CHAPITRE XIV
Quun excellent moyen pour acquérir ta perfection de l'obéissance, cest d'obéir aux supérieurs comme à Jésus-Chrtst même.
Le plus puissant et le plus facile de tous les moyens pour devenir parfaitement obéissant, c'est de considérer Dieu même en la personne de notre supérieur, nous persuadant que c'est Notre-Seigneur qui nous commande par sa bouche, et que ce n'est point aux hommes, mais à Jésus-Christ même que nous obéissons, quand nous faisons ce qu'on nous ordonne. C'est la grande pratique que l'apôtre saint Paul recommandait autrefois aux fidèles, et que nous trouvons marquée en plusieurs endroits de ses épîlres. Serviteurs, dit-il aux Ephésiens, obéissez à vos maîtres, et soijez-leur soumis comme à Jésus-Christ même, avec une simplicité de cœur tout entière : t Servi, obeditc dominis carnalibus cum timoré et tremore , in simplicitate cordis vestri , sicut Christo. » {Ephes. VI, 5.) Or, si l'Apôtre veut qu'on obéisse aux puissances du monde et aux supérieurs temoo-
{M) Ut omnes perfectac obedienli?e se dedant, superiorem, quiciinque illc sit, loco Christi Domini agnoscentcs, inlcnia reverenlia eum prosequantur, r:l assUescant non iniueri quis ille sit cui obediinU,
OEuVRES COMPL. DE M. TllONSOlV. I.
T. 1. DE I/OREISSANCE EN CENERAL. 418
rois comme à Jésus-Christ, et ce qui est bien plusqu'on leur obéisse, quoiqu'ils soient païens et abandonnés à toutes sortes de vices et de déréglcmonis : Non tanlum bonis et modcstis, dit saint Pierre, seâ ctiam dyscolis {1 Petr. n, 18) ; combien est-il plus raisonnable que nous, qui sommes ecclésiastiques, et qui avons pour supérieurs des serviteurs de Dieu, qui ne veulent que faire sa volonté, nous leur obéissions comme à Notre-Seigneur. Nous ne devons pas, dit saint Paul, les regarder des yeux du corps, comme des hommes ordinaires, mais des yeux de la foi, comme nous tenant la place du Fils de Dieu, afin de nous soumettre à eux, comme à ce divin Maître dont nous sommes les serviteurs : Non aa oculum servientes, quasi hominibus placentes, sed ut servi Christi, facientes volunlatem Dei ex animo cum bona voluntate servientes, sicut Domino et non hominibus. {Ephes. VI, 6, 7.) Ecrivant à ceux de Colosses : Faites avec affection et de bon cœur, leur ditil, tout ce que vous faites, comme le faisant pour Notre-Seigneur, et non pour les hommes. Quodcunque facitis, ex animo operamini, sicut Domino et non hominibus. {Col. m, 23.) C'est sur cette doctrine de l'Apôtre que tous les saints se sont fondés, pour recommander particulièrement cette pratique, et pour la proposer comme un moyen tout à fait nécessaire, ou du moins de la plus haute importance, pour toutes les personnes qui veulent être parfaitcmcni obéissantes. C'est celle aussi que saint Ignace crut devoir proposer par-dessus toutes les autres, aux sujets de son ordre, pour les faire arriver en peu de temps au comble de cette vertu (44). Dans cette excellente lettre qu'il leur écrivit sur l'excellence et la nécessité de l'obéissance, il semble n'avoir pas de désir plus ardent que celui de les déterminer à ne considérer que Jésus-Christ dans leurs supérieurs. Entre les moyens qu'il leur donne pour bien pratiquer cette vertu : Sedulo in eam curam et excrcitationem incumbere cupio, leur dit-il, ut Christum Dominum in supcriore quolibet agnoscere studeatis, in coque divinœ Majestati revercntiam atque obedicntiam summa cum religione prœstare. {Epist. de obed., n. 4.) C'a été aussi la pratique et le sentiment ordinaire des saints ; et voici une considération qui pourra nous en faire connaître l'importance. Si Jésus-Christ en personne vous apparaissait visiblement, et vous commandait de faire quelqu»i chose, avec quelle promptitude la fericz-vous, avec quelle joie, avec quelle résignation de volonté, avec quelle soumission de jugement ? N'est-il pas vrai que vous n'auriez pas la moindre pensée d'examiner si ce qu'il vous dirait serait bon ou mauvais, mais que d'abord vous vous y porteriez aveuglément, cl que vous l'embrasseriez de tout votre cœur ? Celle seule considération, que Dieu vous l'ordonnerait, vous
sed polius quis ille sit propter quem et cui in omnibus obediunt, qui est Chrislus Dominus. {Constit.y p. ni, c. 1, §25 et 24.)
•ilO ()RU\aES COMPLETES DE M. TRONSON.
persuaderait qu'il n'y a rien au monde de plus avantageux pour vous, que de vous y rendre fidèle. Bien loin d'avoir de la peine à vous v soumettre, vous vous tiendriez heureux que Notre-Seigneur voulût bien se servir de vous ; et plus il y aurait de dillicullé à accomplir ce qu'il vous ordonnerait, plus vous vous y porteriez avec ferveur, voyant que vous auriez par là une plus grande occasion de lui témoigner votre amour et votre fidélité. Voilà l'état et la disposition oîi nous met la pratique dont nous par-lons, en nous faisant voir Jésus-Christ en la personne de notre supérieur, et nous le faisant écouter comme Dieu même. C'est aussi le grand avis que saint Basile donnait autrefois aux religieux de son temps, et qu'il leur proposait, non comme une institution nouvelle ou une dévotion particulière, mais comme une pratique puisée dans l'Ecriture sainte, et enseignée par Notre-Seigneur même dans l'Evangile : ISéc enhn, dit-il, ad hanc similitudinem ivducendam mea sponte, sed divinis litteris inductus acccssi ; dicit enim Cliristus : Qui vos audit me audit. {Const. monast.,c. 22, t. II, p. 571.) Paroles remarquables et qui ont porté tous les vrais serviteurs de Dieu À regarder les commandements de leur supérieur, comme des commandements que Dieu leur faisait ; car ils étaient persuadés ({ue Notre-Seigneur «e parlait pas seulement des apôtres, mais de tous les supérieurs, quand il disait : Qui vous écoute m'écoute. Ce divin Sauveur le fit assez connaître luinicnie, lorsque prêchant à tout le peuple l'obéissance due à la Synagogue, il en donnait celte rai- S(ui, que les scribes elles pharisiens étant assis sur la chaire de Moïse, il fallait observer exactement leurs ordres : Super cathedram Moysi scderunt scribœ et vharisœi : omnia ergo quœcunque dixerint vobis servate et facite. {Matth. xxiii, 5.) Ainsi, tout ce que nous devons regarder en l'obéissance, c'est Dieu ôcul et sa très-sainte volonté, et nous la devons .woir si purement en vue, qu'en quelque manière qu'il nous la manifeste, soit par lui-même, soit par un ange, soit par un homme, nous devons la recevoir avec le même respect, et nous y soumettre également.
Saint Bernard, dans son Traité des commandements et des dispenses, explique très-bien ceci par la doctrine de saint Benoît : « L'obéissance que l'on rend aux supérieurs , » dit-il , « est rendue à Dieu lui-même. C'est pourquoi, à moins qu'on ne soit assuré que ce commandement du supérieur qui nous tient la place de Dieu déplaît à Dieu, on le doit exécuter comme si Dieu même l'avait porté. Qu'importe, «•n effet, que Dieu nous fasse connaître sa volonté par lui-même ou par ses ministres, par des hommes ou par des anges (45) ? » D'où le même Père con-
dut : « Soit que Dieu vous commande par lui-même ou par celui qui vous lient sa place , -vous lui devez la même obéissance et le même respect : Sive Deus, sive liomo vicarius Dei , mandatum quodcunqne tradiderit, pari profccto obsequcndum eH cura, pari revercntia deferendum. » (Ibid., n" id.)
Nous ne devons pas attendre maintenant des miracles , et ce serait une présomption insupportable, de vouloir que Dieu nous vînt parler en personne , et nous dire par lui-même tout ce que nous avons à faire. Il l'a fait autrefois ; il est descendu du ciel pour nous parler, quand il a jugé que cela était nécessaire : ISovissime locutus est in Filio , dit saint Paul {Hebr. i, 2) ; et saint Jean nous dit aussi : Uniqenitus Filius, qui est in sinu Patris, ipse enarravit. {Joan. 1 , 18.) Mais le temps de ces révélations est passé, il veut que nous vivions maintenant de la foi, et que nous l'écoulions dans la personne de nos supérieurs. C'est ce qu'il voulut faire connaître dans la conversion de Corneille le centenier, dont il est parlé aux Actes des apôtres. Corneille était gentil ; mais il craignait Dieu , s'appliquait à la prière, au^ aumônes et aux bonnes œuvres. Dieu , voulam le convertir , et lui faire connaître la vérité de notre foi, lui envoya un ange qui lui dit : Votre prière a été exaucée ; Dieu s'est souvenu de vos aumônes ; envoyez donc présentement à Joppé et faites venir Simon Pierre ; il vous dira ce que vous devez faire pour être sauvé: t Hic dicet tibi quid te oporteat facere. » {Act. X, 6.) « Hé quoi! » dit saint Augustin, j l'ange ne pouvait-il pas lui-même instruire Corneille ? pour quoi le renvoyer à Pierre , pour apprendre ce qu'il devait faire ? C'est parce que Dieu , pour relever la dignité de l'homme, ne veut pas nous enseigner par lui-même ni par les anges, mais par des hommes : Et polerant utique omtiia per anqelum fieri ; sed objecta essel humana conditio, si per liomines Itominibus verbum suum ministrare nolle videretur. i {De doct. Christ., 1. I, n. 6.) Depuis que lui-même s'est fait homme , il veut particulièrement honorer l'homme ; et, dans celte vue, il veut que nous obéissions à des hommes , comme lui-même leur a obéi pendant sa vie : Et erat suhditus illis. [Luc. ii, 51.) C'est pour la même raison, comme remarquent les saints, que Dieu a voulu tenir une semblable conduite dans la conversion de saint Paul ; car, Jésus-Christ lui apparaissant en personne , cl cet apôtre lui ayant demandé : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? ^o- Ire-Seigneur ne voulut point lui enseigner sa volo^Ué par lui-même ; niais il l'envoya à un homme pour la connaître. Entre dans la ville, lui dit le Fils de Dieu ; demande Ananias, et il te dira ce que tu dois faire: i Ingrederc civitatem, et ibi dicetur tibi quid te oporteat facere. » {Act, i\, 7.) « 0 douceur admirable de
(•i5) Obedientia quie majoribus pr^ebotur Dco exhibetur; dixit cniin : Qui vos audit, me audit. Quaniobrcni (|uid(|ui(l vice Dei pni'cipit houu», quod iir)ti sit tanu-n cerluni displicert; Dco, haud sccus onuiino accipiendum est , qnam si j)r;vcipial Deus ;
quid enim interosl ulrum per se, an per suos minis- Iros, sive homiiios, sive angelos , honiinibus inno- Icscat suuni piaciluni Deus? {De pra'cept. et disp,. c. i), n. 21, t. 1, col. 50!).)
ii\ TRAITE DE LOBEÏSSÂNŒ. — PAUT.
la Sagesse divine ! » s écrie saint Bernard ; < quoi ! Seigneur , vous renvoyez à un homme , pour être instruit de volrc volonlé , celui à qui vous parlez vous-même ! Cela se peut-il faire ? Oui, cela se peut faire, et se fait très-sagement ; c'est l'ordre de Dieu. Il veut en user de la sorie, pour autoriser les supérieurs , et pour nous obliger à les honorer , en les écoutant comme si c'était lui-même qui nous parlât (46). » Et ne croyons pas pour cela être de pire condition que ceux à qui Dieu a daigné parler par lui-même ; car , de même qu'en croyant les choses de la foi que nous n'avons pas vues, nous méritons bien plus que si nous les avions vues clairement , selon cette parole de Jésus-Christ à saint Thomas : Quia vidisli me, Tlioina, crcdidisti : beali qui non vidernnt, et credidentnl [Joan. xx, 29) ; ainsi, en obéissant a notre supérieur comme à Dieu, et comme à Jésus-Christ même , que nous considérons dans la personne qui nous commande, nous méritons bien davantage , et on doit bien plus estimer notre soumission, que si nous obéissions à Jésus-Christ nous commandant par lui-même. Les saints docteurs, parlant de l'aumône , disent non-seulement que Dieu récompensera celle qui est faite aux pauvres en son nom; comme si elle était faite à lui-même; mais qli'elle lui est, en quelque manière, plus agréable, en ce qu'elle marque une plus grande foi et un plus pur amour ; n'y ayant alors rien de sensible qui nous y porte : ainsi en est-il en matière d'obéissance. « C'est un haut degré de cette vertu , t dit saint Konaventure, c que d'obéir à ce que Dieu vous con> mande immédiatement ; mais c'en est un bien plus é.'î>é d'obéir à un homme , pour l'amour de Dieu : ObedietUite altus rjradus est obedire Creatori ; altior videlur gradus obedire liomini in persona Dei , quasi obediremus Deo. > {De grad. virt., c. 2.) En effet, on a mille raisons d'obéir à Dieu quand il commande par lui-même , et tout porte alors à se soumettre ; mais d'obéir à un homme, surtout s'il ne revient pas il notre humeur, tout notre fond y répugne ; il n'y a (|ue la vue de Dieu et son amour qui nous y puissent assujettir. De plus , en obéissant de la sorte , on s'abaisse davantage ; le cœur s'humilie plus profondément , on renonce plus entièrement à sa volonté ; C3 qui fait qu'on mérite bien davantage. Enfin , qu'on obéisse au roi , ce n'est pas une grande marque de vertu ; car la grandeur et l'éclat de la majesté royale y portent assez : mais se soumettre à un simple particulier , parce que le roi le veut et pour l'amour du roi, c'est ce qui fait paraître en un sujet une grande dépendance et une parfaite soumission. Ainsi, quand vous obéiriez à Dieu qui vous commanderait par lui-même, votre soumission, quelque prompte et parfaite qu'elle puisse être, n'aurait rien de bien étonnant ; mais que, pour l'amour de lui , vous obéissiez à un homme comme vous, à un homme qui peut-être n'a pas tant d'ex-
(46) 0 sapientia suaviter vere omnia disponens ! Cum tu loqueris, erudiendum de tua voluntatc mit-