‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 109 sur 303 · CHAPITRE XVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVL

Que l'obéissance ne nous doit pas empêcher de propa- \ ser nos raisons à notre supérieur, et comment il faut les proposer.

Quelque résolus que nous soyons d'obéir parfaitement à nos supérieurs, il ne faut pas nous imaginer qne nous ne puissions pas leur proposer nos difficultés sur ce qu'ils nous ordonnent, et nos pensées sur ce que nous croirions nous être plus utile et plus convenable dans l'ordre de notre vocation : bien loin que ce soit une imperfection de les proposer, l'obéissance parfaite demande que nous en usions (îe la sorte ; ce serait même quelquefois manquer à cette vertu, que de ne pas le faire dans les occasions. C'est pourquoi il y a, dans les communautés où cette vertu est le plus en vigueur, une règle ou une coutume, qui porte que si une personne connaît qu'une chose lui est nécessaire ou nuisible, en ce qui concerne le vivre, le vêtir, la demeure, l'Office, ou quelque autre chose que ce soit, elle en donnera avis au supérieur ou à celui à qui le supérieur en aura donné la charge. Tel est en particulier l'usage de la Compagnie de Jésus, d'après une règle expresse que saint Ignace lui en a donnée : Ctim animadverterint aliquid sibi nocere, vel aliud necessariiim esse circn victum, veslitum, habilalionem, officium aut exercitatiû7iem, et sic de aliis rébus, admoneant omnes eu de resuperiorem, vel quem adid superior constitueril (Reg. Soc. J., Sum. const., n. 4G.)

Après cet avis d'un saint aussi amateur de l'obéissance, et aussi zélé pour la faire observer parfaitement dans son ordre, qu'a été saint Ignace, on ne peut douter qu'il ne soit permis et même utile d'en user de la sorte ; mais conmie il est fort à craindre qu'en proposant ainsi nos raisons, nous i\c soyons

veut pas dire seulement qu'il faille réciter un Pater et un Ave, et puis aller dire aussitôt au supérieur ce qui vous viendra en la pensée, selon votre fantaisie ; on veut dire qu'il faut auparavant vous recueillir, pour examiner devant Dieu si la chose que vous avez en pensée est utile à la gloire de Dieu, si ce ne sont point vos intérêts plutôt que les siens qui vous portent à l'aller dire ; car par ce moyen vous reconnaîtrez souvent que les raisons que vous vouliez proposer n'ont d'autre fondement qu'un besoin imaginaire ; que ce que vous regardiez comme important n'est qu une chimère, et que vous ne désiriez découvrir vos sentiments à votre supérieur, que pour contenter votre amour-propre, qui se cachait adroitement sous de beaux prétextes.

La deuxième chose que l'on doit observer, est qu'après avoir prié et proposé simplement ses rai-» sons au supérieur, on lui laisse le soin de toutes choses, ne répliquant point à ce qu'il dit, ne faisant point d'instance pour le faire changer de sentiment et le faire entrer dans le nôtre ; mais no^s soumettant de bon cœur à tout ce qu'il nous dit, comme étant le plus expédient pour la gloire de Dieu et pour notre salut (48). Surtout il est de la dernière importance, soit avant de proposer nos raisons, soit après les avoir proposées, que nous soyons dans une indifférence totale, non-seulement pour l'exécution, c'està-dire pour faire ou ne pas faire la chose dont il s'agit, ou pour la faire d'une manière plutôt quj; d'une autre ; mais encore pour la disposition, c'està-dire pour nous y soumettre comme à ce qui est le plus utile pour le bien de notre àme ; en sorte que nous soyons aussi contents quand le supérieur nous refuse que quand il nous accorde ce que nous désirons, et que nous n'ayons pas plus de joie quand il entre dans nos sentiments que quand il s'y oppose. C'est là, pour ainsi dire, la pierre de louche qui nous fera connaître si nous cherchons purement la gloire de Dieu, ou si nous nous cherchons nousmêmes ; car si nous cherchons uniquement la gloire de Dieu, quoi que le supérieur nous dise, nous serons satisfaits, puisque la volonté de Dieu nous paraîtra toujours marquée par ses ordres ; mais si nous ne sommes pas contents de sa réponse, si nous en

(47) Ut aulcquarn ad snpcrioroni qiiid référant, luoria, su|)eriori rem oxposueriiit, ci totam rnram

BO ad oranchim rccipiaiit; et post oralioncni, si sen- rci cxposiUe reliiupiant, et (|ui(l(|iiid ille staluiTit,

serint rem defereiidam ad euu», id hâanl. (Heg. optimum ducant : nec contondcro, aut iirgore pcr

{ioc. Jeun, Sum. Const., n. 47.) se vel alium (sive concedatur quod pelilur sive non)

(îS) riiiii vtrlio, aul scrijdo bnjvi, neextidal me- pergant. {Ibid.)

TRAITE DE LOBEISS\M,E. — 1>AUT. I. DE I/OBEISSANCE EN GElNERAL

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concevons de l'aigreur et du chagrin, si nous nous laissons aller aux plaintes el aux inunnures, c'est une marque certaine que nous n'étions pas indilïorenls, et qu'au lieu de chercher uni(|uen)ent la gloire de Dieu et racconiplissenient de sa très-sainte voloutéj nous ne cherchions que nos propres coniluodités, dont nous ne pouvons souffrir la privation. Ainsi, le grand fruit (jue nous devons retirer de la ■prière que nous faisons avant de proposer nos raisous el nos dillicultés à notre supérieur, est de nous mettre dans une entière indifférence sur ce qu'il nous dii-a. ne désirant pas plus une chose qu'une autre, ayant autant de joie d'entendre un oui qu'un n(m sonir de sa bouche, aimant autant son refus que son acquiescement ; en un mot, étant également contenls, de quelque manière qu'il nous réponde.

Or, je dis que proposer nos raisons de la sorte, avec cette indifférence entière et celte totale résignation, bien loin que cela soit contre ta perfection, c'est une perfeclTori plus grande et souvent une mortification plus considérable, que de ne les point proposer ; car, lorsque nous ne voulons pas les proposer, c'est bien souvent parce que nous craignons que le supérieur ne s'imagine que nous sommes trop délicats, que nous songeons trop à nous-mêmes, <jue nous avons trop de soin • de notre santé, que nous cherchons avec trop d'empressement nos aises et nos commodités. D'autres fois , c'est parce que nous ne voulons pas faire effort sur nous-mêmes, pour vaincre la peine que nous avons à lui parler, ou parce que nous redoutons la confusion et nous appréhendons quelque refus. // me refuse presque tout ce que je lui demande, dit-on ; je ne veux plus m'exposer à ses rebuts. Il est vrai que je suis fatigué, et que f aurais besoin de quelque repos ; mais j'aimerais mieux ne reposer jamais, que de le lui demander. Il y a quelque temps que je lui proposai je ne sais quoi, et il ne voulut seulement pas m'écouter : je me souviens que je lui ai demandé plusieurs choses, sur lesquelles il ne m'a pas répondu un seul mot : une fois même il me renvoya brusquement ; et encore depuis peu de jours, il me répondit d'un ton si aigre, et d'une manière si sèche, que je suis déterminé à ne lui demander quoi que ce soit, qu'à la dernière extré-. mité.

Toutes ces réflexions viennent de ce que vous nave/. pas assez de vertu pour souffrir un refus, et de ce que vous aimez mieux endurer de votre l>lcin gré la nécessité qui vous presse, que de vous exposer à une réponse du supérieur, qui pourrait vous mortifier. Ne vaudrait-il pas mieux , en lui exposant vos besoins, souffrir ce que l'obéissance et la volonté de Dieu vous imposeraient, que de souffrit comme vous faites, par immortification et par attache à votre propre volonté ? Vous auriez du moins, avec la consolation d'avoir exposé vos raisons, la grâce de l'obéissance et le mérite de la soumission.

Prene* donc une bonne fois la résolution de n'a-

voir plus de ces sortes de réserves, et d'exposer simplement les pensées qui vous viennent; mais, eu les exposant, lîichez de le faire toujours avec indifférence^ et résignation ; car il ne faut pas que celui qui va exposer ses vues au supérieur y aille tout déterminé à obtenir la permission qu'il demande, s'imaginant qu'on ne peut la lui refuser : avec une pareille disposition, on sera toujours chagrin et inquiet, dans l'appréhension de quelque refus ; et, bien loin de prendre la réponse du supérieur pour une marque de la volonté de Dieu, comme la véritable obéissance l'exige, on se persuadera (ju'il parle par passion^ par intérêt ou par mauvaise humeur, toutes los fois que sa réponse ne sera pas conforme à ce qu'on souhaitait. Ainsi, on ne sera jamais parfaitement obéissant ni dans une pleine paix.

De plus, si l'on n'est point dans cette entière indifférence, en allant parler au supérieur, non-seulement on se fait tort à soi-même, mais encore on expose la communauté entière à un étrange désordre. En effet, lorsque les supérieurs voient les fâcheuses conséquences de leur refus, lorsqu'ils considèrent que cela cause tant de chagrins, d'amertumes , de plaintes , de défiances et de murmures, et qu'à moins qu'ils n'accordent ce qu'on leur demande, on n'a plus d'affection pour eux, on perd la confiance qu'on avait en eux, on répète sans cesse qu'ils sont rudes, sévères et inflexibles ; il est difficile qu'ils ne condescendent aux volontés de leurs inférieurs , comme un médecin condescend quelquefois aux désirs déréglés de son malade, pour éviter de plus grands maux ; et de là vient que souvent ils n'osent plus s'opposer aux désirs de leurs inférieurs , quoique contraires à leur bien, dans la crainte qu'ils ne se découragent tout à fait et qu'ils ne quittent entièrement le service de Dieu. C'est là, sans contredit, un des plus grands malheurs qui puissent arriver à une communauté , aussi bien qu'aux particuliers qui la composent; car, étant ainsi abandonnés à leurs propres désirs, ils ne peuvent que tomber dans de grands dérèglements et causer beaucoup de désordre dans la maison.

Nous souffrons bien que nos pères charnels nous refusent quelquefois ce que nous leur demandons, sans perdre l'amour et le respect que nous leur devons, et nous ne les accusons pas pour cela d'être trop sévères, on de manquer d'affection pour nous ; n'avons-nous pas beaucoup plus de raison de nous comporter ainsi envers nos pères spirituels, que Noire-Seigneur nous a donnés, non pour nous flatter, mais pour nous apprendre à mortifier notre propre volonté et à nous vaincre nous-mêmes. C'est pourquoi il est de la dernière conséquence de pratiquer cet avis que donnait autrefois saint Jérôme ^ une personne qui s'était retirée dans uae communauté : Pra^ositum timeas ut Dominum; diligas ut parcntcm ; credas tibi salutare quidquid ilLe prœceueril ; lUC de majorum senlentia judices, cujus offtcii

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est obcdire (Epist. 93, Ad Rustic. inonac.) C'était autrefois une pratique ordinaire clans les communautés , de refuser souvent aux inférieurs les choses qu'ils demandaient, quoiqu'elles fussent raisonnables, et quelquefois même, quoiqu'on vît bien qu'elles leur seraient utiles , parce qu'on savait par expérience qu'il leur était encore plus utile de les accoutumer à mortifier leur jugement, à renoncer à leur propre volonté et à recevoir avec joie toutes sortes d'humiliations et de refus. Ceux que Ton traitait de la sorte ne s'imaginaient point qu'on usai envers eux d'une trop grande sévérité ; au contraire, ils recevaient ce traitement comme une grâce , et on les voyait beaucoup plus contents <lu'on leur donnât cette occasion de pratiquer la vertu, que si l'on eût condescendu par complaisance à leurs propres désirs, tant ils avaient de zèle pour leur avancement ! Mais aujourd'hui rien n'est plus rare dans les communautés ; bien loin de supporter avec joie le refus des choses que l'on souhaite ou que l'on croit utiles, on ne peut souffrir la privation de celles qui sont tout à fait inutiles et quelquefois même dangereuses ; jusque-là qu'on se persuade et qu'on dit même quelquefois, qu'un supérieur doit accorder ce qu'on lui demande, par cette seule raison que ce n'est pas un enfant, mais un homme raisonnable qui le lui demande.

Enfin il faut tâcher de proposer au supérieur ce que nous avons à lui dire, non-seulement avec une entière indifférence, mais encore avec une parfaite simplicité, ne témoignant pas plus d'inclination pour une chose que pour l'autre, afin que, connaissant notre parfaite résignation, il n'ait aucun égard à nos désirs ou à nos répugnances, mais seulement à la volonté de Dieu sur nous. C'est ainsi que la sainte Vierge proposa à son divin Fils le besoin des époux aux noces de Cana : Yinum non habent (Joan. n, 3),

manque, de peur qu'il ne leur vienne quelque confusion ; mais elle se contente d'exposer leurs besoins, et de représenter en trois mots leur nécessité : Vi~ num non habent. C'est ainsi encore que Ics-sœurs de Lazare exposèrent aussi à Jésus-Christ la maladie de leur frère : Domine, ecce quem amas infirmaHir. {Joan. XI, 3.) Sur quoi saint Augustin fait cette belle remar que ; Elles ne dirent point au Fils de Dieu : Seigneur, venez. Elles n'osèrent lui dire : Venez et guérissezle. Elles n'eurent pas même la hardiesse délai dire. Commandez, et il sera fait ainsi que vous direz. Mais elles dirent seulement : Seigneur, celui que vojis aimez est malade. Aussi n'en fallait-il pas davantage ; car c'est assez de faire connaître nos besoins à celui qui nous aime. Non dixerunt ; Veni, amanti enim tantummodo nuntiandum fuit. Non ausœ sunt dicere : Veni, et sana. Non ausœ sunt dicere ; Ibi jubé, et hic pet. Nihil liorum istcc, sed tantummodo : < Domine, ecce quem amas infirmatur. » Sufficit ut noveris, noi\ enim amas et deseris. (Tract, 49, In Joan,, n, 5.)

C'est sur cet exemple que nous devons régler notre conduite et la manière de proposer nos be^ soins à nos supérieurs. Nous sommes infirmes, et nous croyons que quelque emploi nous incommode, ou que l'air d'un tel lieu nous est contraire : si nous voulons suivre les règles de la perfection, nous ne demanderons pas à changer d'emploi ou de demeure, mais nous proposerons seulement notre indisposition au supérieur ; nous lui dirons l'incommodité que nous causent telles ou telles fonctions ; nous lui expliquerons l'état où nous sommes, et puis nou^ le laisserons déterminer ce qui est le plus utile à h gloire de Dieu et au salut de notre âme ; car, quoi que nous en pensions, peut-être nous est-il plus utile de demeurer infirmes dans un tel lieu et dans un tel emploi, que d'être vigoureux et en pleine santé dans un autre. C'est ainsi que la perfection demande qu'on

lui dit-elle. Elle ne lui dit pas : Suppléez à cp dé- en use dans tous les besoins où l'on peut se trouver, faut, car vous le pouvez, donnez-leur ce qui leur

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