ses dons.
Ainsi tous les saints dans le ciel se réjouissent des dons de Dieu qu'ils possèdent, et ils s'en réjouissent les uns pour les aunes, chacun prenant part au bonheur de' tous, et en taisant le sien propre.
En etTet, ces dons sont tous communs par une communion réelle et parfaite qu'ils ont entre eux des faveurs de Dieu, lesquelles ils s'enlre-communiquent par l'inhabitation commune qu'ils ont les uns dans les autres.
Ils sont, par une admirable ressemblance aux trois personnesdelatrès-saintelrinité, dans une circuminsession, demeurant les uns dans les autres, comme les personnes divines et éternelles demeurent les unes dans les autres par leur circuminsession.
C'est ce que Notre-Seigneur nous apprend' par ces paroles (205) : Comme je suis en mon Père, et que mon Père est en moi par la communication de sa substance et de sa vie, et que, nonobstant cela, il ne laisse pas de demeurer tout ce qu'il est, et moi tout ce que je suis: ainsi en est-il de vous autres. Car je suis de même en vous, et vous êtes tous consommés en moi, comme mon Père et moi sommes identitiés dans la simplicité et l'unité d'une même essence.
Et comme mon Père et moi sommes distingués par les caractères de nos personnes, quoique pourtant nos biens soient communs, et quenousno possédions rien en propre des lrésors et des richesses de sa substance commune et divine; ainsi, quoique vous soyez tous consommés en moi, chacun pourtant demeure ce qu'il est, chacun conserve son être particulier, chacun est distingué par ses dons, par ses grâces et par son propre caractère.
C'est l'état des saints qui possèdent tout Jésus-Christ, qui est leur substance commune. Car quoique chacun possède tout l'esprit, et toute la vie de Jésus-Christ, l'un pourtant n'est point l'autre, et chacun a son propre caractère et son propre don.
Ainsi, dans la sainte Eglise de la terre.
aussi bien que dans celle du ciel, comme tous les particuliers sont possédant Jésus- Christ en sa plénitude, que tous sont rendus participants de ses dons, que tous communiquent à sa disposition sainte, que tous ont part à son divin esprit, qui est un esprit de joie qui se dilate en se donnant et en se répandant dans le cœur des fidèles, tous se doivent réjouir de leurs biens communs, comme s'ils leur étaient propres. Aussi voyons-nous que lorsque celespritestdonné à quelque particulier, toutes les âmes pures s'en ressentent et s'en réjouissent.
Saint Antoine, en mourant, remplit l'Eglise de douleur, parce que ce même esprit cessa de se communiquer à lui en la terre, dans celte joie et cette dilatation dont les âmes de "Eglise militante étaient rendues participantes quand il le recevait; étant un de ceux de son temps, en qui l'esprit de Dieu prenait le plus ses complaisances.
Bénissons Dieu de tout, et des biens qu'il a faits à l'Eglise du ciel, et de ceux qu'il communique à l'Eglise de la terre, dont chacun en particulier est fait participant.