‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 102 sur 303 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Quelle est ta source de nos jugements et de nos murmures contre l'obéissance ; et quels sont les remèdes que nous pouvons y apporter.

La pius granae source de nos jugements et de nos murmures contre l'obéissance est notre immortificalion. Nous cherchons toujours nos propres commodités, nous ne travaillons point à mourir à nous-mêmes ; nos passions sont vives, et nos appétits violents ; notre volonté est une souveraine qui ne vent point quitter la coutume qu'elle a prise de commander. Par une suite naturelle de ces dispositions, nous voulons nous contenter en toutes choses, et s'il arrive qu'on nous commande quelque chose qui ne revienne pas à notre inclination et ne soit pas conforme à notre humeur, il nous vient mille raisons dans l'esprit pour ne pas faire ce qu'on nous dit, et nous faisons mille réflexions contre la soumission et le respect que nous devons à nos supérieurs.

En effet, que chacun rentre im peu en soi-même ; qu'il examine en quelles occasions il a plus de peine à se soumettre, et il raisonne le plus contre l'obéissance ; il verra que c'est toujours quand on le mortifie, quand on ne lui accorde pas ce qu'il désire, quand on lui ordonne quelque chose de contraire à son goût et à ses inclinations; c'est alors que les raisons pour ne point obéir viennent en foule, et qu'on trouve mille prétextes pour se persuader qu'on n'est point obligé à se soumettre. S'il arrive au contraire qu'on nous commande une chose conforme à ^ notre goût et qui revient à notre humeur, alors \ nous ne croyons pas qu'il y ait rien à redire ; nous sommes persuadés que tout va le mieux du monde, qu'il n'y a rien de plus juste que de nous soumettre, que le supérieur est l'homme le plus prudent et le plus raisonnable qui fut jamais, et nous tenons pour un souverain bonheur d'être sous sa conduite. Telle est notre conduite ordinaire pir rapport à l'obéissance; nous y sommes différemment disposés, selon que nous y avons de l'attrait ou de la répugnance. C'est pourquoi le grand secret pour remédier à toutes les pensées et à tous les jugements contraires à la parfaite obéissance, est de mortifier tellement nos désirs et nos inclinations, que nos supérieurs nous trouvent toujours indifférents pour toutes choses.

Saint iérôme, expliquant ces paroles du prophète . . Osée : Ephraim est devenu comme une colombe séduite et qui na plus de cœur : t Et (actus est Ephraim . quasi columba seducta, non habens cor {Osée, v-ii, . 11), ^ demande pourquoi Ephraim est plutôt comparé à la colombe qu'aux autres oiseaux, c C'est, » ditil, « que ceux-ci font tous leurs efforts pour défendre leurs petits, jusqu'à s'exposer eux-mêmes et à

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nietlre leur vie en danger ; puis, lorsqu'ils voient leurs efforts inutiles, quand ils onl employé sans succès leur bec, leurs ongles et leurs ailes, ils donnent des témoignages de leur juste douleur, et marquent par leurs cris et leurs plaintes la peine qu'ils ressentent. IJ n'y a que la colombe qui ne défende point ses petits, qui ne se plaigne point quand on les lui ôte, et qui ne se mette point en peine de les chercher : Sola columba ablatos puUos non dolet, nonreqidrit. {InOsee,V\h. ii.) Voilà pourquoi Ephraim est comt)aré à une colombe. C'est que nous devons l'imiter quand on nous enlève nos petits, c'est-àdire quand on nous prive de ce que nous chérissons le plus, quand on contrarie ces vains désirs, ces affections tendres que nous couvons et entretenons depuis si longtemps dans notre cœur ; nous ne devons témoigner alors ni plaintes, ni ressentiments, ni résistance. Or, il est absolument nécessaire pour cela de mortifier notre propre volonté, de mourir à nous-mêmes et à nos inclinations, d'être indifférents et résignés à tout ce que notre supérieur voudra faire de nous, sans nous mettre en peine de savoir pourquoi il nous commande une chose plutôt qu'une autre. Voilà le grand moyen pour bien obéir, et le souverain remède à tous les jugements qui s'élèvent en nous contre l'obéissance. »

C'est pourquoi ces anciens Pères, qui étaient si expérimentés en la vie spirituelle, avaient coutume, pour exercer leurs disciples, de leur commander des choses qui leur semblaient déraisonnables , quelquefois même tout à fait absurdes et ridicules, afin d'éprouver leur soumission, et qu'ayant 'ainsi rompu leur volonté et mortifié leur jugement, ils fussent parfaitement souples à l'obéissance. De là vient que ce que l'on croit quelquefois tout à fait déraisonnable, quand on ne considère pas l'esprit qui anime le supérieur, paraît appuyé sur de trèsbonnes raisons, quand on connaît le motif qui le fuit agir ; on voit alors qu'il a très-sagement ordonné ce que l'on se persuadait d'abord être contre les règles de la prudence. Vous croyez, par exemple, qu'un supérieur n'a pas raison de vous détourner d'une telle lecture, ou de vous appliquer aune telle fonction ; cependant, quand vous viendrez à connaître pourquoi il le fait, vous verrez bien qu'il a eu grande raison d'en user de la sorte ; et que si cette sortie, cette conversation, cette lecture, ne vous claienl point préjudiciables, il ne vous les défendrait pas.

Mais je dis plus : quand même toutes ces choses vous seraient très-utiles, croyez qu'il vous sera encore plus avantageux qu'on vous les défonde, parce que vous avez beaucoup plus besoin d'être mortifié, que de pratiquer d'autres actes de vertu, d'ailleurs Irès-bons en eux-mêmes. C'est pour cela que le supérieur vous permettra quelquefois des cnoses qu'il \ous avait défendues auparavant, et qu'après vous »cs avoir permises, il vous les défendra peut-être dans peu de ours; il vous obligera de quitter un

emploi qu'il vous avait d'abord consei4îé, et où luimême vous avait mis ; il ne voudra pas que vous conversiez avec certaines personnes dont la probité lui est connue, et qu'il vous avait auparavant permis ou recommandé de fréquenter ; tantôt il vous consolera dans vos peines, et tantôt il vous renverra sans vous dire mot ; quelquefois A TOtts parlera avec tendresse, et un moment après il vous rebutera et ne vous regardera plus. Tout cela passe, dans l'esprit des gens du monde, et peut-être dans le vôtre, pour inconstance, légèreté, humeur, fantaisie ; mais, parmi les personnes éclairées de Dieu, et qui savent ce que c'est que la conduite des âmes, tout cela est jugé nécessaire pour les perfectionner, pour les faire mourir entièrement à ellesmêmes, et les rendre parfaitement souples à l'obéissance.

Celui qui veut dompter un cheval fougueux, le fait aller tantôt vite, tantôt lentement, tantôt au pas, tantôt au galop, puis en ronfl, puis retourner en arrière, quelquefois à courbette, d'autrefois courir à toute bride, afin de l'accoutumer au frein et de l'empêcher de suivre ses boutades. C'est ainsi que font, à l'égard de leurs disciples, les bons maîtres spirituels et les directeurs les plus éclairés dans la conduite des âmes. Saint Antoine faisait coudre un vêtement à son disciple Paul, et aussitôt après !e lui faisait découdre; quelquefois il lui commandait de faire de la natte, et, quand celui-ci l'avait achevée, il lui commandait de la rompre. D'autres faisaient tirer de l'eau du fond d'un puits à leurs disciples, et puis la leur faisaient renverser dans le même puits. Nous lisons aussi que, pour éprouver l'abbé Jean, lorsqu'il était encore novice, son supérieur lui ordonna de planter un bâton à demi pourri, et de l'arroser tous les jours ; ce qu'il fit exactement durant une année tout entière : Simvlid cordis aljectu et sine iilla rationis discussione, flit l'histoire {De Instil., lib. iv, c 24), allant pour cela chercher de l'eau jusqu'à deux milles du lieu où il était, sans que la longueur du chemin, la fatigue du travail, ni la rigueur des saisons pussent l'empêcher d'accomplir ce que son supérieur lui avait ordonné.

Je sais que toutes ces pratiques paraissent ridicules aux sages du monde; mais, au jugement des saints, elles sont très-propres à sanctifier les vrais serviteurs de Dieu. Et plût à Dieu que ces exercices d'obéissance fussent plus en usage dans les communautés ! On y verrait bien d'autres vertus que celles qu'on y remarque ; on ne trouverait plus tant d'inconstance et si peu de fermeté dans la plupart des personnes qui s'y retirent.

Mais, parce que ce parfait renoncement à nousmêmes demande une mortification très-grande et une éminento perfection, en attendant que nous l'ayons aoiuise, servons-nous au moins de notre inimortification même, pour combattre les raisons et les difiicuités qui nous viennent contre l'obéissance. Considérons que toutes ces raisons et tous ces ju-

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gements viennent uniqnement de ce que nous sommes encore très-imparfaits et très-immortiliés ; ne les regardons plus que comme des effets de notre vanité ou de notre faiblesse ; et, sans les écouter aucunement, accoutumons-nous à les rejeter avec mépris. Un malade, qui sent bien son mal, sait fort bien que très-souvent, encore qu'il soit fort altéré, il doit s'abstenir de boire ; et qu'encore qu'une médecine soit amère, et que la saignée lui fasse éprouver quelque douleur, l'une et l'autre pourtant lui sont utiles : c'est pourquoi il n'écoule point ses répugnances et ne se fie point à ses propres idées ; mais il défère aveuglément au sentiment dts autres, en tout ce qui regarde le traitement de son mal. Or, si la conviction qu'un homme a d'être malade l'oblige à se défier de ses propres sentiments, en tout ce qui regarde le remède et le régime convenable à son état, n'est-il pas juste aussi que nous nous servions de la connaissance que nous avons d'être tout pétris d'araour-propre, pleins de passions désordonnées, et tout à fait déréglés dans notre fond, afin de nous obliger à nous défier de nos propres sentiments, et à considérer nos penchants et nos inclinations naturels comme des fantaisies de malade, ou comme les rêveries d'un insensé, auxquelles pn ne doit point avoir égard ?

A moins de nous établir solidement dans cette conviction, et d'en faire constamment la réglé de notre conduite, soyons assurés que le diable ne manquera pas, en mille occasions, de nous proposer de si beaux prétextes, et des raisons si spécieuses contre l'obéissance, que, bien loin d'attribuer nos raisonnements à ses suggestions, nous croirons avoir plus de raison que nos supérieurs. C'est la coutume de cet esprit tentateur de cacher ainsi la tentation sous de belles apparences, afin de nous surprendre plus aisément. Il imite en cela le chasseur qui, cachant le piège et le lacet, de peur d'effrayer les animaux qu'il veut prendre, se contente de laisser paraître l'amorce ou l'appât dont il se sert pour les attirer. Ainsi le diable s'efforce toujours de couvrir de quelque prétexte spécieux les pièges qu'il nous tend, afin que, ne nous en défiant point, nous y soyons pris plus sûrement. Souvent même, dit l'Apôtre, il se transforme en ange de lumière : i Ipse enim transfigurât se in angelum lucis. » (// Cor. xi, 14.) Si vous n'y prenez garde, il vous trompera par l'éclat apparent de ses raisons ; il vous persuadera que vos jugements et vos pensées ne viennent point de la tentation ni de la passion, mais de la raison ; et que si vous avez de la répugnance à faire ce qu'on vous dit, ce n'est pas pour l'intérêt que vous y avez, mais parce que la raison de votre répugnance est claire et évidente, et qu'il n'y a personne qui ne la puisse vcir. C'est ainsi que le démon a soin de couvrir ses malignes suggestions contre l'obéissance, afin de les rendre plus dangereuses, et que vous ayez plus de p<'ine à vous en défendre. Les tentations manifestes, et qui nous paraissent telles, sont l)caucoup

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moins à craindre, parce qu'il y a mille moyens de les vaincre; mais, pour celles qui ne nous paraissent point être tentations , il est bien difficile qu'on n'y soit point surpris. Quand on connaît un ennemi, on s'en défie; mais si on le regarde comme un ami, on ne songe pas même à s'en défendre. C'est ce qui donna lieu à un grand serviteur de Dieu de dire, qu'il ne craignait pas beaucoup les défauts qu'il connaissait et qu'il détestait, mais qu'il craignait surtout ceux qu'il ne connaissait pas, dont il s'excusait et ne faisait point de cas. C'est pourquoi te remède que nous devons employer contre les pensées et les murmures qui s'élèvent en nous, au sujet de l'obéissance , ".'est de les prendre pour tentations, par cela même que nous les voyons opposés à la soumission parfaite et absolue que nous devons à nos supérieurs; et de les condamner sans balancer, comme venant d'immortification, reconnaissant que nous sommes malades, et que toutes ces pensées contre l'obéissance ne sont que des effets de notre imagination trompée, dont par conséquent nous ne devons faire aucun cas.

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