‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 119 sur 303 · L'OREISSANCE ENVERS LE DIRECTEUR · texte numérisé non relu

L'OREISSANCE ENVERS LE DIRECTEUR

plus de peine à dire, vous les expliquerez sans aucune répugnance, et même avec beaucoup ^Ic joie, (Vesl la nature de tous les exercices de piété : au commencement ils paraissent pénibles, mais bientôt la peine diminue ; on la ressent beaucoup moins avec le temps ; puis on ne la ressent plus du tout , enfin ils consolent, et on y trouve même de la joie ; mais, après tout, quand nous y aurions toujours un peu de peine, n'est-il pas raisonnable de nous faire un peu de violence pour goûter les grands avantages que l'on trouve dans cette conduite ? CHAPITRE IX.

Que la crainte de perdre notre réputation auprès de notre directeur ne nous doit point empêcher de lui déclarer nos tentations, et de lui découvrir tout notre fond.

Ce qui fait, pour l'ordinaire, que nous avons plus de répugnance à nous découvrir entièrement à notre directeur , et à lui expliquer toutes nos tentations et nos faiblesses, c'est la crainte de perdre auprès de lui notre réputation. H nous semble que s'il nous connaissait à fond, nous perdrions tout crédit dans son esprit, il ne nous regarderait plus de si bon œil, et n'aurait plus pour nous le même attachement. C'est ainsi que le démon en abuse plusieurs, qui , remplis de cette vaine frayeur, ne sauraient se résoudre à rendre compte de leur intérieur, ou ne le font qu'en partie et avec mille déguisements.

Il y en a peu qui ne se laissent aller à cette illusion; il n'y a presque personne qui n'imite notre premier père, et qui, à son exemple , ne tâche de cacher ses faiblesses, pour éviter la honte qu'on éprouve naturellement à les découvrir. Mais il est aisé de montrer que c'est là une appréhension imaginaire et sans aucun fondement : bien plus, on pcul avancer avec confiance , que ceux qui ont une entière ouverture de cœur pour leur directeur, en sont bien plus estimés que ceux qui usent de réserve et de dissimulation à son égard. Quoique nous ayons déjà dit quelques mots sur ce sujet dans les chapitres précédents, il est important d'en parler plus à fond dans celui-ci.

Je dis donc qu'il n'y a rien qui soit aussi capable de ruiner la réputation d'une personne, dans l'esprit de son directeur, que de ne lui pas découvrir ses peines et ses tentations avec une entière ouverture de cœur. En effet, il est impossible que tôt ou tard le directeur ne s'aperçoive de cette réserve, qui ne peut manquer de lui inspirer beaucoup de défiance à l'égard de la personne qu'il conduit; tandis que si elle avait déclaré simplement ses faiblesses, il n'aurait jamais eu d'inquiétude à ce sujet. Toute l'impression que peut faire sur son esprit la déclaration de nos faiblesses ne sera jamais aussi fâcheuse que notre dissimulation : car tout ce qu'il pourra conclure de nos aveux, c'est que nous avons failli en (|uelqucs

lor aperitur. (L. vu Moral., c. uU., et Pastcr., p. m, admonit. io.)

W:> OtUVRES COMPLETES DE M. ÏRONSON. AU occasions, que nous avons manqué de ferveur et (Je Car pour ce qui regarde dabord les tentations, quelfidélilô en certaines choses; tout au plus que nous que honteuses qu'elles puissent être, on sait que sommes coupables de beaucoup de lautes et de fai- c'est le propre des serviteurs de Dieu d'être exercés blesses : mais de croire une personne artificieuse et par cette voie. Ceux qui ne songent guère à leur sa dissimulée, c'est assurément plus fâcheux que tout le lut ne savent presque pas ce que c'est que tentation ; reste ;car c'est ce qui ôte tout à fait la confiance, et car, outre qu'ils n'y prennent pas garde, le démon, ce qui donne lieu de soupçonner beaucoup d'autres <iui les tient déjà sous son empire, n'a pas besoin de déréglcffjenls. Quand un directeur s'aperçoit qu'il perdre beaucoup de temps à les tenter. Mais ceux y a des choses qu'on lui cache, que peut-il penser qui se retirent du monde, pour vaquer plus partisur tout le reste? n'a-t-H pas sujet de dire en lui- culièrement au service de Dieu et à leur salut, sont

même : Puisqu'il ne veut pas déclarer une telle chose, que sais-je s'il n'est pas aussi coupable d'une telle autre? Jugez quel peut être le sentiment et la dispos tion d'un directeur envers une personne dont la franchise lui est si justement suspecte.

Je dis en second lieu que, si les personnes qui ne se découvrent pas entièrement à leur directeur lui sont naturellement suspectes, celles au contraire

toujours attaqués de plus rudes et de plus fâcheuses tentations, selon celte parole du Sage : Fili, acce- (lens ad servilutcm Dci... prœpara animam tuam ad tenlationem. {Eccli. ii, 1.) C'est ce qui fait aussi qu'ils ont souvent plus de peine à les déclarer ; car le dial)le a coutume de leur mettre dans l'esprit, que leurs tentations sont tout à fait honteuses et extraordinaires, et qu'il n'y en a peut-être jamais eu de

qui n'ont point pour lui de réserve sont ♦oujours pareilles. Dans cette persuasion, ils ne peuvent se

celles qu'il chérit et qu'il estime davantage ; tn sorte que ic vrai moyen de lui gagner le cœur est de lui découvrir entièrement le nôtre, et de ne lui rien cacher de ce qui nous touche. La raison est qu'il n'y a rien qui nous porte tant à aimer une personne, que de savoir qu'elle nous aime ; aussi est-ce le principal motif dont saint Jean se sert pour nous exciter à aimer Dieu : Nos ergo dilicjamus Dcum, Quoniam Deus prior dilexit nos. (/ Joun. iv, 19.) Or, une des choses qui font le mieux connaître qu'on aime beaucoup une personne, c'est de n'avoir pour elle aucun secret. C'est par là que Notre-Seigneur prouve la grandeur de son amour envers ses disciples. Je vous ai appelés mes amis, leur dit-il, parce ^ue je vous ai découvert tout ce que j'ai appris de mon Père : Vos antem dixi amicos, quia omnia qnœcunque audivi a Pâtre meo, nota feci vobis. {Joan. XV, 15.)

Quand donc un directeur voit qu'une personne hii découvre entièrement son cœur, et qu'il n'y a rien qu'elle ne lui déclare, il ne peut douter qu'elle ne l'aime véritablement, qu'elle ne le regarde comme son père, qu'elle ne le considère comme tenant la place de Dieu. Mais s'il voit qu'on ne lui parle qu'avec réserve, qu'on se sert de déguisements et de délours, qu'on cherche à lui faire voir les choses autrement qu'elles ne sont, il est impossible que cela ne lui ferme le C(eur, et ne refroidisse son afièction. (lomment voulez-vous, en efl'el, que votre directeur vous aime comme son fils, si vous ne voulez pas le regarder comme votre père? Agissez donc avec lui franchement ; donnez-lui une entière confiance, vous verrez (pj'il agira envers vous avec une tendresse de |)ère, et qu'il vous traitera véritablement conune son fils.

Je dis, en troisième lieu, que non-seulement la tendresse de votre directeur pour vous ne diminuera point, par h; coni|)te que vous lui rendrez de toutes vos tentations et de toutes vos n)isères , mais encore que vous ne perdrez par là rien de son eslinjc.

décider à les faire connaître à un directeur , craignant qu'il n'en soit surpris, comme d'une chose tout à fait nouvelle et extraordinaire. Rien n'est plus dangereux que cette persuasion , particulièrement pour les commençants qui , n'ayant point encore d'expérience des voies intérieures, s'imaginent être bien coupables, quand ils ressentent de fortes tentations dont ils ne peuvent se défaire, ou que tout est perdu quand ils ont fait quelques fautes. Mais tenons pour assuré , que souvent il n'y aura pas même de notre faute dans ces tentations, et que, quelque honteuses qu'elles nous paraissent, le Directeur en sait bien d'autres encore plus fâcheuses, et qui cependant ne le surprennent pas. Il sait que c'est là l'épreuve ordinaire des saints , dont saint Paul même et les plus grands serviteurs de Dieu n'ont pas été exenipts. Ainsi, quelque extraordinaires que vous paraissent vos tentations, s'il a un peu d'expérience, il en aura bien vu d'autres travaillés de !a même peine qui vous tourmente , et peut-être, ce qui est très-ordinaire, aura-t-il passé lui-même par cette épreuve. Niliil sub sole novum, dit le Sage {Eccle. i. 10.) C'est même une conduite de Dieu assez commune, de faire éprouver aux directeurs les tentations et les peines des personnes qu'ils conduisent, afin qu'ils aient ensuite plus de compassion de leurs misères, et plus de grâce pour les en retirer, comme saint Paul le disait autrefois de lui-même : Sive tribulduiur, pro vcslra cxliorlalione et salute... quœ operalur tolcrantiam carumdcm passiotmm quas et nos patiniur. (II Cor. i, 6.)

Que si vous avez consenti à (juehjue tentation, et (]ue vous ne puissiez vous résoudre à le dire nettement à votre directeur, considérez qu'il sait parfaileuient combien il est ordinaire aux hommes de tond)er ; il n'ignore pas que nous sommes tous connue des vases de terre, qui, étant fragiles de leur nature, se cassent fort aisénicut ; il le sait tout à la f(»is par rexpérieiicc de sa propre faiblesse, el [tiU' l'expérience ([uil a dans la conduite des âmes.

46^ TRAITE DE LOBEISSÂNCE. — PART. II. PE I/OREISSANCE ENVERS LE DIRECTEUR. 4-;G

C'est par tDUies ces considérations, que le célèbre Gerson OAlioiiait antrolois les jeunes g;ons à déclarer lidèloiuent tous leurs pécliés en confession. Pensezvous, dit-il, que j'estime moins une pcrsorine parce qu'elle me dit ses pt'chés, et me fait connaître ses fautes ? Ao», j^ fie l'estimerai et ne la chérirai pa^ moins pour cela, que je ne le faisais auparavant ; au contraire, je l'en estimerai duvautai]e , la considérant comme mon fils bien-aimè, qui a pour moi une telle confiance, qu'il me découvre ce qu'il n'oserait déclarer à son propre père : « Amabo cum potius ut lilium charissimum; ut eum pra'terea quem timcre Deuni scivero ; ul eum subinde qui meœ fidei se totum commiserit, ut ea proderet mentis vulncra indecora, quœ charissirriis forte parentibus nequaquam ostendisset. » Dieu sait, coutinue-l-il , l'alfeclion et la tetidrçsse que je ressens pour ceux qui me découvrent ainsi leurs misères ; plus elles sont (jrandcs, et plus mon cœur s'amollit et mes entrailles s'attendrissent. « Ita in corde meo scil veritas , quam dulcius afficior atque mansuetiv.s, ad illos quos et luagnis et yravibus criminum periculis eruditos esse consprcto, quam ad alios minus sauciatos. (De parv. adCItr. iruhend. consid.4.) Celle huuiiliié, celte simplicité avec laquelle on déclare ses fautes, par le désir d'être guéri et de trouver quelque remède, touche tellement un directeur, qu'il voudrait pouvoir moUre une personne dans ses entrailles , et lui donner son propre cœur. Qu'un étranger s'adresse à nous et nous découvre ses misères, nous en sommes touchés, nous soïsmcs ravis de le pouvoir servir, nous tâchons de le consoler et de ranimer son courage. Mais si nous fai- S!»ns «ela pour des personnes étrangères et inconnues, que ne ferions-nous point pour nos propres enfants ? Que personne donc ne soit assez malheureux pour cacher ses misères à son directeur, puisqu'il n'y a rien à perdre, et qu'il y a au contraire tout à gagner à les lui découvrir sincèrement,

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