‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 64 sur 394 · DISPOSITIONS POUR LES AUTRES HEURES DE LA JOURNÉE · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS POUR LES AUTRES HEURES DE LA JOURNÉE

Pour lesquelles on n'a point marque, ici d'exercice particulier.

Après qu'il a plu à Dieu de dégager l'âme son épouse de l'occupation et de l'amour grossier des choses de ce monde, il faut qu'elle veille et qu'elle prie incessamment selon le conseil de Notre-Seigneur (232).

Il faut premièrement qu'elle veille, afin de ne se point laisser surprendre à de nouveaux engagements ; elle doit demeurer toujours en garde pour empêcher qu'aucuno créature ne vienne occuper en elle la placo de 'Jésus-Christ qui la possède tout seul. Il faut qu'elle évite soigneusement de se complaire en elle-même ou dans les autres créatures; et que quand elle verra que son cœur vent s'ouvrir pour recevoir et pour embrasser quelque consolation dans les objets qui se présentent, elle soit très-soigneuse de faire entendre à Jésus-Christ qu'il est seul possesseur de son cœur, et quelle vent mettre en lui toute sa complaisance.

On ne peut croire combien le diable est adroit et vigilant, pour attaquer subtilement et délicatement les âmes qui, déprises des choses grossières, commencent à tendre à la perfection et à la pureté de l'amour de Jésus. Il faut par conséquent veiller en la grâce de Dieu, et ne cesser jamais en l'œil intérieur de Jésus-Christ de faire attention sur soi ; ce doit être néanmoins dans la paix qui est propre et nécessaire aux épouses fidèles, qui veulent conserver la sainteté de leur amour. Surtout il ne faut jamais se fier sur son état particulier de grâce, ni croire qu'il soit exempt de tentation ; car Notre Seigneur et ses apôtres disent que l'ennem. est incessamment auprès de nous, faisant la tonde poar nous surprendre, tentant à tout

(-252) Vinilale et orale. ( Matth. xxvi , Marc, xiu Luc xxi.)

moment nos âmes, sans leur donner de Irêve.

II est certain qu'un cœur en) possession de Jésus-Christ et de sa grâce, vivant dans les intentions continuelles de lui plaire, découvre facilement et repousse aisément les attaques malignes de son ennemi ; niais c'est seulement à cette condition qu'il soit toujours fondé en Jésus-Lhrist , et non pas sur soi-même.

Il faut que l'âme soit en crainte et en méfiance de soi; il faut qu'elle témoigne cette méfiance en évitant les occasions et les rencontres où elle peut remplir son cœur d'amour et de complaisance pour quelque créature. Elle doit mettre son plaisir et sa joie à sacrifier à Jésus toute la joie et tout le plaisir qu'elle peut prendre hors de luimême, lit lorsqu'elle sera présente aux choses où la Providence l'engage par obligation , comme au boire, au manger et à la conversation des créatures , il faut qu'elle soit sobre en tout, qu'elle retranche le superflu et qu'elle renonce, dans l'usage, à la joie et au plaisir qui s'y rencontre, s'unissant et se donnant aussi souvent à Jésus- Christ qu'elle s'aperçoit qu'elle est tentée de goûter quelque chose hors de lui et qui n'est pas lui-même.

L'âme qui veut être bien nette doit s'abstenir le plus qu'elle peut des créatures, comme étant les objets qui d'eux-mêmes servent de matière à la tentation. Et lorsque la nécessité d'en user est passée (pendant laquelle Notre-Seigneur est garant des obligations de son épouse), elle doit retourner promptement et avec amour à la solitude et à la retraite, pour y être occupée et possédée de Jésus-Christ tout seul.

Si l'âme prend ce soin continuel en la grâce de Jésus-Christ, aucune chose ne remplit son cœur et ne prend la place de son époux. Et cela fait que Jésus-Christ répand toujours sa grâce de plus en plus en elle, étant très-libéral et très-fidèle à récompenser ses veilles, ses soius, ses peines et ses sacrifices en quoi consiste le témoignage de son parfait amour. Eviter la rencontre des choses agréables, se sevrer de leur possession et embrasser pour son époux l'emploi pénible des choses qui lui plaisent, les préférant i'iux agréables et aux plus douces, ce sont •Jes sacrifices qui contribuent tous à la perfection du pur amour. Voilà pour la vigilance.

Pour la prière, il est certain qu'elle est absolument et également nécessaire dans le progrès de la grâce et dans la fidèle continuation du service de Dieu et de l'amour du saint époux.

Comme Notre - Seigneur est inQniment libéral de sa grâce, il est également délicat à la reprendre et à la retirer du cœur négligent ou présomptueux de soi-même. L'expérience nous apprend en nous-mêmes, que comme en la nature, l'air étant purgé des nuées qui étaient répandues sur nous, aussitôt nous voyons le soleil qu'elles couvraient, aussitôt il nous éclaire, il nous

échauffe et il nous vivifie : de même en

est-il en notre intérieur; aussitôt que les nuages des créatures qui enveloppaient et qui environnaient notre cœur sont dissipés par le sacrifice que nous en avons fait, ou bien par l'oraison, nous voyons Jésus-Christ éclater en notre âme et se répandre en nous en lumière, en amour, en fécondité et en force.

Il est donc important , non-seulement de sacrifier, mais même de prier et de prier continuellement en notre intérieur, à cause des brouillards fréquents qui s'étendent et qui se répandent sur nos âmes. Les moindres haleines des créatures, les moindres complaisances et satisfactions, la moindre confiance et appui sur elles ou sur nousmêmes, bouchent le cœur et empêchent la grâce de le remplir et d'opérer en lui.

On ne peut croire quelle est la dépendance et quel est le besoin continuel de la grâce de Dieu, pour vivre en séparation parfaite de toule créature, et dans l'éloignement de soi-même , comme Noire-Seigneur le demande à l'âme qui veut avancer en l'amour. 11 n'y a pas un moment en la vie dans lequel l'âme n'entre aussitôt en établissement sur soi, et en appui sur quelque créature, si elle n'est visitée et vivifiée par la grâce qui l'en sépare.

La grâce nous sépare de nous, la grâce nous dégage des créatures; la grâce nous ouvre à Jésus-Christ, ettlans le vide et dans le néant où elle réduit l'âme, elle lui fait embrasser Notre-Seigneur et désirer sa possession, et pour peu qu'elle s'en retire et qu'elle s'en sépare, aussitôt elle ressent la grossièreté et la vanité des créalures. 11 est donc important et nécessaire , pour peu qu'on se voie épanché à l'extérieur, si on ne veut souffrir d'échec en son âme, de se retirer en l'oraison ,,afin que l'âme se décrasse et se nettoie de toute l'haleine des créatures,'qui d'elles-mêmes, par la malignité d'Adam , infectent sa pureté , et ternissent son éclat et sa splendeur. Il faut que l'âme, toujours anéantie en elle-même, vide de tout , séparée de tout , dépendante de la grâce de Jésus-Christ , se tienne ouverte à lui par la prière, pour ne recevoir que lui, pour n'aimer que lui, pour ne se plaire qu'en lui, et pour trouve'- toute sa béatitude en lui.

L'Apôtre, qui sait le grand besoin de la prière, pour attirer et appeler à soi Notre- Seigneur, ordonne aux Chrétiens de prier sans intermission (233); étant vrai que quand l'âme se repose sur ses œuvres passées, ou sur l'état présent de la grâce sanctifiante, elle tombe aussitôt en langueur, elle déchoit, elle recule, elle court à grands pas à sa ruine, elle tombe par cetle présomption dans la négligence de son salut; et ne voyant pas le besoin perpétuel d'une nouvelle grâce, pour agir dans le bien, et pour se défendre des maux qui l'aitaquent incessamment , elle demeure dans une fausse paix, appuyée et sur elle-même et sur sa grâce présente.

(253) Sine iutermissione orale. (I Thess. v, !7.)

2ffB

Les grâces actuelles de Dieu sont nécessaires dans la suite de la vie intérieure, comme dans les commencements, où l'on sortait du monde, du péché et de soi-même. Et l'on peut même dire que comme la vie intérieure en son progrès a plus d'oeuvres à faire, a plus de combats à souffrir et a plus d'ennemis à vaincre, elle a au^si besoin de plus de grâces, et par conséquent de plus de prière et d'invocation de l'Esprit.

L'âme étant accoutumée à la fréquence de la grâce, a encore plus de besoin de discerner son fonds, et de se tenir attentive et affermie dans la vue de la vérité, de peur de ressembler au démon, qui ne se tint pas ferme dans la vérité, in veritate non stetit (Joan. vin, 44); car étant environné de grâce, il oublia et ferma les yeux à son indigence essentielle et naturelle, il se crut indépendant et hors de la nécessité et du besoin continuel de rechercher les grâces actuelles, pour opérer en justice et en sainteté devant Dieu.

Il faut donc demeurer toujours établi en cette vue qu'outre le fonds du néant qui est en nous et outre le vide universel de toute tendance et mouvement au bien, outre les mauvais instincts de la naturequinous pressent, outre la paresse de la chair qui est ravie de demeurer en soi, et de jouir de la paix r.t du repos qui n'est que dans le ciel : l'âme, pour agir, pour parler, pour penser, pour vouloir le moindre bien du monde, ou pour ne pas tomber dans tous les maux imaginables, quelque grâce sanctifiante qui soit en elle, a un besoin continuel des visites de Dieu et de ses grâces actuelles, qui l'éclairent au bien, qui la portent et qui l'excitent au service de Dieu, qui la fortifient et qui la séparent de toute créature, et d'elle-même. Et quand pour un moment les grâces cesseront d'agir et d'opérer en nous, aussitôt nous cesserons d'agir et d'opérer pour Dieu, nous serons aveugles, immobiles, impuissants pour son œuvre, et proche de nous plonger en toutes sortes de malheurs, lit comme ce secours est nécessaire absolument, la prière qui l'appelle et qui l'impètre est absolument nécessaire (étant de l'oraison comme du souille, lequel est nécessaire pour allumer le feu qui s'éteint dans le froid) ; et comme ce secours est nécessaire continuellement, l'oraison qui l'appelle et qui le sollicite estaussicontinuellement nécessaire, sine intermissione orate. (1 Thess. v, 17.) Or, cette oraison se fait au fond de l'âme, qui par un regard et par un soupir envers Dieu l'attire et l'appelle incessamment à soi et lui demande sa vie. C'est là le fondement de l'Apôtre.

Qui cesse pour un moment d'invoquer sur soi la grâce et l'esprit de Jésus, en se reposant, sur les dons et sur les grâces obtenues, il s'arrête, il recule d'autant, et l'âme se dessèche et s'affame. Il ne faut jamais cesser de prier, et d'appeler à soi la grâce, afin d'obtenir toujours une nouvelle vie pour croître en Jésus-Christ. Si l'âme cessait pour un moment d'influer en nous et d'animer notre

corps, il périrait en cet instant et perdrait lo mouvement et la vie; il en est de même en notre intérieur, l'Esprit nous doit incessamment vivifier par sa grâce et par son intime union et pénétration, laquelle est dépendante de l'oraison, qui comme un lien tient Jésus attaché à notre fonds pour nous donner la vie, et pour influer en nous. Ce que l'union naturelle de l'âme avec le corps fait en l'homme pour conserver la vie, l'oraison le fait dans notre intérieur, et Dieu a voulu rendre l'homme dépendant de l'oraison en sa vie spirituelle, pour l'obliger à confesser son indigence et son néant, et à reconnaître toujours Dieu son principe.

Dieu eût bien pu établir quelque chose de stable, qui eût incessamment influé en nous, sans nous obliger à cette élévation continuelle d'esprit et de cœur envers lui; mais l'orgueil et la paresse de l'homme, qui a besoin d'avoir les yeux ouverts sur son indigence pour s'humilier devant Dieu et pour s'éveiller de son assoupissement, font que Dieu l'oblige à agir, à s'exciter, à prier et appeler incessamment l'esprit à son secours.

Le Prophète dit : Exspectans exspectavi Dominum, et intendit mihi. « Attendant fui attendu mon Dieu, et il a eu égard à ma prière » (Psal. xxxix, I) et à mon attente perpétuelle, oui est signifiée par cette répétition, attendant j'ai attendu; le Seigneur en'.in m'a regardé, Et exaudivit preces meas : il m'a fait cette grâce d'exaucer mes prières, me retirant des pièges du monde et de la chair : De lacumiseriœ et de luto fœcis. Et statuil super petram pedes meos, et direxit gressus meos. Et j'ai senti en moi la présence du Verbe soutenant mes faiblesses et dirigeant mes voies en la vertu de son Esprit.

C'est ainsi que l'âme en vue de son néant, craintive en elle-même, se méfiant de sa faiblesse et de son infirmité, s'affermit en son néant, invoquant à soi l'esprit de Dieu, du milieu de sa crainte et de son humiliation.

C'est par cette même voie et par ce même moyen que le prophète se délivrait des tentations du diable, aussi bien que de celles des gens du monde et de la chair, au psaume liv, où il décrit les tentations et les vexations malignes dont il est environné. Il disait : Exaudi, Deus, orationem meam et ne despexeris deprecationem meam : intende mihi et exaudi me. Contristalus sum in exercitatione mea, et conturbatus sum a voce inimici, et a tribulatione peccaloris. (Psal. liv, 1, 3. ) Après avoir décrit ses craintes et ses appréhensions par ces paroles : Cor meum conturbatum est in me : et formido mortis cecidit super me, etc. {Ibid., 5), il ajoute, Exspectabam eum qui salvum me fecit a pusillanimitate spiritus et tempestate. (Ibid., 9.) Où l'on voit que la prière du prophète est une attente perpétuelle de l'âme qui regarde son Dieu, et qui l'appelle à son secours en la conviction de son infirmité et de son néant. Ce saint prophète nous enseigne en co même psaume une grande aide à l'oraison, que nous pouvons et que nous devons pca-

tiquer tous les jours dans noire intérieur, pour être délivrés du monde, du diable et de la chair; pourêtre tout-puissanlset même inexpugnables en toute teniation, et surtout pour nous rendre terribles au démon, et vainqueurs intérieurement en toutes ses attaques. Autrefois les grands anachorètes en triomphaient par ce moyen : ils ont servi depuis d'instruction à toute l'Eglise, qui combat sans cesse contre les ennemis du salut; et Dieu lui a donné durant quelque temps ces grands saints pour être en exemple aux Chrétiens, et pour être le modèle de leur conduite dans les rencontres les plus ordinaires et les plus périlleuses de ia vie chrétienne. Il est nécessaire d'être tenté dans le christianisme; car si on ne l'est point, c'est signe que l'on est vaincu et qu'on est clans un état qui plaît au diable, lequel, ne pouvant souffrir aucun bien dans une âme, travaille incessamment à le détruire et à le renverser.

Or cette aide du prophète est celle qui est comprise dans la suite du même psaume en ces paroles : Quis dabit tnihi pennas sicut eolumbœ, et volabo, et requiescam? Ecce elongavi fuijiens : et mansi in solitudine. « Qui me donnera des ailes de colombe ? je volerai, et me reposerai. Voilà que je me suis éloigné en fuyant, et suis demeuré dans le désert. » (Ibid., 7, 8) On voit par ces paroles qu'avec la prière amoureuse et pleine de confiance en Dieu nous devons joindre en notre intérieur la retraite et la fuite de toute complaisance en toute créature, de tout appui sur elle. L'homme qui demeure en cet état, qui se sèvre en son intérieur de ses joies et de ses recherches en toutes choses, même dans les grâces et dans les dons de Dieu, et qui se plaît de la sorte en son désert spirituel éloigné et séparé de tout, hors de Jésus Notre-Seigneur, il est enfin maître de tout, il est vainqueur de la chair, du monde et du démon. Ce secret moyen, conjoint à l'oraison, rend l'âme pure, libre et tout à fait inexpugnable aux ennemis du salut; il ne demande point de grandes violences ni des efforts extrêmes : tout consiste en l'adres?e de manier son cœur; ce qui se fait facilement, demeurant en son néant, séparé de tout, invoquant à soi Jésus-Christ, se contentant de lui seul et possédant en lui toutes choses.

Le progrès en la vertu et en la vie intérieure est le temps où on reçoit des grâces particulières de Jésus-Christ et quelque renouvellement intérieur de son esprit et de sa vie divine : après quoi on est sujet à se contenter, à se complaire en soi-même et à se reposer sur ce qu'on a reçu. Or, c'est là une ignorance et un défaut très-grand ; car ces moments de grâce étant passés, l'âme demeure, comme auparavant, dans l'indigence des secours de l'esprit. Un enfant qui a tiré une fois le lait du sein de sa mère n'est pas content d'une gorgée : il continue encore à sucer et n'interrompt point sa nour-

riture et sa boisson, étant quasi toujours pendantaux mamelles de sa nourrice, à cause du grand feu qui le consume, et qui dévore ses aliments à mesure qu'il les prend.

C'est la leçon que Notre-Seigneur nous fait quand il nous compare aux enfants. H faut que nous soyons toujours pendants au sein de Jésus-Christ; il nous faut toujours sucer l'aliment de notre vie cachée, lequel est nécessaire à tous moments, soit pour nous défendre de l'ardeur et de la malice do notre convoitise, soit pour fortifier notre faiblesse, soit aussi pour nous faire croître dans la vie de Jésus-Christ. Chaque moment a besoin d'impression, de lumière, de mouvement, de force, pour connaître, pour vouloir, pour agir : et si ces impressions cessent en notre intérieur, nous cessons d'opérer et de pouvoir coopérer à Dieu, qui est le principe de tout bien en nous.

Ne cessons donc jamais, selon l'ordre exprès de Jésus-Christ (23i), de prier notre Père pour obtenir par la prière ce pain quotidien de la grâce, ce pain momentané du Saint-Esprit, qui nous donne de quoi agir et opérer pour Dieu en tout temps et en tout moment, de peur d'encourir la malédiction de l'arbre aride et sans fruit, dans la saison qui paraissait le devoir exempter d'en porter.

C'est la raison qui oblige les saints a vivre dans le recueillement perpétuel, et qui les empêche de se relâcher en la prière du cœur, nécessaire absolument à la vie, si on ne veut décroître et défaillir. Yigilate et orate. (Matth. xxvi, il.)

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