CHAPITRE VI
Que nous ne devons pas laisser de proposer nos tentations à notre directeur, quoique nous croyions savoir d'avance ce qu'il nous répondra.
Comme il n'y a rien de plus important pour le salut que d'êtresoumisà un bon directeur et d'avoir pour lui une entière ouverture de cœur, il n'y î. rien aussi dont le démon ait plus d'aversion, et dont il s'efforce davantage de nous détourner, l sait qu'une âme, retranchée sous la conduite d'un directeur est en assurance contre ses attaques , et qu'il ne peut ni l'ébranler par ses efforts , ni la surprendre par ses ruses (67). Il sait que le directeur est pour cette âme comme un bouclier qui 1.^ rend invulnérable (68). C'est pour elle comme un asile et un port assuré qui la garantit du naufrage; enfin , comme une forteresse bien munie ,, où û ne peut avoir aucune prise (69),etqu'amsiil ne la surmontera jamais, à moins de lui ôter ou de lui rendre inutile celte défense (70). Il voit au contraire, qu'une âme qui ne s'ouvre point à son directeur est capable de toutes sortes d'illusions, qu'elle ressemble à une ville sans bastions et sans murailles (71), et par conséquent très-facile à surprendre, parce qu'on y peut avoir entrée de toutes parts (72). Il sait qu'aussitôt qu'elle est dépourvue du puissant
(66) niico ut patefacta fuerit cogitatio maligna, evanescit , et antequam discrelionis judicium proferatur, serpens teterrimus, velut tenebroso et subterraneospecu,confessionis virtute pertractus ad lucem et traduclus qiiodam modoacdehonestatus abscedit. (Caurian., Collât, ii, cap. 10.)
(67) Non invenit diabolus tune quomodo noceat, quomodo supplantet, cumex omni parte gubernetur homo, cum undique tutus sit et caulus. (S. Dorotii., doctr. 5. n. 2.^
(68) A cunctis fraudibus et insidiis inimici servat illaisam. (Cassian. Collât., ii, c. 10.)
(69) Ita fit ut in nullo circumvenire callidus hostis praivaleat, necuUa fraude deci.pere. (L. iv Instit., c. 9.)
(70) Nec aliter subtilissimus diabolus illudere aut dejicere poterit. {Ibid.)
(71) Sicut civitas diruta et non circumdata. (Cassian., Collât, n, cap. 4.)
(72) Nihil quod facilius expugnari queat. (S. DoivoTii., ibid.. n. 1.) "
secours d« la direction , elle est d'intelligence avec mi pour se perdre , et qu'il se l'assujellit aussi aisément quand elle se conduit elle-même, qu'il a de peine Jt ia vaincre lorsqu'elle est sous la conduite J'un directeur. C'est pourquoi il fait tous ses efforts pour décrier la direction; il suggère mille raisons et mille difficultés , pour empêcher qu'on ne s'y soumette. Mais le principal moyen qu'il emploie dans cette vue est de persuader à une àm"e qu'elle en sait assez pour se conduire, et qu'il est inutile d'aller trouver un directeur, surtout pour lui exposer ses peines, et lui découvrir ses tentations. Cette pensée vient à l'esprit des personnes pieuses qui, ayant lu quelques livres spirituels , et ayant ouï parler assez souvent de la vie intérieure, s'imaginent n'avoir pas besoin d'un directeur, ou n'être pas obligées de lui faire connaître leurs tentations et leurs pensées, parce qu'elles se persuadent en savoir assez pour connaître les remèdes qui leur soijt nécessaires, et tout ce qu'on peut leur dire sur de pareils sujets. C'est la pensée qui tourmenta autrefois saint Dorothée , et qui l'aurait déterminé à ne point proposer ses peines à son directeur, s'il ne l'eût repoussée comme une tentation des plus dangereuses.
Or, quoique nous croyions savoir très-bien ce que notre directeur doit nous répondre et les remèdes qu'il nous prescrira, il ne faut pas laisser de lui exposer toutes nos peines et nos tentations. Car, 1° il se peut faire que nous nous trompions, et il peut très-bien arriver que notre directeur nous fasse une réponse irès-diffé rente de celle que nous imaginions. Nous devons donc toujours nous délier de notre jugement, et suivre cette règle communément reçue des sages et des saints, que personne n'est bon juge en ses propres affaires ; et, comme nous voyons que les médecins, lorsqu'ils sont malades, appellent d'autres médecins pour les traiter, que les avocats prennent l'avis d'autres avocats dans leur propre cause, et qu'on récuse avec raison les juges eux-mêmes dans les causes où il s'agit de leurs intérêts ; ainsi devons-nous avoir un directeur à qui nous proposions toutes nos tentations, si nous ne voulons point être trompés, quelque persuasion que nous puissions avoir de ce qu'il doit nous répondre.
D'ailleurs, quand nous serions pleinement assurés de ce qu'il nous doit dire, il serait encore très-important de lui découvrir tout notre fond, afin de ne rien faire que par ses avis, et dans l'ordre de l'obéissance. Quand même il ne nous répondrait que ce que nous avons pensé, nous aurions toujours ce grand avantage, de faire par obéissance ce qu'autrement nous n'aurions fait que par notre propre détermination.
Ajoutez à cela que cette simplicité à se laisser conduire est un admirable njoycn pour éviter la vaine gloire, qui ne nian([ue point de se glisser dans toutes les actions que nous faisons de nous-mêmes et sans l'avis du directeur, selon la belle remarciue de saint Benoît : Quidquidsine voluntiUe vcl consensu pa-
Iris spiritualis fît, hoc vanœ glorice deputabitur, non mercedi.
Enfin la pratique de cette soumission et dépendance nous attire des grâces particulières pour bi'iu faire toutes nos actions ; la bénédiction de Dieu accompagnant toujours la parole du directeur, nous trouvons alors une très-grande facilité à faire ce qui nous paraissait auparavant très-difficile.
Saint Augustin rapporte à ce sujet un trait fort agréable. Une personne étant tombée malade voulut s'appliquer elle-même un excellent remède, dont un médecin s'était servi quelque temps auparavant pour la retirer d'une pareille maladie ; mais, voyant que ce remède ne lui profitait point, et n'avait pas le même succès que la première fois, elle résolut d'envoyer chercher le médecin, et lui ayant raconté ce qui se passait, elle lui demanda pourquoi, ayant pris la même médecine qu'il lui avait donnée autrefois, pour un pareil mal, elle n'en avait pas obtenu le même soulagement. Le médecin lui fit une réponse plaisante et pleine de sens. La raison, dit-il, pour laquelle celte médecine ne vous profite point, c'est que vous l'avez prise de vous-même, et que ce n'est pas moi qui vous l'ai ordonnée. Nous pouvons bien appliquer ceci à notre sujet. La raison pour laquelle tant de remèdes que vous avez appris dans les livres, et que vous connaissez très-bien, ne vous profitent point, c'est que vous voulez vous les appliquer vousmême, sans prendre l'avis de votre directeur qui est votre médecin spirituel. La médecine a bien une autre force, quand elle est présentée par les mains d'un médecin qui connaît votre complexion. qui voit tous les accidents de votre maladie, et qui sait accommoder les remèdes aux circonstances de votre
mal. Les eaux de la rivière de Damas étaient bonnes, et meilleures même que celles du Jourdain; cependant elles ne furent pas propres à guérir Naaman de sa lèpre : tandis que celles du Jourdain, qui ne lui auraient rien fait, s'il s'y fût plongé de lui-même, lui rendirent une santé parfaite, aussitôt qu'il s'y lava par l'ordre du prophète Elisée. C'est ainsi que Dieu concourt avec les paroles de notre directeur, et avec les remèdes qu'il nous prescrit. De là vient qu'une pratique très-bonne et très-aisée, qu'il nous prescrira, nous profitera mille fois plus que d'autres plus excellentes, que nous prendrions de nous-mêmes. Ainsi, quand vous sauriez tout ce qu'il vous doit dire, il ne faut pas laisser de lui proposer vos tentations et vos doutes. Vous trouverez même cet avantage à les lui découvrir, comme nous l'avons <h'!Jà dit, que vos tentations et vos peines seront souvent dissipées, avant qu'il vous réponde, souvent même avant que vous les ayez proposées, par la seule résolution que vous i)ren(lrez de les lui faire connaître. C'est ce que saint Dorolliée éprouva autrefois, au sujet d'une très-grande juMne dont il était tourmenté ; car, ayant pris la résolution d'en écrire à l'abbé Jean, (lisci|)le du bienheureux abbé Rarsanujihe, il s'en trouva tout à coup soulagé, avant (pie
4îi7 TIUITE DE L OBEISSANCE. - PART. 11. DE L'OBEISSANCE ENVERS LE DIRECTEUR. 45?
do lui envoyer sa leilre el avant luènie au'olle fût achevée (73).
Enfui, quand il n'y aurait point d'autres raisons d'expliquer à votre directeur tout ce qui se passe on vous que pour vous HHre bien connaître à lui, et vivre ensuite en toute sûreté sous sa conduite, ne serait-ce pas assez pour vous obliger à cette entière ouverture de cœur, quoique vous sachiez fort bien tout ce Qu'il vous doit répondre?