ACTES DANS LE TEMPS PÉRILLEUX DU RETOUR A LA SANTÉ
Mon Dieu, seule source de ma vie , je vous adore dans la vie que vous avez donnée à votre Fils de toute éternité.
Je vous adore dans la vie que vous lui avez donnée dans le temps par sa très- sainte Mère.
Je vous adore encore dans la vie nouvelle que votre bonté lui a rendue après sa mort, en le ressuscitant.
Je vous adore dans la vie que vous rendez aussi à.tant de créatures, qui, par leur péché, ont mérité de la perdre.
C'est avec justice que vous m'ôticz la vie ces jours passés, ô mon Di'-u , à cause du
mauvais usage que j'en avais fait si longtemps. Vous m'avez fait sentir qu'elle était en vos mains, et qu'il dépendait de vous de me l'ôter ou de me la rendre.
Mon Dieu, pendant le tempsde la retraite de ma vie et de la suspension de la vigueur que vous donnez au corps, je voyais bien qu'il n'y avait en nous aucun pouvoir de nous défendre ni de nous relever.
Pendant cette soustraction intérieure de votre vertu divine, qui tient toutes nos forces en état, qui tient en règle notre tempérament, je me sentais dans l'inquiétude et dans l'agitation semblable à celle d'une maison qui se démembre et qui se démolit d'ellemême, n'ayant plus rien en soi qui tienne ses parties unies et liées ensemble.
Je voyais déjà toutes les qualités qui composent le corps, comme les soldats d'une armée qui se battent et qui se défont les uns les autres en l'absence de leur capitaine.
Je les voyais comme des enfants mutins, qui en l'absence du père se déchirent et se dévorent, et comme des serviteurs d'une famille qui ont perdu de vue la présence du maître.
C'est ainsi qu'étaient les qualités du corps, qui s'agitaient les unes les autres en votre absence. O mon grand Dieu, vous tenez tout en paix quand vous êtes présent; mais quand pour un moment vous voulez détourner votre face, tout est en trouble et en agitation.
Si tous eussiez voulu, mon Dieu, me laisser souffrir plus longtemps ces tempêtes, et abandonner mon corps à ces guerres intestines, bientôt un ennemi aurait surmonté l'autre, et m'aurait donné la mort; ou au moins la peine et la douleur m'auraient été insupportables.
Je n'ai garde, mon Dieu, de me plaindre de ce que j'ai souffert, car il est juste que vous fassiez connaître aux créatures qu'elles dépendent de vous.
Il faut que vous fassiez sentir par là l'obligation qu'elles vous ont de la paix de leur vie et du calme de leur santé.
Qu'elles sachent, ô mon Dieu, que c'est vous qui, par la présence de votre majesté, tenez tout en balance et en état.
Est-il pas juste, ô Dieu d'amour, que le corps, comme l'âme, sente l'effet de votre absence ou de votre retour?
Votre prophète avoue que toutes .es parties de son âme étaient en trouble en votre absence, et que par votre retour tout était dans la paix et dans le calme.
Et quoique l'âme soit agitée a un nombre de passions et de désirs contraires, votre présence les tient en paix quand elle s'y fait sentir; ainsi mon corps est renversé en votre absence, et votre présence le rétablit.
Maintenant, ô mon Dieu, que je ressens votre retour, maintenant que je sens votre ■ vie et votre force, qui me pénètre et qui me vivifie, j'ai bien obligation de vous louer et de vous adorer.
J'ai bien obligation de vous aimer et de \ous remercier, de ce que vous vuus don-
LA JOURNEE C.lir.KTIKNNE. — IWUT. II.
nez à moi dans votre vertu, et de ce que vous nie communiquez encore la participation de votre vie.
Faut-il pas employer pour vous ma vie, ma chair, mes os et tout moi-même, qui ne suis rien que par vous, et faut-il pas que tout ce que je suis s'applique à vos saintes louanges et à votr.e divin service?
Je ne verrai pas avec complaisance revevenir cette vie pour m'en servir à l'avenir à vous offenser, et pour user des plaisirs de ce monde; car ce serait me servir de vous contre vous-même.
Je vous conjure au contraire, mon Dieu, vous qui êtes le principe de vie en moi, qui êtes mon moteur, mon vivificateur et mon tout, d'user de cette communication nouvelle de votre vie, pour votre gloire; c'est à vous d'en user et à moi de me laisser conduire à vous en tout ce que vous voudrez.
Mon tout, j'ai beaucoup à craindre dans le temps où je cesse de souffrir, où je commence de jouir d'une force nouvelle, où les dégoûts se sont passés, où l'appétit et l'usage des choses agréables me sont rendus, car ma chair m'y jette et m'y porte avec trop d'excès et d'avidité.
J'ai bien peur, 6 mon Dieu, que je n emploie pour mon plaisir et ma sensualité ces prémices de la vie que vous me donnez.
J'entre dans un paradis de mes sens, dans un paradis terrestre où je pourrai me perdre; hélas, mon Dieu, peut-être aurait-il mieux valu que je fusse demeuré dans le purgatoire.
J'ai toujours ouï dire qu'il n'y avait point de temps plus dangereux aux âmes intérieures, que celui du retour à la santé.
C'est un temps où il semble qu'il est permis de contenter et de satisfaire la nature et les sens, et de prendre ce qu'il y a de plus appétissant et de plus agréable. Cela est vrai en un sens, à cause qu'il est nécessaire de réparer la nature et de lui redonner des forces; mais, ô mon Dieu, il n'est pas vrai qu'il soit pour cela nécessaire de lui donner du plaisir et de contenter sa sensualité.
Il lui faut de la force, et non pas du plaisir; il faut qu'elle soit vigoureuse et non pas sensuelle ; et pour cela, mon Dieu, je vous prie de me faire la grâce qu'en usant de vos biens et en me servant des viandes nécessaires à l'état où je suis, je demeure toujours intérieurement attentif à vous.
Faites-moi cette grâce, que, dans les viandes et dans la nourriture, je vous regarde toujours comme la vertu secrète, la substance cachée, qui se vient dilater et répandre en moi.
Mon doux Jésus, je veux en voire saint Sacrement, où il y a tant de douceurs, recevoir la vie divine, la force intérieure et la vertu spirituelle qu'il communique à l'âme ; et toutefois je renonce au goût et au plaisir qui l'accompagnent.
Je m'ouvre à vôtre vie, et je renonce à vos douceurs, celles-ci étant pour l'ordinaire suivies d'amusement et de complaisance, et l'autre étant la solide substance qui
soutient les saints et qui vivifie les anges.
Mon Dieu, si ces goûts-là, qui semblent moins dangereux, doivent être appréhendés, et s'il les faut recevoir avec séparation et sans recherche, et même avec éloigneraent, combien dois-je appréhender que dans les goûts des viandes charnelles la sensualité ne fasse le terme et la tin de ma réfection.
Mon Dieu, mon tout, je renonce aux plaisirs, je renonce aux satisfactions de mes sens, et ne désire en cela que de recevoir de vous les forces qui me sont nécessaires pour vous servir.
Je ne désire do vivre que pour vous, 6 mon Dieu, et je ne veux user des moyens qui me donnent la vie, et par lesquels vous avez résolu de me la communiquer, que pour être capable de vous glorifier et do vous servir.