CHAPITRE XI
Autres raisons de ne point écouter les pensées qui nous viennent contre Cobéissance, et de les regarder conime des tentations,
La première raison qui nous oblige à ne point écouter les pensées qui nous viennent contre l'obéissance, et à les regarder comme des tentations, est celle que nous avons touchée dans le chapitre précédent, et qui se tire de ce fonds inépuisable d'amourpropre dont nous sommes tous remplis.
Aussitôt qu'une chose nous fait peine et ne revient pas à notre humeur, nous trouvons mille raisons pour l'éviter, et pour nous persuader qu'elle ne nous est pas convenable ; tandis que nous ne manquons jamais de prétextes spécieux pour embrasser ce qui nous plaît, et pour nous persuader que nous le devons faire. Ce dérèglement est si général, que les personnes même qui ont plus do lumière y sont exposées comme les autres, lorsqu'elles veulent écouter leur propre raison et suivre leurs sentiments particuliers préférablement à ceux de leurs supérieurs. L'amour-propre les aveugle tellement, et leur cause une si grande illusion, qu'elles se font aisément accroire le contraire de ce qui est. C'est pourquoi saint Bernard, tout saint qu'il était, ne voulait jamais se croire lui-môme, ni s'arrêter, pour sa conduite, à ses propres lumières, disant . hautement qu'il n'y déférait pas plus qu'au sentiment / d'un sot : Qui se sibi magistrmn constituil, stulto se discipulum tubdit: ego de me expertus stim quod dico. (Epist. 87, Ad Ogcr.,ï\. 7.) Or. si un serviteur de Dieu, si saint et si ëclairé, a eu de pareils sen- • timents de lui-même, quelle défiance ne devonsnous point avoir de toutes nos vues et de tous nos . raisonnements, qui nous ont trompés mille fois, et qui nous égarent presque toujours, quand nous les voulons suivre? n L'esprit se trompe aisément, >
107 Oi:UVRES COMrLLTES DE M. TRONSON
(lil s;»ii!l Aiiibroisc, « îorsqce l'aflcclioii est iKTcgIéc*:
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Krrat oculus, ubi errât ajTecius (S. Amdros., De bono moriis, cap. 9} ; » et conimc une personne fo.'l allérée irouve que Teau est la chose du monde la pins savouieuse, parce qu'elle en juge seioa sa disposition présenlc, ainsi ccîui qui est dominé par quelque passion juge des clioses selon son afl'eclion désordonnée, el non pas selon la vérllé \ZG). Craigiums donc que les passions ne troublent notre vue, et ne nous fassent voiries choses autrement qu'elles ne sont ; et, par conséquent, ne nous arrêtons pas plus à nos idées et à nos vues particulières qu'aux rêveries el aux imaginaîions chimériques d'un niabde qui n'a plus le libre usage de sa raison.
De plus, tout le monde convient que personne ne peut être bon juge de soi-même, et ne doit être cru en sa propre cause. Un objet trop rapproché des yeux ne se voit pas; il faut qu'on l'éloigné, et qu'on le mette dans une distance raisonnable, pour qu'il puisse être aperçu. Ainsi en est-il dans la vie spirituelle : nous sommes trop proches de nous-mêmes pour nous bien connaître; « nous nous aimons trop » dit saint Grégoire, c pour nous bien juger, et c'est pourquoi nous devons absolument y renoncer, si nous ne voulons pas être trompes (57). t
La seconde raison qui vous doit empêcher de tant raisonner sur l'obéissance est tirée du dessein pour lequel vous êtes venu dans une communauté. Interrogez-vous vous-même sur cela, comme faisait autrefois saint Bernard; el dites-vous à vous-même comme ce saint : Ad qnid venisti? pourquoi suis-je venu ici? quelle est l'intention, la vue, le dessein
des gr.ices que Noire-Seigneur pourra vous oonner dans celte retraite.
Troisièmement, quelque raison que vous croyiez avoir de trouver à redire à ce que commande le supérieur, vous devez considérer que, si vous ave/, vos raisons, voire supérieur a les siennes que vous ne connaissez pas ; et quoique, eu égard à vos raisons pariiculières, il fût peut-être plus expédient <|ue ces choses se fissent comme vous désirez, et comme vous croyez plus à propos, toutefois, eu égard à ce qu'il connaît, il n'en est pas ainsi, et vous-même seriez de son avis, si vous saviez tout ce qu'il sait. « Voyez, » dit saint Augustin, « comme les membres agissent à l'égard de la tète : elle commande, elle ordonne, elle règle tout; et les membres ne font qu'exécuter ses ordres. Si chacun voulait que la tète gouvernât comme il imaginerait être le mieux, il éprouverait bientôt que ce serait à «a ruine aussi bien qu'au renversement de tout le corps; il faut que chacun se soumelle à l'ordre du chef qui, par une connaissance plus étendue et plus sûre que celle de tous les sens, corrige leur égarement, règle leurs opérations, et juge de ce qui est utile pour l'économie de tout le corps, aussi bien que pour la santé de chacune des parties. Voilà le modèle d'une sainte société et d'une communauté bien réglée. Il faut que chacun exécute les ordres du supérieur, autrement on ruine tout et on se perd. Si, au lieu d'obéir de la sorte, vous vous permettez de juger la conduite du supérieur, de trouver à redire à ses ordres, de blâmer ses avis, sous prétexte de quelques raisons contraires que vous croyez voi-r,
qui m'y a conduit? est-ce pour commander, ou pour et qu'il connaît aussi bien el même miewx que vous, obéir? est-ce pour conduire les autres, ou pour y vous manquez à ce que demande le bien delà com-
êlre conduit? est-ce pour donner des règles, ou pour en recevoir? Ad quid venisti? C'est la demande que se faisait autrefois l'abbé Arsène, et dont il se servit si utilement pour s'encourager à l'obéissance, et pour vaincre toutes les difficultés qu'il rencontrait dans la solitude. Si vous vous faites sérieusement à vous-même cette question, il est impossible que vous n'en retiriez de gi ands avantages, et qu'elle ne vous serve beaucoup à surmo!\ter toutes les tentations et
munauté, aussi bien que le vôtre en particulier; vous tombez dans un orgueil insupportable, en voulant ériger en vous-même un tribunal contre voire juge, et prononcer contre lui une sentence de condamnation; vous oubliez les paroles du Sage : Non judices contra judiccm, quoniam secundum quod juslum est judicat. î [EccH. vin, 17.)
Quatrièmement, c'est encore un puissant motif pour ne point écouler les raisons qui vous viennent
les peines que votre faiblesse et votre imperfection contre la conduite des supérieurs, que de penser à vous feront éprouver contre l'obéissance. Quand l'obligation ;qu'ils ont de préférer le bien commun
vous vous serez bien convaincu que vous êtes venu ici, non pour y faire voire volonté, mais pour faire celle de votre supérieur; non pour y vivre à voire fantaisie, mais pour vivre selon l'ordre de la communauté; non pour y suivre vos sentiments, mais pour suivre les avis que l'on vous donne, vous comprendrez sans peine coniljjcn il importe de soumcllre toutes vos vues et d'obéir simplement, si vous voulez ne pas perdre votre temps, et profiter
au bien particulier. Ce motif mérile d'autant plus d'attention, que le bien même des particuliers ne peut se trouver que dans le bien de la communauté, parce qu'il est impossible que les particuliers ne se dérèglent (piand la comnumauté lombe dans le désordre. C'est pourquoi, comme il est du devoir du supérieur de veiller au bien conunun, il est de l'obligation des inférieurs d'y conlriluier autant qu'ils peuvent. C'est à quoi nous devrions bien penser,
(7)0) Nequeunt verum discernere, qui de propriis tes, dausis nobis oculis in nostra deeeplione blan-
judicant, el in airectu sunt. dimur.... El scinuis quia vehemenler claudit oculum
(7tl\ l>cr(;ua (|ua> connpîuimtis, idcirco nobis cordis amor privalus. (/Jtiise'"/». lib. i, hom.4, a.9.) gravianon videnlur, quia privalo nos aniorc dilij,Tu-
409 TRAITE DE L'OBEISSAIMCE. - PMIT.
quand lo3 supérieurs nous donnent des avis on des ordres qui nous déplaisent, et ([ui ne nous paraissent pas raisonnables; -car si, nous dépouillant de nos propres intérêts, nous voulions envisager les choses de sang-froid, nous serions convaincus qu'ils peuvent avoir de grandes raisons pour en user de la sorte; que peut-être ils feraient une plaie dangereuse à la connnunaulé, s'ils condescendaient à nos désirs ; que ce qui nous paraît peu important sérail peut-être très-pernicieux à la communauté et à nousmêmes; d'où il suit que ce serait une grande témérité de vouloir condamner leur conduite.
Que si, après cela, nous sommes tellement préoccupés de nos jugements contre l'obéissiince, que nous ayons encore de la peine à nous en défaire, et qi'.e nous voulions même les faire passer pour des vérités, servons-nous de notre propre expérience, ei reconnaissant combien de fois nous nous sommes trompés par le passé, avouons de bonne foi que nous avons bien sujet de nous délier de nous-mêmes à l'avenir. En effet, combien de choses avez-vous, crues véritables et avez-vous assurées comme cer- Uunes, dont vous avez reconnu ensuite très-clairement la fausseté? Combien de fois, après avoir jugé <|ue votre supérieur avait quelque chose contre vous, qu'il avait telle vue, telle pensée ou tels desseins dans sa conduite à votre égard, avez-vous vu ensuite votre méprise, et avez-vous été obligé de vous dédire ? Si une personne vous avait trompé de la sorte deux ou trois fois, n'est-il pas vrai que vous auriez de la peine à vous fier à elle dans la suite? Pourquoi donc vous fier à votre jugement, qui vous a si souvent trompé, qui vous a fait accroire tant de mensonges, et qui vous a donné tant de faussetés pour des oracles?
Cette expérience des illusions, à laquelle nous sommes tous sujets en cette vie, fait que les choses sur lesquelles les jeunes gens prennent le plus aisément des résolutions, sont précisément celles par rapport auxquelles les plus anciens, et ceux qui ont le plus de sagesse et d'expérience, ont plus de peine à se déterminer. Les jeunes gens, dit un grand philosophe, sont faciles à persuader, et ils croient fort aisément, parce qu'ils n'ont guère été trompés ; mais les vieillards, parce qu'ils ont souvent été trompés, et qu'eux-mêmes se sont mépris en beaucoup de choses, sont fort lents à porter leur jugement, plus lents encore à le manifester, et très-lents à l'exécuter. D'où l'on peut conclure que ceux qui se -{jermettent si aisément de juger et de condamner la conduite de leurs supérieurs, pèchent, non-seulement contre les principes de la perfection et delà vie spirituelle, mais encore contre les règles de la morale ; qu'ils n'ont ni la sagesse de Dieu, ni la prudence de l'homme, et qu'ils méritent plutôt d'être mis au nombre des jeunes étourdis et des têtes éventées, que parmi les hommes mûrs et bien sensés.