CHAPITRE V
Que c'est un remède souverain contre les tentations que de les découvrir au directeur.
Nous avons déjà dit que c'est un principe fconimunémont reçu par les saints, et même un des premiers principes de leur doctrine spirituelle, qu'il faut découvrir promptement au directeur toutes les tentations que l'on éprouve. Voyons maintenant sur quoi ils ont fondé ce principe, et quelle raison ils ont eue de nous l'inculquer si fortement.
Cassien nous le fait connaître dans le W livre de ses Institutions, où il dit que si nous suivons cette règle, et que nous découvrions promptement toutes nos tentations à notre directeur , le démon ne trouvera plus aucun moyen de nous tromper par ses artifices. En nous conduisant de \a sorte, ajoute-t-il , nous ne comoattons plus en ipprontis et en novices , comme nous ferions si nous combattions par nous-mêmes, mais nous combattons en hommes expérimentés, parce que nous ne faisons que suivre les avis d'un directeur expérimenté en cette milice spirituelle. Nous combattons, non avec notre seul esprit et nos lumières particulières, mais avec les armes et la sagesse delà personne qui nous conduit (GT). Aussi les anciens Pères du désert tenaient-ils pour constant que le démon ne pourrait jamais s'assujettir les serviteurs de Dieu, sans leur persuader de cacher leurs tentations à leur directeur; en sorte que la seule crainte de les découvrir leur paraissait être la marque la plus assurée qu'on pût avoir d'une pensée tout à fait diabolique (62).
Mais si les saints ont toujours extraordinairement recommandé la pratique dont nous parlons, le démon, de son côté, n'a rien omis pour la décrier, et pour empêcher les serviteurs de Dieu de s'y soumettre. Saint Dorothée assure qu'il n'y a rien qui donne tant de joie au démon, que de voir la répugnance extrême de certaines personnes pour découvrir leurs tentations ; car, combattant alors seul à seul, il en vient aisément à boiit, et il est assuré de la victoire. Malheur à celui qui est seul, dit le Sage,
n'y a rien qui fasse tant »le peine à l'esprit de .enèbres, parce qu'il voit bien qu'une àme en cet état ne peut être surprise, et comme il perd toute espérance de la vaincre, il la laisse bientôt en paix et se retire.
C'est ce que saint Ignace explique très-bien dans le livre de ses Exercices {Exerc, reg. 15, Ad spirit. discern.), par une comparaison que nous ne ferons pas difficulté de rapporter ici , après qu'un saint si éclairé de Dieu a jugé à propos de s'en servir. Le démon, dit-il, se comporte envers nous, lorsqu'il nous tente , de même qu'un impudique se comporte dans le monde envers une fille qu'il veut séduire. Il ntj a rien quil ne fasse pour l'oblifjer de condescendre à ses désirs : mais surtoui il n'y a point de précaution qu'il ne prenne afin qu'elle lui garde le ^cret ; pourvu qu'il puisse gagner sur elle qu'elle ne le découvre point , il n'y a rien qui lui paraisse impossible ; c'est pourquoi il lui recommande si fort du ne point découvrir leurs entretienSi et snrtou. de lenir leurs petites intriguée enlièremenl cachées au père et à la mère. C'est avec rtii.^on qu'il use de cette précaution, parce qu'il sait bien que toutes ses prétentions, aussitôt qu'elles seront découvertes^ s'en iront en fumée. Il en est de même lorsque le diable nous tente et qu'il veut nous séduire. La première chose qu'il nous inspire, est de ne point parler de nos tentations , de ne les découvrir à personne , parce qu'il est assuré de réussir tôt ou lafd dans ses desseins, s'il nous peut persuader de les tenir cachées. Muis aussitôt que nous les faisons connaître à notre directeur, il se retire, parce qu'Usait bien au'il n'y a plus rien à faire pour lui.
C'est là l'esprit et la conduite de tous ceux qui ne se conduisent que par artifice , et qui veulent surprendre quelqu'un. Aussitôt qu'ils sont découverts, ils se regardent conmie vaincus, et ils se retirent : Omnis enim qui maie agit, odit lucem. (Joan. m , 20.) C'est ce que l'abbé Moïse expliqua autrefois admirablement à Cassien, dans une conférence qu'ils eurent ensemble sur ce sujet. « La première preuve de l'humilité véritable, i> dit le saint abbé, « es: la fidélité à laisser le discernement de toutes nos actions et de toutes nos pensées, à la sagesse de nos supérieurs ou directeurs , renonçant à nos propres lumières, pour suivre la leur en toutes choses, et ne distinguer le bien d'avec le mal que par les règles qu'ils nous donnent. En suivant fidèlement cette rèyœsoli! (Eccle. iv, 10) car il n'y a personne qui le gle, un jeune homme n'apprendra pas seulement à soutienne pour fempêcher de tomber ; et s'il toitibe, marcher droit dans le véritable sentier de la vertu ; il n'y a personne aussi qui lui donne la main pour le mais il se prémunira contre tous les artifices et les
relever. Mais quand on est soutenu par un directeur à qui on se découvre avec une entière simpUcité, il
(61*) Ita fit ut in nuUo circumvenire juvenemcallidus inimicus vclut inexpcrtum ignarumque priBvaleat, nec uUa fraude decipcre, quem pryevidet non siia, sedsenioris discrctionc muniri, et suggestiones siias vel ignita jacula quLCCunque in cor ejus injecerit, ut seniorem cclet non posse suaderi. {Insiit., lib. IV, c. i).) •
OiiUVKES COMKLKTES DE M. TkONSON. 1
embûches de l'ennemi ; on peut même dire, en général , que jamais personne ne pourra être séduit ,
(6-2) .Aliter subtilissimus diabolus illudere vel dejicerc juniorem nonpotcrit, nisi cumeum ad cogitationum suarum velamen illexerit. Générale namque et evidens indicium diabolicic cogitationis esse pronunlianl , si eam seniori confundimur apcrire. {Ibid.)
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ant qu'il réglera sa conduilo par le jugement et 'exemple des anciens, et que jamais la- ruse de Tesfirit infernal ne pourra surprendre la simplicité de celui qui découvre sans réserve toutes ses pensées à son directeur, et qui , bien loin de les retenir en iui-même, par une honte dangereuse et criminelle, les soumet au jugement de ses supérieurs ou directeurs pour suivre en tout leur avis (63).
« Une mauvaise pensée se détruit, aussitôt qu'elle voit le jour, et sans attendre même le jugement du directeur. Le serpent affreux qui s'était glissé dans notre cœur, par l'inspiration du démon, étant tiré du fond de notre âme , comme d'une caverne obscure où il se cachait, est aussitôt réduit à une honteuse fuite ; mais tant que les suggestions du démon sont retenues dans notre cœur par une mauvaise honte, elles nous dominent avec empire (G4).
« Pour montrer plus clairement la vérité de ce que je vous dis, t continue l'abbé Moïse, « je vous rapporterai une action de l'abbé Sérapion, qu'il racontait souvent lui-même à ses disciples , pour les instruire sur un point si important :
Lorsque j'étais encore enfant , disait ce vénérable abbé, et que je demeurais encore avec l'abbé Tliéonas, le démon m'engaijea, par ses artifices, dans cette malheureuse habitude, qu'après avoir pris mon repas ordinaire , après l'office de Nones, je dérobais tous les jours un petit pain, que je mancjeais le soir en cachette. Quoique je fisse ce larcin volontairement , et qu'en cédant à mu sensualité, je me confirmasse de plus en plus dans cette habitude d'intempérance , cela n'empêchait pas que, revenant à moi après cette satis- 'ection passagère, je ne fusse incomparablement plus tourmenté du mal que j'avais fait en dérobant le pain, (fue je n'avais eu de plaisir en le mangeant. Je gémissais sur la tyrannie du démon, qui m'imposait cet acte d'ititempérance , comme autrefois les cruels exécuteurs de Pharaon imposaient de pénibles travaux au peuple de Dieu ; et ne pouvant me délivrer de cette malheureuse nécessité, je rougissais de découvrir mon larcin à mon supérieur. Mais il arriva un jour, par une conduite particulière de Dieu , qui voulait me tirer de cette longue servitude, que quelques solitaires vinrent visiter mon abbé, dans le dessein de s'édifier de ses instructions. Après qu'on fut sorti de table , on s'entretint de quelques sujets de piété; et le saint vieillard répondant aux questions qu'on lui faisait , tomba insensiblement sur la gourmandise dont il traça un affreux portrait. Il parla aussi avec étendue, de l'empire qu'avaient sur nous les mauvaises pensées, lorsque nous les tenons secrètes, et représenta vive-
(C3) Humilitatis haec erit prima probatio, si universa non solum qua; agenda sunt, scd etiam quic co^itanlur, senioruni rcserventur examiiii , ut niliil quissuojudiciocredens, illorum perouniiadeiinilioni acquiesçât, et quid bonum vel malum debeat judicare, eorum iraditione cognoscal. Qua; inslitutio non solum per vcrani discretionis viam juvenem recto Iramite docebit incedero, verum cliani ciinctis frau- «ribus et insidiis inimici sorvabit ilhesum. Nullalcnus enim decipi polerit quisque, si non suo judicio,
ment la violence qu'elles exerçaient sur nous, tant que nous les cachons par le silence. Ce discours si animé fut pour moi comme un trait de feu qui me pénétra, et le remords de ma conscience joint à la véhémence des paroles du saint vieillard, me faisant croire que c'était pour moi seul qu'il parlait de la sorte, je me laissai aller d'abord à des soupirs que je tâchais d'étouffer. Mais la douleur et la componction augmentant, se répandirent tout à coup au dehors par des sanglots et des larmes abondantes. Alors je tirai de mon sein le petit pain, que selon ma coutume j'avais dérobé pour te manger le soir ; je le fis voir à tous les solitaires ; je leur déclarai que j'en mangeais tous les jours autant et en cachette; je me jetai par terre, et je demandai pardon avec une grande abondance de larmes ; je conjurai enfin tous les témoins de mon crime de prier Dieu pour moi , et de lui demander qu'il me délivrât de cette dure captivité, dans laquelle je gémissais depuis si longtemps. Mon vénérable abbé, me voyant en cet état , me dit : t Courage, mon fils, ayei confiance en Dieu, vous n'avez pas besoin de mes paroles ; la déclaration que vous venez de faire de votrf faute vous a enfin délivré de cette longue servitude sous laquelle vous gémissiez ; vous avez aujourd'hui triomphé de l'ennemi qui vous tenait assujetti depuis si longtemps ; votre confession le tient à cette heure plus abattu sous vos pieds, que votre silence ne vous avait abattu sous lui : vous étonnez-vous qu'il vous ail dominé si longtemps, puisque ni vous ni personne ne s'opposait à lui? Mais maintenant que eet esprit de malice se voit découvert, il ne pourra plus vous inquiéter à l'avenir, et ce serpent infernal n'osera plus se chercher une retraite dans votre cœur , après qv.e, par une confession salutaire, vous l'avez tiré de ses ténèbres pour l'exposer à la lumière (65).
A peine le saint vieillard eut achevé de parler, qu'une flamme sortie de mon sein remplit la cellule où nous éiions d'une odeur de soufre si infecte, que sa puanteur nous permit à peine d'y demeurer. Le saint abbé, reprenant alors la parole: « Mon fils, t dit-il, i vous voyez la vérité de ce que je viens de vous dire, votre humble confession a chassé visiblement de votre cœur votre ennemi , et sa fuite manifeste vous montre que le tyran que vous venez de découvrir n'aura plus à l'avenir aucun pouvoir sur vous. » Ce que le saint vieillard me prédit alors arriva de la sorte : car la confession que je fis de ma faute détruisit tellement cette honteuse domination que le démon exerçait sur moi , qu'il n'a pas même essayé de me tenter sur ce point , et que depuis ce temps je n'ai jamais senti le moindre désir d'un semblable larcin.
scd majorum vivit exemplo : ncc valebit ignorationi cjus cailidus hostis illudere , q<ii univcrsas cogitatioucs in corde uascentos, porniciosa vcrecundianescit obtegere , sed (îas maturo examine senioruni veJ reprobat vel admittit. (Collât, ii , cap. 10.)
(6i) Tandiii cuim suggestionos cjus noxiac dominantur in nobis, quandiu celanlur in corde. (Ibid.)
(()')) N('(; in te latibulum sibi leierriums serpens dein(U'j»s usurpabil, de tonebris tui cordis salutari confessiono protractus ad lucem. {Ibid., t. H.)
455 TRAITE DK L'OBEISSANCE. - PART. II. DE L'OBElSSAiNCE EiNVERS LE DIRECTEUR iU I Tout oeoi nous est pnrfailoniont bien niarqiit'
par cos paroles de V Ecclésiastique (\ , 11) : Site &i^rpeut mord sans faire entendre son sijïlement , l'enclianteur ne peut apporter de remède à sa morsure. Ne senible-t-il pas, on effet, nous apprendre par ces ^ paroles, que si nous ne découvrons, par une humble confession, nos mauvaises pensées à quelque liomme spirituel, qui puisse, par les divins enchantements de l'Ecriture , y apporter un prompt remède , et tirer de notre cœur le venin que le serpent infernal y avait jeté, notre perte est indubitable, et personne ne nous pourra sauver? »
Voilà le fond de l'entretien que Cassien eut sur ce sujet avec l'abbé Moïse. Nous y voyons clairement combien Dieu bénit la conduite de ceux qui se découvrent entièrement à leur directeur. Cette pratique d'humilité lui est si agréable, que non-seulement il nous y fait trouver le remède à toutes sortes de tentations, mais que souvent môme, avant que le directeur nous réponde et qu'il nous ait dit une seufe paroie, la tentation est entièrement dissipée et le démon s'est déjà retiré ^66).
Si dans les maladies du corps on pouvait trouver de semblables remèdes , s'il y avait des médecins qui pussent nous guérir sans autre remède que la simple exposition de nos maladies , quelle estime ne ferait-on point de ces médecins , et avec quelle confiance ne leur découvrirait-on pas les plus fâcheuses maladies? Or, ce qui ne peut arriver pour la santé du corps , c'est ce qu'on expérimente tous les jours pour la guérison des âmes ; car, en découvrant simplement vos tentations à votre directeur, il arrive très-souvent que vous en êtes à l'instant parfaitement délivré.
Je dis bien davantage : souvent même, avant que de proposer votre tentation, la résolution seule de la découvrir la dissipe, et vous rétablit dans la paix. L'histoire ecclésiastique en offre plusieurs exemples: en voici un en autres fort remarquable , et qui est rapporté dans les Vies des anciens Pères de l'Egypte. Un religieux, se trouvant dans quelque doute dont il souhaitait avoir la solution , eut recours à Dieu pour obtenir cette grâce, et employa particulièrement pour cela le jeûne et la prière , qui sont ordinairement les moyens les plus efficaces auprès de la majesté divine. Il passa soixante et dix semaines dans cet exercice de pénitence ; et voyant qu'après tant de temps il ne recevait point l'éclaircissement qu'il désirait, il résolut d'aller proposer sa peine à un ancien solitaire, qui demeurait dans le môme désert.
Mais à peine fut-il sorti de sa cellule, qu'il rencontra un ange qui lui éclaircit parfaitement toute sa dillicullé et dissipa entièrement son doute, lui disant que l'humilité avec laquelle il s'était résolu d'aller demander avis à un autre lui avait obtenu ce que tant déjeunes et de prières n'avaient pu faire. Nous avons encore un exemple remarquable sur ce sujet, en la personne de ces deux lépreux , qui s'étaient adressés à Notre-Seigneur pour être guéris ; car ce divin Sauveur leur ayant ordonné de se présenter aux prêtres, ils se trouvèrent en chemin guéris de leur lèpre : Factum est autem , dum ircnt, mundati sunt. {Luc. XVII, 1-4.) C'est ainsi que Dieu fait des miracles , pour faire connaître combien il se plaît à nous voir humiliés , et assujettis aux personnes qui tiennent sa place auprès de nous. Ce qu'il y a ici de plus surprenant, c'est qu'il arrive souvent qu'en menaçant seulement le démon, ûe laire connaître ses suggestions à notre directeur, il prend la fuite et quitte la partie. C'est pounjuoi il est bon de \ lui faire souvent cette menace, et d'imiter ainsi les petits enfants qui, lorsqu'on les fâche et qu'on les tourmente, menacent de le dire à leur père ou k leur mère.