CHAPITRE Vil
Quêta légèreté des choses que nous avons à dire au directeur, ou la crainte de l'importuner, ne nous doivent pas empêcher de lui rendre un compte exact de toute notre conduite.
C'est une pensée qui se présente souvent à l'esprit de ceux qui ont un directeur, de ne lui pas parler de beaucoup de choses qui se passent en eux, parce qu'ils ne les croient pas assez importantes pour qu'il soit nécessaire de les découvrir Mais il faut prenore gante que cette pensée ne soit qu'un prétexte dont le démon se sert, pour empêcher l'ouverture de cœur que nous devons avoic pour notre directeur. Ce n'est pas la peine, dit-on, de l'aller trouver pour si peu de chose ; cela n'est rien ; pour quoi l'importuner et lui rompre la tête pour des bagatellesï
Pour vous prémunir contre cette tentation, considérez, 1" que ceux qui font profession de servir Dieu, et qui aspirent à la perfection, ne doivent point attendre qu'une chose soit consideraole ou absolument nécessaire, pour l'embrasser avec ardeur : quoiqu'elle ne soit point commandée; c'est assez qu'elle soit agréable à Dieu, pour qu'ils s'y portent de tout leur cœur. C'est pourquoi, quelque \ieu considérables que paraissent les choses, ils ne laissent pas d'en rendre un compte aussi exact que des plus importantes ; ils savent que c'est là ce que demande l'obéissance, l'humilité et la simplicité ; que c'est là ce qui édiûe et ce qui sert le plus à la perfection ; que c'est là ce qu'on appelle se rendre petit et devenir enfant pour l'amour de Jésus-Christ ; eafm, que plus ils sont anciens et éclairés, plus ils sont obligés de se soumettre à cette pratique, selon cet avis du Sage : Quanto magnus es, humilia te in omnibus. (Eccli. m, 20.)
Considérez en second lieu que parmi les choses qu'on cèle, sous prétexte de leur peu d'importance, il y en a souvent qui ne sont pas si petites qu'on l'imagine ; et que la seule répugnance qu'on éprouve à les dire fait chercher des raisons pour persuader qu'elles sont légères et de nulle conséquence. C'est ainsi que dans la confession , quand on a honte de déclarer quelque péché , le démon ne manque pas de profiter de cette répugnance naturelle, pour faire croire à une âme qu'il n'y a pas là de péché, ou du moins qu'il n'est pas mortel , et que par conséquent on n'est point obhgé de s'en confesser*. Oh ' com-
bien y en a-t-il que le démon a trompés par cette voie, et qu'd a entraînés, par un silence criiuinti, à faire de mauvaises confessions et des communions sacrilèges ! Cette seule répugnance, que l'on ressent; à découvrir quelque chose au supérieur, devrait sullire pour nous faire entrer en défiance, el pour nous convaincre qu'il est de la plus grande importance de nous ouvrir à lui sans réserve ; car, selon le sentiment des aneicns Pères du désert, rapporté par Cassien, la marque la plus assurée que nous puissions avoir qu'une chose est mauvaise, est la peine même que nous avons à la dire : Générale namque atque evidens indictum diabolicœ cogitationis esse prontuiliant, si eam seniori confundimur aperire. (Cassi.vn., 1. IV Instit., c. 9.) Chacun cherche naturellement à cacher le mal qu'il fait ; c'est pourquoi, toutes les fois qu'on se sent porté à cacher une chose, ou qu'on a peine à l'exposer aux yeux du directeur, on peut conjecturer avec beaucoup de vraisemblance qu'il y a quelque dérèglement secret qui empêche de la découvrir, selon cette parole de Notre- Seigneur : Qui maie agit, oait lucem. {Joan. m, 20.)
5° Quand il serait vrai que la chose qu'on ne veut pas dire au directeur serait légère, on doit craindre pour l'ordinaire qu'elle ne devienne considérable dans la suite , si on la tient cachée ; c'est pourquoi il est important de la déclarer, pendant qu'elle est encore petite, et que le remède est facile, t Les œufs des oiseaux couvés sous les ailes de la mère , ou, en certains pays, sous du fumier, forment peu à peu des poussins, qui en sortent pleins de vie, qui croissent ensuite et en produisent d'autres : de même, » [dit saint Jean Climaque, « les mauvaises pensées , quand elles restent cachées dans le cœur. et que la conscience les couve sans les exposer au directeur, éclosent tout à coup et se manifestent bientôt par des actes tout à fait déréglés . parce qu'on ne manque presque jamais d'en venir à l'exécution. »
Le démon en détourne encore plusieurs de recourir au directeur dans le besoin, par la crainte de lui être à charge et de l'importuner. S'il fallait lui proposer toutes ces choses, disent-ils , il faudrait toujours être à ses côtés , et il serait impossible qu'on ne lui devint tout à (ait ennuyeux et importun.
Voilà un des plus spécieux prétextes dont notre ennemi se sert pour empêcher l'entière ouverture de cœur envers le directeur. Mais voici le moyen de se détromper entièrement à ce sujet. Vous dites que vous craignez d'importuner votre directeur; mais savez-vous bien que, sans y penser, vous portez sur lui un jugement étrange , et que vous ne voudriez pas porter sur un simple artisan ? En effet, avez-vous jamais vu des artisans, à moins d'être tout à fait lâches et fainéants , se plaindre d'avoir trop de oesogne , et s'en tenir importunés ? Avezvous jamais appréhendé d'aller trouver quelipie ou-
(73^ Inlcr scribendum, Avteor, augeri mihi lietitiam senticbain (S. Doroih., doct. I, n. 17.)
viier, dans la crainte de lui être à charge , en lui donnant trop de travail ? Pourquoi donc avoir une pareille crainte dans vos besoins spirituels? Si un artisan se tenait importuné, quand on lui donne de la besogne, qu'en diriez-vous ? Avez-vous jamais vu un magistrat se plaindre de ce que vous lui donnez trop d'affaires? Et quel est le médecin qui trouve mauvais qu'un malade le consulte dans ses besoins et ses maladies ?
Mais, dira quelqu'un, ils ne se tienneitt pas importunés de ces visites et de ces consultations^, parce que c'est leur état et leur profession. Et n'est-ce pas aussi la profession de voire directeur, de vous donner des avis et de vous conduire ?
Mais, dira-t-on encore, c'est que toutes ces personnes (jagnent à cela leur vie ; et votre directeur n'y gagne-t-il pas la sienne ? Au fond , c'est de là que dépend sa vie , non pas corporelle , mais spirituelle , puisque du bon exercice de sa charge dépend sa grâce et son éternité. C'est pourquoi , de vous imaginer que vous l'importunez , c'est une pensée que la chanté ne peut souffrir.
Je dis plus , quand même vous l'importuneriez véritablement, vous ne devriez pas craindre pour cela de l'aller trouver. Quoi ! dans la crainte d'importuner un homme, vous négligeriez le principal et souvent l'unique moyen de savoir ce que Dieu demande de vous ? vous vous exposeriez' à déplaire à Dieu, et vous risqueriez ainsi la grande affaire de votre salut? D'ailleurs, si cela importune votre directeur, pourquoi prend- il la conduite des âmes ? S'il est bon directeur, cette importunité même doit faire le sujet de sa joie. Il y a plus : savez-vous bien que personne n'importune moins un directeur que ceux qui lui parlent souvent , pourvu qu'ils le fassent avec une entière ouverture de cœur ? Comme ils agissent librement avec lui , il agit aussi librement avec eux ; lorsqu'il est occupé à quelque affaire pressante, il peut sans peine les renvoyer à un autre moment. Mais pour ceux qui ne viennent le trouver que rarement , et qui ne l'approchent qu'avec crainte, il est impossible qu'il ne soit gêné avec eux. Comme ils ne lui parlent qu'avec gène , il ne leur répond aussi qu'avec peine ; car c'est l'ordinaire que le directeur n'a d'ouverture pour une personne qu'autant qu'elle en a pour lui. Il n'a garde de les renvoyer à un autre moment, dans la crainte qu'ils ne se rebutent ; ainsi, quehjue affaire qu'il ait, /1 faut qu'il se contraigne et qu'il se gène pour leur parler. C'est pourquoi , bien loin de craindre d'importuner nos directeurs, en leur parlant souvent, nous pouvons dire que c'est le véritable moyen de ne les importuner jamais, puisque c'est là au contraire ce que les nous directeurs souhaitent le plus, selon la remarque do saint Ccsaire : Hoc boni sacerdotes ftdeliter debent desiderare , ut filii eorum , pro sainte anima: snœ , assiduis cos interroyationibus intfuirlent. Cupimus a vobis islam laudabilem inquieludinem assidue sustinere , duminodo animas vcslras
videamus in Cltristi umore proficere. (Ilom. 20, inter Op. S. August.) Ce sont là certainement les sentiments que vous trouverez toujours dans votre directeur, et ce qui vous doit donner une grande confiance pour lui proposer toutes vos peines.