CHAPITRE \1L
On explique de plus eu plus par (fuelques comparai «o;i.s et par quelques exemples la pratique de l'obéissattce aveugle.
Surius, dans la Vie de sainte Mélanie, rapporte sur ce sujet un exemple remarquable, que l'on trouve aussi dans Métaphrastc, qui avait coututnc de le raconter à ses religieux. Un jeune homme s'clanl présenté à l'un des anciens Pères du désert, pour être reçu au nombre de ses disciples ; celui-ci voulant d'abord lui faire connaître en quelle disposition il devait être pour embrasser le genre de vie auquel il aspirait, lui commanda une chose qui semble ridicule au premier abord, et qui aurait fait croire à des gens du monde que véritabiement il radiUait, quoique ce fût en lui l'effet d'une grande sagesse : c'était de fouetter une statue qui était là présente, et de lui donner des co'^ps de poings et de bàlon ; ce que le jeune homme ayant exécuté, le vieillard lui demanda si la statue s'était plainte ou avait fait quelque résistance. Le jeune homme lui répondit que non. Recommencez à la battre, dit le Père, dites-lui beaacc-jp d'injures, et chargez-la d'outrages ; et comme le jeune homme l'eut fait deux ou trois fois, le vieillard lui demanda de nouveau si elle s'était plainte de ce mauvais traitement, ou si elle avait trouvé à redire à celte conduite. Le jeune homme répondit que non. Eh bien! mon fils, dit le vieillard, si vous pouvez souffrir sans résister ou contredire, que l'on vous fasse la même chose que vous avez faite à cette statue, entrez à l'instant pour être mon disciple et pour vivre sous ma conduite ; sinon retournez d'oii vous venez et demeurez dans le monde ; car la vie que nous menons ici 7i'est pas faite pour vous. C'est ainsi que les saints veulent qu'on obéisse, et qu'ils se sont soumis eux-mêmes à leurs supérieurs, sachant combien Dieu agrée cette obéissance simple et aveugle.
C'est aussi ce que Dieu fit connaître clairement à sainte Gertrude, comme nous le lisons dans sa Vie. ( Vit. et revel. S. Gertr., lib. ni, c. 84.) Cette sainte avait une abbesse d'une grande sainteté, mais de mauvaise humeur, et qui avait une manière d'agir et de parler très-rude, et tout à fait mortifiante pour ses inférieurs. Or comme sainte Gertrude demandait à Dieu avec ferveur qu'il ôtàt à sa supérieure sa mauvaise humeur, Notre-Seigneur lui répondit : Pourquoi voulez-vous que je lui dte ce défaut qui sert à la tenir dans l'humilité, et à lui faire connaître sa propre faiblesse? et puis, qu'est-ce que vous mériteriez, vous autres, en obéissant, si elle était d'une humeur plus douce et moins sévère ? Je lui laisse cette imperfection pottr votre exercice, et pour vous donner lieu de pratiquer une parfaite obéissance.
Rlosius rapporte une chose presque semblable de la même sainte. Car, comme elle priait un jour pour une supérieure de communauté, qui avait quelques défauts, ]Nolre-Scig)>our lui apparut et lui
dil : Par un effet de ma miséricorde et de mon amour coiuiiiandée ; il lit de si gran(ii efforts pour en venir
envers cette congréijation, je permets que ceux mêmes à bout, que ses liabils furent tout trempés de la
qui la gouvernent aient quelques défauts, afin de faire sueur qui sortait de son corps, et le rocher tout'
croître par ce moyen le mérite de ceux qui l'habi- mouillé de l'eau qui coulait de son visage (38). Il
(eut ; car il y a bien plus de vertu à se soumettre a une personne imparfaite, qu'à obéir à une autre qu'on regarde comme sainte. Ainsi je permets que les supérieurs soient sujets à quelques imperfections, et que, parmi leurs grandes occupations et la multitude de leurs affaires, ils s'oublient quelquefois et se relâchent, afin qu'ils aient plus de sujet de s'Immilier, et que les inférieurs aient plus d'occasions de s'avanver; car le mérite des inférieurs augmente aussi bien par les imperfections que par les vertus de celui qui les gouverne ; de même que le mérite de celui-ci croit par la vertu aussi bien que par les défauts des inférieurs. ( Concl. unim. fid., part, ii , cap. 4, p. 596 Operum Blosii.)
Saint Alhanase, dans la Vie de saint Antoine, rapporte que les anciens solitaires se dévouaient telle-
n'y a personne qui, regardant les choses d'après les idées ordinaires, et de l'oeil dont on les envisage en ce monde, n'eût condamné ce supérieur d'extravagance, et cet inférieur de bêtise ; mais les jugements et la conduite de Dieu sont bien différents de ceux des hommes ; car ce qui est folie aux yeux du monde est une grande sagesse devant Dieu.
Quel est encore celui qui , suivant ses propres lumières , n'aurait point condamné la conduite de cet abbé dont parle saint Jean Climaque , dans le quatrième degré de son Échelle mystique (Seal, purad., grad. 4) , et à laquelle le saint lui-même avoue n'avoir pu s'empêcher d'abord de trouver à redire. « Ce supérieur, » dit-il , « avait une sagesse non commune, et une douceur encore plus rare.; or, comme il voulait un jour rendre utile à toute la commu-
ment à l'obéissance, qu'ils c^ierchaient des supé- nauté l'humilité d'un saint économe qu'on lui avait
rieurs rudes et sévères, qui ne leur témoignassent aucune satisfaction de ce qu'ils faisaient; leur joie était d'en trouver qui n'eussent pour eux aucun égard, et qui, au lieu de les estimer et de les louer pour leur fidélité, lesmortifiassent par de rudes avertissements, et les reprissent sévèrement, à l'exemple de saint Pacôme, qui traitait ainsi son disciple Théodore, pour l'éprouver et lui secouer la poussière de la vaine gloire. Ils portaient, sur ce sujet, la ferveur à un tel point, qu'on ne les voyait jamais plus satisfaits que lorsqu'ils trouvaient des supérieurs plus fâcheux et plus difficiles à contenter. C'est aussi à quoi les grands serviteurs de Dieu, qui vivaient dans les premières communautés, disposaient de bonne heure ceux qui s'y retiraient ; car on les mettait deux à deux sous la discipline et la correction d'un vieux Père, auquel ils servaient et obéissaient en toutes choses, comme un serviteur fait à son maître ; et ce Pèfe, pour les exercer à la parfaite obéissance, les traitait, jusqu'à l'âge de cinquante ans, avec une rigueur qui aurait paru cruelle et inhumaine aux yeux du monde, ne leur permettant pas seulement de se soulager par quelques plaintes, ni de trouver à redire ou de raisonner sur ce qu'on leur ordonnait. Cassien rapporte ( Instit., 1. IV, c. 26 ) que l'abbé Jean, un des plus célèbres parmi les Pères du désert, étant encore très-jeune, fut élevé sous la conduite d'un de ces Pères très-expérimentés, qui, voulant sonder jusqu'où allait la soumission de son disciple, lui commanda une chose qui paraissait tout à fait extravagante; car il lui ordonna d'apporter un gros rocher, qu'un grand nombre de personnes n'auraient pu remuer. Aussitôt le discijde s'en alla, sans faire réflexion sur l'impossibilité de la chose qui lui était
donné, il le reprit sévèrement devant tout le monde, sans néanmoins en avoir aucun sujet véritable , et ordonna tout à coup qu'on le chassât de l'église. Comme je connaissais cet économe, » dit saint Jean Climaque , « et que je le savais très-innocent de la faute que son supérieur lui reprochait, je tirai à part le saint abbé , et je pris la défense de son économe ; mais ce sage Père me répondit : Je sais bien qu'il n'a point failli; mais comme il n'est pas juste, ou plutôt comme il est déplorable qu'un père ôte le pain de la bouche de son enfant pressé par la faim, c'est une conduite tout à fait blâmable dans un père spirituel , de ne pas procurer à toute heure de nouvelles couronnes à ses inférieurs, par des reproches, des humiliations et des mépris , autant qu'ils sont capables d'en souffrir ; car il se trouve en cela trois grandes injustices : la première , en ce que le supérieur se prive lui-même de la récompense que mérite une répréhension charitable et judicieuse; la seconde , en ce que pouvant procurer aux autres un très-grand avantage, par l'exemple de la vertu de leur frère, il néglige de leur procurer ce bien ; la troisième, et plus considérable, c'est qu'il arrive souvent que les personnes même tes plus humbles et les plus patientes, n'étant point exercées pendant un long temps, et n'étant point humiliées par leur supérieur, déciioient peu à peu de leur vertu ; car, encore que leur àme soit une terre fertile, néanmoins, si elle n'est arrosée par l'eau des humiliations , elle devient stérile, et ne produit plus que les ronces et les épines de l'orgueil et d'une confiance présomptueuse : ce qui a fait dire à l' Apôtre, écrivant à Timolhée : j Pressez-les , reprenez-les , corrigez-les à temps et à contre-temps. {II Tint, iv, 2.) Or, si les bons et saints supérieurs doivent se conduire de la sorte ])our s'acquitter dignement de leur ministère, comment oeut-
(38) Ut saxum ipsum suis cerviribus humectaret, facti, pro rcvcrcnlia scnicris et obseqwii simi>liçitalO in hoc parum nietiens impossibililalcm prxcepti vcl sinccra.
415 TILMTE DE L'ODEISSANCE. — PART.
OH nùsonnabloment condamner leur condnite, quoiqu'elle paraisse injuste, puisque très-souvent, lians les occasions même où on la croirait la plus déraisonnable, elle ne laisse pas, dans le fond, d'être tros-sage, très-prudente et aussi utile au particulier qu'on veut mortifier par cette voie, que nécessaire au Iticn de toute la coinnuniauté qu'on veut édifier (39).