‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 100 sur 303 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Combien les saints ont jugé cette obéissance aveugle nécessaire à tous ceux qui veulent servir Dieu par-' faitement.

Les saints Pères qui ont traité plus à fond de l'obéissance, n'ont eu rien de plus à cœur que d'exhorter les inférieurs à ne point raisonner sur les commandements de leurs supérieurs, et à se soumettre aveuglément à leurs ordres. Cette pratique leur a paru d'une telle importance qu'ils n'ont pas cru que l'obéissance pût être parfaite sans cette aveugle soumission. Persuadés que Dieu versait les plus abondantes bénédictions sur les âmes qui s'y rendent fidèles, et qu'il y avait tort à craindre pour les autres, ils l'ont proposée comme une condition

absolument nécessaire à tons ceux qui veulent sertir Dieu parfaitement. Aussi élail-ce parmi eux un sentiment commun, que robcissancc parfaite était un holocauste où Tliomme, sans rien résener de ^^ . lui-mCMne, s'offre tout entier à son Créateur (30).

Or, il y a cette diflércnce entre les holocaustes et les autres sacrifices, que dans ceux-ci une partie seulement de la victime était brûlée en l'honneur t de Dieu, parce qu'il en réservait une partie pour la

nourriture des prêtres et des olficiers du temple ; mais dans Tholocausle on ne pouvait rien réserver d"e l'hostie qui devait être brûlée tout entière à la gloire de Dieu. Lors donc que nous obéissons au supérieur, si nous ne lui obéissons pas aveuglément, et que nous ne voulions pas lui soumettre notre jugement, nous ne saurions dire que nous offrons à Dieu un holocauste, ni par conséquent une entière et parfaite obéissance, puisque nous gardons alors la principale et la plus noble partie de nousmêmes, qui est notre propre esprit.

C'est pourquoi Guigucs, cinquième général des Chartreux, dans une lettre à ses religieux, que l'on a longtemps attribuée à saint Bernard, et qui semble ne le céder en rien aux écrits de ce docteur, pour mieux faire comprendre que l'obéissance doit être aveugle, dit que cette vertu, pour être parfaite, doit être en quelque sorte indiscrète : Perfecta obéis dienlia est maxime in incipiente indiscreta. « C'està-dire, » ajoute-t-il, « qu'elle doit être sans discussion et sans examen de notre part : Hoc est, non disceruere quid vel quare prœcipiatur, sed hoc tantum niti ut fidelileret humiliter fiât qvod a majore prœcipiliir. j {Epist ad fralr. de monte Dei., cap. 5; apud S. Bernard.) Si donc vous vous amusez à discourir sur ce qu'on vous dit, à examiner les ordres que Ion vous donne, à raisonner sur les commandements que l'on vous fait, dites hardiment que vous n'êtes point encore parfaitement obéissant.

Mais il y a bien plus ; car si vous ne vous accoutumez à cette obéissance simple et aveugle, le démon ne man([uera pas de se servir de votre curiosité pour entrer dans votre cœur, et vous conduire insensiblement au péché, comme il s'en servit envers nos premiers parents, pour les séduire et s'en rendre le maître; car il ne leur dit pas d'abord de manger du fruit défendu, mais il les porta seulement à examiner en détail la raison de cette défense que Dieu leur avait faite. Pourquoi, leur dit-il. Dieu vous a-t~il défendu de manger de ce fruit? < Cur prœccpit vobis Dominus ne comederetis de Vujno paradisi ? » (Gen. m, 1.) Kve, en éccmtant ce langage et donnant ainsi lieu à la curiosité, se trouva bientôt séduite ; car ne faisant plus tant d'état de celte défense, et s'imaginant que la peine de mort portée contre sa transgression par l'arrêt de Dieu n'était

qu'une menace qui n'aurait peut-être aucun effet, elle se laissa aller à la tentation ; elle mangea el fit manger à son mari du fruit que Dieu leur avait interdit, et l'un et l'autre firent bientôt connaître, par leur chute terrible, et par le nombre infini de malheurs qui l'ont suivie , combien la curiosité est à craindre en matière d'obéissance. Telles sont les suites funestes de la curiosité : voilà ce que nous avons à craindre quand nous voulons raisonner sur ce qu'on nous dit. C'est pourquoi saint Paul nous recommande si fortement de ne perdre jamais la simplicité de l'obéissance, de peur qu'étant séduits par les artifices de notre ennemi et par les ruses du serpent infernal, nous ne nous perdions nous-mêmes sans ressource : i\'e sicut serpens Evam seduxil astutia sua, ila corrumpantur sensus vestri, et excidant a simplicitate quœ est in Christo. {II Cor. xi, 5.)

Guigues le Chartreux nous propose un autre motif pour nous porter à cette soumision de jugement et à cette obéissance aveugle. C'est que si elle nous manque, particulièrement dans les commencements, il est impossible que nous demeurions longtemps dans une communauté (51). Etre si curieux, dit-il, vouloir savoir la raison de toutes choses , demander continuellement pourquoi fuit -on ceci, pourquoi ordonnc-t-on cela , n'être point content si l'esprit el la curiosité ne sont satisfaits , c'est le moyen de ne pas vivre longtemps sous les règles de l'obéissance ; car c'esl une source inévitable de chagrins, de dégoûts, de murmures, de vaines excuses et de dérèglements ; or, le moyen qu'une personne puisse demeurer longtemps dans une communauté en cette disposition? — Cet état est trop violent, dit saint Ignace, pour pouvoir être de durée. {Epist. de obed. , n. 12.)

Aussi le grand moyen que les saints et les serviteurs de Dieu les plus éclairés donnaient autrefois aux personnes qui voulaient sincèrement persévérer dans la vie commune, sans y être ébranlées par le» tentations de l'ennemi, était de s'interdire absolument de raisonner sur ce que les supérieurs ordonnent , mais de s'y soumettre simplement comme à ce qui est le plus utile. ISihil discernais, ditCassien, nihil dijudicans ex his quœ tibi fuerint imperata, cum omni simplicitate obedientiam semper exhibeas; illud tantummodo sanctum , illud utile , illud sapiens esse jndicans, quidquid tibi vcl lex Dei, vel senioris examen indixerit : tali institulione fundatus , poteris sub liac disciplina durare perpétua, et de ccenobio nuUis tentationibus injmici , nullis faitionibus, devolveris, (Cass., De inslit., lib. iv, c. Al.)

Mais quand même vous vous contraindriez assez pour ne point sortir de la communauté , malgré vos ri'pugnances, et pour n'y point faire paraître vos peines, toujours est- il certain qu'en raisonnant comme vous faites sur tout ce qu'on vous dit, vous

(30) Obedientiaest holocaustiim, quo totus homo^ sine iiila prorsiis imuiinutioiie, Condilori siio ac Domino permanus mi!)islrorum in charitate iniinolatur.

31) Animal discretum, novitium prudentem, in colla (lin posse consislerc, in congregalione durare, jiiipossibile est. {Epist. ad '"r. de monte Dei, ubi t>uor i

TRMTE DE I/OREISSANCE. — PART. I. DE L'OREISSANCE EN CEiXERAL. 3î)i

jeunes gens, qui commençaient à s'occuper des af-

diminuez singulièrement le mérite de l'obéissance; TOUS lui ravissez ses plus belles qualités, et celles qui la rendent plus agréable à Dieu. Car Dieu veut 1' que l'obéissance soit prompte; et elle ne le peut être quand , au lieu d'aller d'abord où l'ordre du supérieur vous envoie , vous vous arrêtez à exaiiiiner ses raisons; 2" il veut qu'elle soit j/r/jc; or, connnenl le pourra-t-elle être, lorsque vous ne trouverez pas de raisons qui vous conienlenl? 5" il veut qu'elle soit persévéraule ; or, vous ne pourrez pas obéir longtemps, <^n voulant raisonner sur tout : vous serez bientôt fatigué de porter un joug qui vous paraîtra si pesant (Ô2).

De plus, savez-vous bien que, dans le scntimeit des saints, c'est un orgueil insupportable de vouloir ainsi juger de ce que font vos supérieurs ? Spccies perdnaciœ es(, de modo mandali iuquirere, dit Pierre de Rlois. (Petr. Blés., episl. 151, ad prior. de moncsl.) Savez-vous bien qu"il n'appartient qu'aux supérieurs de juger et de discerner, comme il ne vous appartient, à vous, que de vous soumettre et d'obéir? Disceniere superioris est , 'niferioris obedire, dit saint Bernard {Epist. ad fr. de mont. Dei, cap. 5, apud S. Bern.) ; d'où il suit que vous usurpez leur fonction, que vous vous mettez en leur place, que vous vous élevez même en votre esprit audessus d'eux, quand vous voulez juger de ce qu'ils font. Savez-vous bien qu'agir de la sorte, c'est étendre la main pour la porter à l'arbre de la science du bien et du mal, et pour en cueillir le fruit qui vous est défendu ? Si in discussioncm ea quœ iibi sunt mandata deduxeris , ad liynum scientiœ boni et mali manuin prœvaricationis extendis. (Petr. Blés., epist. 131, ad prior. de mon.) Enfin , ne savez-vous pas que vous êtes ici comme dans une milice où il n'appartient qu'au général de commander , comme il est du devoir des soldats d'obéir , et que jamais ceux-ci ne seront propres à de grandes expéditions, tant qu'ils s'amuseront à éplucher les commandements de leurs chefs , au lieu de travailler courageusement à les exécuter. Yoilà le devoir d'un bon soldat dans une armée, disait autrefois un grand capitaine , et ce doit être le vôtre dans une communauté : vouloir ce qu'on vous commande et l'exécuter avec respect.

f Celui qui veut apprendre un métier, dit saint Basile {Constit. mon., c. 19) , se soumet d'abord à Son maître, et lui obéit en toutes choses ; il évite de le contredire ; il ne le condamne jamais ; et par cette voie, sans discuter et sans raisonner, il apprend son métier et devient bon ouvrier. Faites de même, si vous voulez vous rendre habile dans votre profession, et vous perfectionner dans votre état. » Eusèbe de Césarée raconte qu'il y avait autrefois chez les Lacédémoniens une loi, qui portait qu'aucun des

faires publiques, ne fût si liardi que d'examiner si les lois étaient bien ou mal établies, ou de rechercher les inconvénients qui en pourraient résulter; n)ais qu'ils y soumissent leur jugement, et les considérassent comme des ordres des dieux, parce que, pour les ostiiner justes, il devait leursuirn*e que leurs ancêtres les eussent laissé* s, et que Lycurgue les eût données. La même loi ordonnait , que si quelqu'un des anciens trouvait des inconvénients dans les lois, à cause du changement des temps et des d'-conslances, ils prissent bien garde de n'en point parler en la présence des jeunes gens; mais qu'ils i s'adressassent aux anciens qui gouvernaient la ré- ! publique , afin qu'ils vissent entre eux ce qu'il y avait à faire , et que Ton ne donnât point occasion à la jeunesse de perdre le respect et la révérence qui étaient dus aux lois. Telle était l'estime que ces sages païens voulaient qu'on eût pour les lois qu'ils avaient reçues de leurs ancêtres : ils jugeaient celte disposition si nécessaire pour la conservation do leur état, que comme un jour on eut dit à un de leurs rois, que leur république durerait longtemps, parce qu'elle comptait un grand nombre de sujets capables de bien commander; dites plutôt, répondit-il, qu'il y en a beaucoup qui savent parfaitement obéir.. Combien n'est-il pas plus raisonnable que nous, qui sommes Chrétiens et ecclésiastiques, nous portions le plus grand respect aux ordonnances de nos supérieurs et de nos pères spirituels, puisque en cela nous sommes fondés, non-seulement sur la raison naturelle, comme les philosophes, mais encore sur la lumière de la foi, et sur la grâce de l'Evangile? Prenez donc une bonne t'ois la résolution d'obéir simplement, sans raisonner sur ce qu'on vous ordonne; de renoncer à votre propre esprit , sans lai permettre de faire tant de réflexions; et de croire, selon l'avis de saint Jérôme, que tout ce que vous dit votre suparieur vous est utile et salutaire, sans écouler jamais en cela vos propres lumières : Credas salutare qnidquid prœpositus prœceperit. (Epist. 95, ad Rustic. mon.) C'est là le moyen assuré de plaire à Dieu en tout ce que vous ferez, et de mériter, par vos moindres actions, de très-grandes récompenses. Pour vous en convaincre de plus en plus, coiisidérez la conduite d'Abraham, lorsqu'il reçut le commandement de sacrifier son fils. Saint Paul nous en rapporte toutes les circonstances, qui sont très-dignes d'attention et qui méritent bien que nous y fassions, avec cet Apôtre, une singulière réflexion. Dieu avait promis au saint patriarche de multiplier sa race, comme les étoiles du ciel et comme le sable de la mer , et de le rendre père de plusieurs nations. Or, il n'avait qu'un fils unique ;

(52) Déficit obedientiai perfectio, qua; In prompte et alacriter obediendo consistit; périt etiam exsequendi studium et celerilas, périt celebris illa obcr dicnli» csDCse simplicitas; périt humilitas; périt in rébus arduis fortitudo • périt denioue virtutis huius

vis omnis ac dignitas : succedunt autem in corum loc'.mi dolor, molestia, tarditas, lassiludo, obmurmurationes, excusationes, aliaque vitia non sanc levia, quibus obedientiie pretium ac meritura prorsus cxstinguiiur. (S. Ig.nat., ibid., n. l'2.)

et ce fils était le seul en qui cette promesse se pût accomplir, Abraham étant déjà fort avancé en Age, aussi bien que sa femme, et n'ayant plus d'espérance d'avoir d'autres enfants : il savait même que, quand il aurait pu en avoir d'autres, c'était en celui qu'il avait, que la promesse de Dieu se devait accomplir : lu haacvocabiturtibi semen. {Ge7i. xxi, 12.) Cependant, aussitôt que Dieu lui ordonne de le sacrifier, il ne délibère point, il ne chancelle point ; mais, guidé par une obéissance aveugle , il se met en devoir d'accomplir ce qui lui avait été commandé, sans douter un seul moment de la promesse qui lui avait été faite. // espéra contre toute espérance , dit l'Apôtre : Co7itra spem in spem credidit , et ne s'afl'aiblissant point dans la foi, il n'eut point le moindre doute que la promesse de Dieu ne dût s'accomplir : Non liœshavit diffidentia, sed confortatus estfide dans gloriam Deo ; plenissime sciens, quia quœcutique promisit potens est et facere. {Rom. iv, 18, 20 et 21.)

Or, cette obéissance si simple, dans une occasion où il y avait tant de sujet de raisonner, plut tellement à Dieu, qu'aussitôt il promit à Abraham que le Messie naîtrait de lui, et que sa race serait aussi nombreuse que les étoiles du ciel : Per memelipsum juravi, dicit Dominas, quia fecisti liane rem, et non pepercisti filio tuo uniyenito propter me; benedicam tibi et multiplicabo semen tuum sicut stellas cœli, et jelut arenam quœ est in intore maris;.., quia obedisti ooci meœ. [Gen. xxii, 16-18. ) « Pesez bien ces paroles, j dit un ancien auteur, « et voyez , par la qualité de cette récompense, combien Dieu se plaît dans une obéissance aveugle. Parce que le saijil patriarche n'épargne pas un fils en terre, on lui ordonne de compter sur une postérité aussi nombreuse que les étoiles du 'ciel : Cum unico non pareil in terris, stellas pro filiis numerure jubetur in cœlis. ( De verit. circumcis., apud S. Hieron.) C'est ainsi que Dieu récompense l'obéissance simple et aveugle. » Mais, autant il se complaît dans cette parfaite obéissance, auUint il rejette celle qui ne fait qu'examiner, que raisonner et se plaindre. « L'obéissance, > dit saint Bernard, « est la monnaie dont vous payez le tribut à votre souverain : or, la monnaie pour être bonne doit être de poids, et ne point être falsifiée ; mais qu'est-ce que l'obéissance 'qui raisonne tant? c'est une monnaie falsifiée que Dieu n'accepte point (,"53).

C'est pourquoi, si nous désirons véritablement servir Noire-Seigneur, si nous avons un véritable dessein de lui plaire, si nous voulons nous affermir dans son service contre les attaques de nos ennemis ; en un mot, si nous prétendons aux grandes récompenses qu'il prépare à ses fidèles serviteurs, il faut nous résoudre à lui sacrifier sans réserve

THONSON.

notre jugement, et à nous captiver entièrement sous le joug de l'obéissance

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