CHAPITRE XV
De plusieurs autres avantages que l'on trouve à regarder toujours Jésus-Christ dans le supérieur, et à lui obéir dans cette vue.
Non-seulement il est utile et très-avantageux, pour obéir parfaitement , de ne point considérer le supérieur comme un homme ordinaire , et de le regarder toujours comme revêtu de Jésus-Christ , et comme représentant Notre- Seigneur lui-même; mais cela est si absolument nécessaire , que , sans cette pratique, personne n'acquerra jamais la vertu d'obéissance. Car, si vous considérez seulement voire supérieur comme un homme, il vous viendra facilement en pensée que vous êtes homme aussi bien que lui ; et quand il serait plus saint , plus savant, plus prudent que vous, vous direz encore que c'est un homme qui ne peut pas tout savoir, qu'il ne peut pénétrer toutes les raisons et toutes les circonstances qui peuvent se trouvef dans une affaire, et qu'après tout , étant homme , il se peut tromper et s'imaginer les choses autrement qu'elles ne so«t.
De plus , ne le considérant que comme homme , vous imaginerez toujours qu'il peut avoir ses affections, son humeur et ses caprices, qu'il cherche ses propres intérêts, qu'il a ses inclinations et ses pentes, et que peut-être il y a quelqu'une de ces choses qui l'empêche de donner aux affaires toute l'af.tention nécessaire, et de les examiner avec un parfait désintéressement. S'il vous commande quelque chose de contraire à votre inclination et qui vous fasse quelque peine , c'est alors surtout que votre amour-propre , naturellement subtil et plein d'artifices, inventera des raisons plus apparentes, en votre faveur, et vous fournira mille prétextes pour ne vous point soumettre ? A des raisons purement humaines , vous trouverez toujours des raisons semblables à opposer. Or, avec de pareilles dispositions, comment vous soumettre à ce qu'on vous ordonnera ? Vous croirez avoir toutes les raisons imaginables de ne pas obéir-, et vous imaginerez que votre supérieur a tous les torts du monde , dans ce qu'il exige de vous. Voilà ce qui arrive infailliblement , quand on ne considère pas Jésus-Christ dans la personne du supérieur, et qu'on ne s'arrête qu'à ce qu'il y a en lui de naturel et de sensible.
Mais si, au lieu de considérer votre supérieur comme un homme exposé à l'erreur, sujet à l'ignorance et à bien d'autres misères, vous ouvrez Jes yeux de la foi, et vous regardez Jésus-Christ, qui est en lui pour vous conduire, toutes vos raisons contre l'obéissance tomberont d'elles-mêmes, et vous
tis ad hominem , ut socialis vitae commendetur ulililas. {Dcconv. S. Paul., n. 7, 1. i. col. 957.)
n'aurez pins aticiine peino à vous souniellrc. Celle seule raison, Dieu le veul, Dieu le commande, ne souffre pas de réplique : quand Dieu commande, il faut absolument se soumeilre, quoi qu'il en coule. Je me suis tu dans mes épreuves, dit le Prophète, et je n'ai pas seulement ouvert la bouche pour me plaindre, parce que je savais, ô mon Dieu ! qu'elles menaient de vous ; Obniului, et non aperui os metim, quoniam tu fecisti. {Psal. xxxviii, 10.) Oh ! que nous obéirions avec une grande facilité, dans les choses même les plus dilHciles, si nous pouvions garder celle conduite ! Oh ! que nous obéirions promptcment à la voix de noire supérieur, si nous étions bien convaincus que c'est Jésus-Christ même qui nous parle par son organe I Oh ! que nous n'aurions garde de différer un seul moment, etde murmurer le moins du monde ! Oh ! que nous lui soumettrions avec joie noire jugement, et que nous condamnerions facilement toutes nos vues! Oh que nous n'aurions garde d'user de ces relr.rdements et de ces remises, dont noire obéissance est ordinairement accompagnée ! Ceci nous fait bien connaître pourquoi, parmi tant de personnes qui obéissent extérieurement dans les communautés, il y en a si peu qui le fassent avec joie, et qui, par conséquent, aient acquis l'habitude et la vertu d'obéissance. Car, comme les habitudes s'acquièrent par des actes semblables, c'esl-à-dire, pour parler le langage de l'école, par des actes que l'on fait pour la raison formelle de celte vertu, il ne faut pas s'étonner si la plupart n'acquièrent point l'obéissance par toutes leurs soumissions ; c'est qu'ils ne regardent que la créature, et qu'ils se portent à faire ce qu'on leur dit, par toute autre raison que par celle qui spécifie l'obéissance, et <|ui lui donne son caractère propre. Ils obéissent, ou pour contenter le supérieur ou pour acquérir de l'eslime, ou par la crainte de quelque reproche , ou l)arce qu'on leur parle d'une manière douce et «)l»!igeanle, ou par d'autres semblables considérations purement humaines. Rarement irouve-i-on des l)ersonncs qui regardent purement l'obéissance; et parmi ceux mêmes qui la regardent, il y en a trèspeu qui se soumellent au supérieur, par celle seule considération qu'il lienl la place de Jésus-Christ, et que c'est la volonté de Dieu qu'ils lui obéissent. Il ne faut donc pas s'étonner si l'obéissance chrétienne est si rare ; c'est qu'il est très-rare de trouver des personnes, qui agissent purement dans les vues de la foi, et qui s'élèvent au-dessus des sens, pour suivre ce qu'elle enseigne. Ce n'est pas que sans cela on ne puisse avoir une obéissance civile ou politique, comme celle des écoliers qui obéissent à leurs maîtres par la crainte du fouet, oh comme celle des soldats que l'appréhension du châtiment retient dans l'ordre, ou connue celle des gens du monde qui sont d'une souplesse admirable quand ilv va de leurs intérêts; mais avec de pareils motif», jamais on n'aura une vraie et chrétienne obéissauce. C'est ce qui fait dire à saint Ignace . comnn'
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il est rapporté dans sa vie, que nous devons obéi'' au supérieur, non parce qu'il est sage et prudent, ou parce qu'il est bien vertueux , ou parce qu'il a de grands talents et de grands dons , mais parce qu'il tient la place de Jésus-Christ, et qu'il est revêtu de l'autorilé de Dieu sur nous ; car, si nous n'avons point celle vue , ajoute ce saint, et si nous obéissons seulement par des raisons humaines, nous n'obéissons point chrétiennement ; notre obéis" sance n'est pas une vertu surnaturelle , et nous ne sommes pas plus parfaits que les païens, qui ne font point de difficalté de suivre les avis d'un homme sage, et qui n'ont nulle peine à s'y soumettre, quand ils le connaissent savant et expérimenté dans les affaires : Hoc enim et gentes faciunt. (Mattli. vi, 52.) Aussi le même saint ne veut-il point qu'on regarde la personne qui commande, mais Dieu seul, pour l'amour duquel on obéit ; en sorte qu'on soit prêt à se soumettre, avec la même promptitude et la même fidélité, au dernier homme du monde, s'il était donné pour supérieur , qu'on ferait aux plus grands personnages, et à ceux pour lesquels on aurait plus d'estime et de vénération. C'est dans le même esprit que saint François d'Assise avait coutume de dire {Cliron. de S. Franc. , p. i, 1. i, c. 8) qu'entre plusieurs faveurs que la bonté divine lui avait accordées, elle lui avait fait celte grâce qu'il obéirait aussi volontiers à un novice qui aurait porlé l'habit seulement une heure , s'il lui était donné pour supérieur , qu'aux plus anciens et aux plus sages de son ordre. Il ajoutait que moms le supérieur à qui on obéit a de talents, plus on fait paraître d'obéissance chrétienne dans la soumission qu'on lui rend , puisqu'il y a moins de sujet de craindre le respect humain et les vaines complaisances, et que la seule vue de Dieu nous porte h nous assujettir à ces sortes de personnes.
Mais ce n'est pas le seul avantage que nous apporte celle vue de Dieu et de Jésus-Christ, en la personne de notre supérieur ; en voici d'autres qui ne sont pas moins considérables. Cette vue nous donne une force extraordinaire pour accomplir tout ce que demande l'obéissance, et pour ne nous point décourager dans les difficultés qui peuvent s'y rencontrer. Qu'y a-l-il, en effet, de plus capable d'encourager une âme et de lui faire surmonter avtvc confiance toutes sortes d'obstacles dans la praticpie de l'obéissance, que d'avoir toujours celle pensée présente : c'est Dieu qui me commande par mon supérieur ; car alors elle est assurée de la grâce de Dieu, elelle ne saurait douter de son secours ? Quand les hommes commandent, ils ne donnent pas toujours les moyens et les secours nécessaires pour faire ce qu'ils ordonnent; mais Dieu ne nous commande jamais rien que nous ne puissions faire, ou, s'il nous commande quelque chose d'impossible, il le rond possible par sa grâce et môme très-facile par son amour ; en sorte qu'il ferait plutôt des miracles que de ne pas nous donner les nu)yeus ne
!»:> TUAME DE L'OBEISSxVNCE. — FAUT
ressaires pour accomplir ce qu'il demande de nous. U conunaude au prophète Habacuc de portera Daniel, t|(ii était à Babylone dans la fosse aux lions, le dîner qu'il avait préparé pour ses moissonneurs. Habacuc se trouve fort en peine, n'ayant jamais été à Babylone et ne sachant point où était la fosse aux lions: Domine, dit-il, Babijloncm non vidi et lacum nescio. (Dan. XIV, 51.) Mais à l'instant un ange"le prend par lescheveux et It porte à Babylone sur cette même fosse.
Quand donc on sait que c'est Dieu qui commande, à moins de manquer de foi , on ne peut perdre courage. Or, c'est ce qu'on sait parfaitement, quand on ne regarde que lui dans les supérieurs. Aussi Notre-Seigneur voulut-il se servir de ce motif pour encourager ses apôtres, lorsqu'il les envoya prêcher lEvangile par tout le inonde. La grande consolalion qu'il leur donna contre toutes les peines et les contradictions qu'ils devaient éprouver dans l'exercice de leur emploi : C'est moi, leur dit-il , qui vous envoie ; pensez-y bien et ne l'oubliez jamais : Ecce ego mitto vos. [Matlli. x, 1 G,) Comme s'il leur eût dit : Quoique vous soyez très-faibles par vous-mêmes, et que vos ennemis soient très-forts^ quoique vous soyez exposés à de grands périls , et que vous deviez soutenir de rudes combats, vous n'avez aucun sujet de craindre ni de vous effrayer, parce que vous allez par mon commandement et sous mon autorité; c'est moi qui vous envoie; je vous délivrerai de tous vos maux ; je vous préserverai de tous les dangers et je vous rendrai victorieux de tous vos ennemis : Ecce ego mitto vos. En effet, ils furent tellement fortiflés et consolés par cette parole, qu'ils se montrèrent toujours intrépides, et que toutes les puissances" de la terre soulevées contre eux ne furent pas capables d'ébranler leur constance, ni de les empêcher d'exercer leur ministère. Voilà le grand avantage de ceux qui ne regardent que Jésus-Christ en leurs supérieurs, et qui considèrent toujours ce divin Maître en leur personne.
Mais voici encore un autre fruit de cette pratique : c'est que ceux qui s'y rendent fidèles sont entièrement indifférents pour tout ce qu'on peut leur commander, c'est-à-dire qu'ils ne se mettent point en peine qu'on leur commande une chose plutôt qu'une autre, étant toujours également prêts à accepter toutes celles qu'on leur propose. Comme ils désirent uniquement de faire la volonté de Dieu et qu'ils la voient toujours eu ce qu'on leur commande, ils sont toujours pleinement satisfaits de ce qu'on leur dit : qu'on leur donne un emploi ou qu'on le leurôte, ils sont également contents ; qu'on les applique à des exercices conformes à leur inclination, ou à.d'autres qui sont co'ntraires à leur humeur, ils s'y soumettent avec amour et s'en acquittent toujours avec la même fidélité. Ainsi ils vivent dans une paix profonde et que rien ne peut troubler ; car, se voyant entre les mains de Dieu tpii les gouverne, ils vivent sans souci et ils dor-
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mont sans Inquiétude ; et, persuadés que rien ne [our peut manquer sans la vigilance d'un si bon père, ils se reposant doucement dans le sein de la divine Providence, disant avec le Prophète : C'est le Seigtwur qui me (jouverne, et rieu ne me manquera; je suis certain qu'on ne fera de moi que ce qu'il voudra, et que ce quil voudra me sera toujours le meilleur: < In pace in idipsum donniam et requiescam. {Psal. IV, 9.) Dominus régit me, et nihil milii décrit. » {Psal. XXII, i.)
Une àine est tellement en paix et en assurance dans cet état , qu'elle n'est pas même susceptible di^ premières atteintes des tentations contre l'obéissance ; car la présence de Jésus-Christ , qu'elle voit dans son supérieur, calme tout, apaise tout, dissipe tout, et souvent même ne laisse pas à cette àme la liberté de réfléchir sur autre chose, que sur le bonheur qu'il y a de lui obéir. Saint Jean Climaquc (Grad.) en rapporte un exemple remarquable, dont il avait été témoin oculaire, t Comme j'étais un jour assis à table, » dit-il, « auprès d'un supérieur des Pères du désert, il me dit à l'oreille : Voulez-vous que je vous fasse voir une sagesse divine dans une extrême vieillesse? Je l'en suppliai avec instance. Aussitôt il appelle un Père nommé Laurent, qui était à la seconde table ; ce bon Père avait passé environ quarante-huit ans dans ce monîîstère et était le second prêtre de cette église. Il vint aussitôt, et s'étant mis à genoux devant son supérieur, il reçut sa bénédiction ; mais lorsqu'il se fut levé, l'abbé ne lui dit pas un seul mot , et le laissa debout auprès de la table jusqu'à la fin du repas. C'était au commencement du dîner, de sorte qu'il demeura dans cet état une grande heure auprès d'eux, ce qui me causa une telle confusion , que je n'osais arrêter mes yeux sur son visage; car il était tout blanc de vieillesse et avait environ quatre-vingts ans. Il se tint en cette posture pendant tout le repas, sans qu'on lui dît une seule parole. Lorsque nous nous levâmes de table , le saint abbé lui commanda d'aller trouver le grand Isidore et de lui dire ces paroles du psaume xxxix : J'ai attendu longtemps le Seigneur et je ne me sui$ point lassé d'attendre. Comme j'étais malicieux, » poursuit saint Jean Climaque, « je ne manquai point de tenter ce bon vieillard , en lui demandant à quoi il pensait, pendant qu'il était ainsi debout auprès de la table : Je regardais, dit-il, mon supérieur comme l'image de Jésus-Christ , et je le considérais comme me représentant la personne même de ce divin Sauveur : t Clirisli imaginem supcriori meo imposui. » Cest pourquoi je n'estimais pas avoir reçu ce commandement de La part d'un homme, mais de la part de Dieu même; aussi il me semblait que je n'étais pas devant une table ordinaire, mais devant l'autel de Dieu, à qui j'offrais mes prières pendant tout ce temps : « JSon coram mensa hominum , sed coram allari divine aslare me putans, orabam. » Je n'ai pas même conçu la moindre vensée contre mon supérieur.
*27 Oh U VUES COMPLETES DE M. TRONSON
persuadé qu'en m' abandonnant ainsi à lui, je fermais au démon toute entrée dans mon âme.
Oh ! que nous amasserions de biens et de richesses spirituelles, si nous nous accoutumions à agir de la sorte, et à regarder toujours Dieu en la personne de notre supérieur I Mais, comme cela ne s'acquiert pas tout d'un coup, il faut avoir grand soin
entrâmes par un amour-propre secret et par une attache désordonnée à notre propre jugement, il est absolument nécessaire d'observer à ce sujet les deux conditions que le même saint a soin de marquer dans ses règles et dans ses constitutions.
La première est qu'avant de rien proposer au supérieur, on ait recours à la prière ; après quoi, si
de s'y rendre fidèle dans les occasions qui s'en pré- l'on croit que la chose qu'on a en pensée doive être sentent, si l'on veut arriver à la perfection de l'o- proposée, on le fasse simplement (47). Mais quand béissance. Un ancien Père disait à ce sujet, qu'il on dit qu'il faut prier avant de rien proposer, on ne
avait vécu plus de vingt ans en communauté, sans bien connaître ce que c'était que d'obéir à Jésus- Christ, et sans bien comprendre qu'on obéit à Dieu lui-même, lorsqu'on obéit aux hommes. Nous ne serons pas si longtemps à l'apprendre si nous nous accoutumons à regarder Jésus-Christ en nos supérieurs, et à leur obéir comme nous voudrions faire à ce divin Maître, s'il nous parlait en sa propre personne.