CHAPITRE PREMIER, De la nécessité d'un directeur
Il n'y a guère de vérité dont nous ayons naturellement plus de peine à nous laisser convaincre que la nécessité d'un directeur. (>hacun veut être le maître absolu de sa conduite et régler lui-même Joutes ses actions ; et, soit (|ue l'inelination que nous avons naturellement pour rindépendance nous lasse craindre l'assujeltissemenl, soil «pie la Imnno opinion que nous avons de nos propres talents nous persuade que nous n'avons pas besoin d'un secours
étranger, il n'y a presque personne qui n'éprouve dans le fond une grande répugnance à se laisser conduire. Pour peu qu'on ait d'esprit et de lumières, on prétend se faire à soi-même des règles de conduite ; on croit qu'il y aurait de la faiblesse à en user autrement; on ne peut se persuader qu'on ail des besoins assez grands pour n'y pouvoir pas remédier par d'autres voies que par un directeur. Cependant les saints ont toujours été bien éloignés de ces pensées ; car ils ont estimé qu'il ne pouvait y avoir en ce monde de plus graiule sagesse que de se laisser conduire en toutes choses ; et ils out
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juge cola tcllemonl nécessaire, que ceux même qui ont été les plus éclairés dans les voies de Dieu, et plus parliouliiTenicnt choisis de Dieu pour conduire les autres, n'ont pas craint de dire qu'on ne pouvait, sans un péril extrême, et sans s'exposer évidemment à se perdre, se dispenser entièrement d'un directeur.
C'est pourquoi nous rapporterons d'abord ici ce que les saints ont dit de plus considérable sur ce sujet; parce que leurs sentiments sont assurément trèspuissants pour nous empêcher de suivre l'erreur de ceux qui prétendent suivre en tout leur propre conduite, et pour nous convaincre de l'obligation que nous avons d'avoir un directeur de qui nous dépendions absolument, pour la conduite de notre àme.
Voici donc quelle est leur doctrine et les instructions qu'ils ont cru devoir donner sur ce sujet à tous ceux qui aspirent à la perfection. Que penserail-on, disent-ils, d'un homme qui voudrait apprendre à fond une science, et qui, ayant dessein d'en pénétrer tous les principes et d'en surmonter toutes les difficultés, ne voudrait prendre aucun maître pour s'en instruire? Ne dirait-on pas qu'il est en danger de tomber dans de grandes erreurs et de ne posséder jamais la science qu'il désire ? Si une personne était assez téméraire pour s'embarquer sur une mer orageuse et pleine d'écueils, et pour entreprendre une longue et périlleuse navigation, sans avoir un pilote pour la conduire, ne pourraitou pas assurer qu'elle ferait bientôt naufrage? Et si un aveugle voulait, sans aucun guide, s'engager à faire quelque voyage, par des chemins difficiles et qu'il ne connaîtrait pas, ne serait-il pas impossible qu'il ne tombât dans quelque précipice, ou du moins qu'il ne s'égarât bientôt?
Voilà les comparaisons employées par les saints, pour nous faire comprendre la nécessité d'un directeur pour nous conduire dans les voies de la perfection. L'affaire delà perfection, disent-ils , estune science très-importante ; c'est une navigation , mais tout à fait périlleuse; c'est un chemin, mais extraordinairement difficile : c'est donc s'exposer à se perdre, quedevouloir s'y conduire soi-même, t Prenez garde, > disait autrefois saint Jérôme, « de prétendre vous enseigner vous-même , et de vouloir vous engager dans un chemin que vous ne connaissez pas, sans avoir un maître qui vous l'enseigne : Nec ipse te doceas , et absque doctore ingrediaris viam quant nunquam ingressus es. > ( Episl. 95, Ad Rust. mon.) I Un aveugle sans guide et un Chrétien sans directeur, I dit excellemment saint Augustin, « ne marcheront pas longtemps sans s'égarer: Sicut cœcussine ductore , sic homo sine doctore rcctam viam vix gra-r ditur. > (Serm. 302.) C'est aussi dans cet esprit que l'auteur d'un li-aite vraiment digne de saint Bernard , et dont on l'a cru auteur, parlant des personnes qui veulent se donner à Dieu , et particulièrement de (Celles qui commencent |» le servir, les excite à se
L'OBEISSANCE. ENVERS LE DIRECTEUR. 434 laisser comduire, pour ne pas tomber dans quelque égarement: Si In qui sunt ignari locorum, dit ce pieux auteur, cum solertibus viarum itcr adoriri gestitint . quanta viagis adol-cscentcs cum seriibus dcbeut novum sibi iter vitœ aggrcdi, quominus errare possint. {De ord. wt., cap. 3, apud S. Bcrn.)
Saint Jean Climaque établit la même vérité par les difficultés sans nombre qui se rencontrent dans la vie spirituelle. < Si nous voulons , i dit-il , « sortir de l'Egypte et fuir la tyrannie de Pharaon , nous avons absolument besoin de quelque Moïse, qui soit comme un médiateur entre Dieu et nous , et qui , étant pour ainsi dire entre la contemplation et l'action , tende les mains vers Dieu en noire faveur, afin que, marchant sous sa conduite, nous traversions la mer Rouge de nos péchés , et mettions en fuite l'Amalech de nos passions. C'est pourquoi , > ajoute le même saint, « ceux-là sont grandement trompés , qui , par une vaine confiance en eux-mêmes, se sont imaginé qu'il n'avaient pas besoin d'un directeur , qui leur montrât le chemin dans la vie spirituelle : Seducli sunt ergo qui, sibi ipsi confiden-: tes , nulle sibi duce opus esse arbitrati sunt. » {ScaL parad., grad. 1.)
Cassien, dans le récit d'une conférence qu'il eut à ce sujet avec l'abbé Moïse (Col. 2, c. H), remarque , entre les autres instructions que lui donna ce saint abbé , qu'il n'y a rien de plus dangereux po u le salut que de se conduire soi-même, et qu'il es de la dernière importance de déférer au sentimen des anciens , et de se régler par leurs avis. Apre avoir dit que c'est principalement par la confiance en notre propre conduite que le démon nous séduit, et avoir rapporté sur cela de terribles exemples , il conclut par cette réflexion : < Si tous les arts et toutes les professions que l'esprit humain a inventés, et qui ne servent que pour la commodité de la vie , ne se peuvent apprendre, quelque faciles qu'ils soient, sans le secours d'un maître , ne serait-il pas ridi-. cule de croire qu'on pût s'en passer, à l'égard d'une profession toute spirituelle et invisible, qui ne s'ap-r prend que par une extrême pureté de cœur, et où les fautes ne causent pas seulement des perles tem^ porelles et faciles à réparer, mais perdent l'âme pour toujours, et la jettent dans une mort éternelle. Car le but de celui qui aspire à la perfection , est de combattre jour et nuit des ennemis invisibles et inr nombrables, des ennemis cruels et impitoyables. De plus , les accidents qui arrivent en celte guerre intérieure sont d'autant plus dangereux, que l'ennemi qui nous attaque est plus puissant et plus furieux, et la guerre qu'il nous fait plus secrète et plus cachée. C'est pourquoi nous devons avoir ei^-? trêmcment à cœur de marcher toujours sur la trace des anciens, et de leur découvrir à nu tout ce qui se passe dans le secret de noire cœur, sans le couvrir du voile d'une malheureuse honte. »
Le même auteur estime cela si important , qu'il témoigne au même endroit qu'il n'y a point de piège
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dont le démon se serve plus avantageusement, pour jeter les serviteurs de Dieu dans le précipice et pour les entraîner dans la mort, que de leur persuader de négliger la pratique de la direction , et de s'appuyer sur leur propre jugement pour le règlement de leur conduite : ISuUo alio viiio tam prœcipitcrn pertrahit diabolns ac perducil ad mortcm, quam cum etim, ne- (jlectis seniorum consiliis , suo judicio persuaserit definitionique confidere. C'est pourquoi, après avoir rapporté l'exemple de saint Paul , que Notre-Seigneur envoya consulter Ananie, pour apprendre ce qu'il devait faire, il dit : « Qui sera donc assez aveugle ou assez présomptueux, pour s'abandonner à son propre jugement et à sa propre conduite? Quis ergo latn prœsiitnplor et cœcus sii, qui se audeat suo judicio ac discrelioni committere. « — « Cet exemple , > ajoute-t-il en finissant , t montre clairement que Dieu ne découvre point la voix de la perfection à ceux qui , pouvant avoir de sages directeurs pour s'en instruire, rejettent leurs avis et méprisent leur conduite , oubliant cet oracle de l'Ecriture : Interrogez votre père, et il vous enseignera et vous dira ce que vous avez à faire. « Interroga vatrem tuum , et annuntiabil tibi (49). t
Saint Vincent Ferrier va encore plus loin, dans Texcellent traité qu'il a fait de la Vie spirituelle. Car, après avoir remarqué que tous les saints ont tenu cette voie, Hanc viam tenuere omnes sancti Patres in eremo; que tous ceux qui ont marché dans cette voie sont arrivés en peu de temps à la perfection , Breviter omnes qui ad perjectionem attigerunt per liane semitam processerunt ; il porte la nécessité d'un directeur jusqu'à dire que Dieu nous refusera même sa grâce , sans laquelle nous ne pouvons rien faire, si , pouvant avoir une personne qui vous conduise, nous négligeons ce secours pour nous conduire nous-mêmes : Imo plus dico , quod nunquam Christus suam gratiam minislrat , sine qua nihil possumus, si homo habel a quo possit instrui et deduci , et negligit , vel non curât alterius ducatutn amplecti , se credens sibi suffîcere , et per se passe investigare et invenirc qnœ sunt utilia ad salutem. [De vita spirituali, cap. A.) Saint Dorothée assure également qu'outre la grâce de Dieu, le secours d'un directeur nous est tellement nécessaire, que sans cela nous ne devons point espérer de salut : Opus nobis est auxilio pra'tcr Deum, opus coadjuloribus. ISon licet aliter salvari quam sic. (S. Dorotli., doctr. 5, n. 1 et C. )
(49) Unde manifestissime comprobatur, nuUi a Poniino viam perfe<lionis ostendi, (jui habens unde vijleat erudiri , doctrinam seniorum vel iiistitiita contenipserit , parvi pendens illud eloquiinn quod oportet dilig(Milissime custodiri : Interroga patrem tuum, et auuunliabil tibi. (Col. i, c. lîi.) • (50) IJt hic (jui siib Deo esse nuhiit peccando, et ita superbiendo gratiam D(;i perdidit, satisfaciat oi, sui)jiciendo se homini ])ropter Deum, et ifa per hn- «nililatis meritum, gratiam \WÀ rccnperet (juam aniisil. (S. Bo.NAV., De prof, relig., 1. ii,c. 59.)
(.M) Ut ipsa diarilas, axi-.v. sil)i invicem hominrs lioào unitatis astrinjjit, liaberct adilnm rclunden-
La raison de cette nécessité se tire pren>i»'rement de l'ordre que Dieu a voulu établir dans son Église ; car, quoiqu'il put conduire tous les hommes immédiatement par lui-même , il n'a pas voulu néanmoins en user de la sorte, mais il les a fait dépendre les uns des autres, pour leur conduite ; et, soit qu'il ait eu dessein de punir par là notre désobéissance et d'abaisser notre orgueil , comme la pense saint Donaventure (50), soit qu'il ait voulu , selon la pensée de saint Augustin, entretenir par ce moyen une Haison plus grande entre les hommes (51), soit que , par un effet de sa bonté paternelle, il aii pris cette voie comme étant plus conforme à l'état de notre infirmité; il veut que les hommes soient gouvernés par les hommes, et qu'il n> en ait aucun de quelque qualité qu'il soit, qui n'ait besoin de quelque autre pour le conduire : Hoc vult Deus, ut homo per hominem doceatur, et minor majori subdatur dit saint Rernard {De ord. vit., cap. 5, apud S. Bernard.) I Heureuse servitude, » s'écrie saint Bonaventurc à ce sujet, « ou plutôt glorieuse liberté! Félix servitus, imo gloriosu liberlas, qua quis, in regiam venditus servitutem, Deum et vicarios super se regnare constiluens, suœ prorsus, renuntiat volunlati ! t [Spec, discipl. ad nov., p. \, c. -4.)
Mais en supposant même que l'ordre établi do Dieu ne nous obligeât point à nous soumettre à un directeur , l'expérience de nos faiblesses et des misères sans nombre auxquelles nous sommes exposé.s en cette vie, devrait sulBrc pour nous y assujettir. En eflel, elles sont si 'grandes que jamais nous ne nous débarrasserons sans le secoure d'un directeur (52). i Nous succomberons infailliblement, > dit saint Ambroise, t si nous n'avons un ami charitable, qui nous console dans nos afflictions, qui nous relève dans nos découragements, nous excite dans nos langueurs, en un mot , qui fasse à l'égard de notre âme ce que faisaient autrefois, â l'égard du paralytique, les personnes charitables qui le portèrent devant Notre-Seigneur, afm qu'il le guérît (53). i Faute de ce secours, on s'égare, on se décourage et souvent on se perd. Ne vous imaginez donc jamais, dit le Sage, que vous vous suHisez à vousmême, et que vous êtes assez fort pour vous conduire vous-même ; car ce serait tomber dans une grande folie et une insupportable arrogance : Ne dicas : Sufficiens rniln sum. (Eccli. xi, 20.)
En troisième lieu , le jhîu de lumières que nous
dorum et quasi misoeiuloriiin sibimet aniniorum , dum homines per homines discerent. (De doctr. chrisùan., in prolog.)
(52) Nisi (iuis(iue adjuvelur a supcriore , nullo modo est sibi idonens, ut sese tantis miseriaruni impiicameiitis expédiât.
(.5.1) Ut actuiim nostronim clauda vesligia verbi ni'Ieslis remedio reformentiir, sint aliqui monilores mentis, qui animum hominis quamvis exterioris «■(M-poris dcbilitate torpeiitoin ad superiora eriganl. (|U(iriim riirsus admiuicnlis et attolbre et iiumiliare se facilis ante Jesimi (•olloceliir, D(uiiiiiic»> videri dignusaspcclu. (S. Ambr., /« Luc, 1. v, n. 10.)
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avons , en ce qui regarde notre propre conduite, nous oblige encore h prendre un directeur, si nous voulons ne nous point perdre. Il est certain que nous nous trompons tous les jours en nos propres affaires, que la passion qui nous aveugle , ou l'intérêt qui nous surprend , nous cachent aisément nos obligations, et nous font prendre pour vertu ce qui n'est qu'un pur effet de l'amour-propre. L'àme se trompe tellement elle-même , dit saint Grégoire, el elle est si aveugle en ce qui la regarde, qu'elle se persuade souvent avoir aversion d'un mal qu'elle aime , et aimer un bien qu'au fond elle n'aime pas (hi). < Bien plus, > ajoutent saint Basile el saint Grégoire,! elle ne peut se détromper elle-même, à cause de son amour-propre qui lui ôte le jugement (55), lui faisant voir les choses tout autrement qu'elles ne sont (56), et faisant même qu'elle 6e plaît" dans ses illusions (37). Il est donc absolument nécessaire qu'elle ait recours à un sage directeur qui lui fasse connaître ses dérèglements et ses devoirs. »
Si nous avons de la peine à déférer en ceci à l'autorité des saints, et aux raisons dont ils se sont servis pour nous persuader la nécessité d'un directeur, nous n'avons qu'à faire un peu de rcflexioji sur nous-mêmes, pour en être convaincus par notre propre expérience. Car combien verrons-nous d'égarements dans notre conduite, combien de recherches et de vanités secrètes dans notre cœur, combien de passions et de vices déguisés, dont nous ne nous serions jamais aperçus, sans le secours d'un directeur ! Le monde nous trompe, nos amis nous flattent, personne presque n'ose nous reprendre et nous dire la vérité ; en sorte que nous ferons nécessairement une inûnité de fautes el d'omissions, sans nous en apercevoir, à moins que nous n'ayons un ami fidèle à qui nous donnions sur nous une pleine liberté, el qui, connaissant tout le fond de notre cœur et de nos dispositions, puisse nous avertir avec confiance de nos devoirs et de nos manque^ menls.
Enfin, la nécessité de mourir à notre propre volonté est encore un puissant motif pour nous obliger à prendre un directeur de qui nous dépendions en toutes choses. La propre volonté, disent les saints, est une lèpre dont il faut absolument nous défaire; c'est elle seule qui nourrit les flammes de l'enfer, c'est elle qui entrelient le feu de la convoitise el éteint les flammes de la charité, c'est elle qui anéantit tous nos mérites et corrompt toutes nos bonnes œuvres : Deum impugnat , infernum ditat, samjuinem Christi évacuât (S. Bern., serm. 3, De
(54) Saepe sibi de se mens ipsa nientitur, el fingit se de bono opère (amare quod non amat, de mundi auiem gloria non amare quod amat. (S. Grec, Past., 1. I, c. 9.)
(55) Amor urivatiis quem erga me ipsum habeo, auferl mihi verum judicium de me ipso {De inter. dom., c. 37, n. 77, apud S. Bernard.)
(5G) Pro cerlo credendum rem omnium esse d'f-
DE L'OBEISSANCE ENVERS LE DIRECTEUR. 438 Resun. Dom., n. 3) ; Hac fit ut bona tua bona non sint. (Id., serm. 71, In Cant., n. U.) U faut donc travailler tout de bon à la détruire. Or , nous ne le ferons jamais plus eflicacement que par la voie d'un directeur. Tant que nous sommes réduits à notre propre conduite, nous sommes obligés de nous déterminer nous-mêmes en mille rencontres, et par conséquent de suivre notre propre volonté. Suivons donc en ceci l'exemple de tous les fidèles serviteurs de Dieu ; soumettons-nous à un directeur, qui nous conduise de sa part, et entre les mains duquel notre propre volonté se trouvant liée comme une victime destinée au sacrifice, soit immolée sans cesse par le glaive de l'obéissance , et trouve autant de fois la mort (ju'elle voudrait reprendre ses forces el donner quelques signes de vie.