‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 120 sur 303 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Continuation du même sujet.

Pour remédier encore plus efficacement à la crainte de la confusion, qui empêche souvent de déclarer à un directeur toutes les tentations qu'on éprouve, et toutes les fautes que l'on commet, il est important de bien considérer que la seule chose véritablement honteuse, et digne de copfusion devant Dieu et devant les hommes, est de faire le mal ou d'être résolu de le commettre ; mais que de s en repentir, dje s'en humilier, de pleurer et déclarer ses fautes, c'est une chose très-honorable devant Dieu et devant les hommes qui nous tiennent sa place. Les docteurs examinent en théologie, si les péchés que les saints ont commis en cette vie seront connus et manifestés au dernier jour. Les uns soutiennent l'affirmative, et les autres la négative. Mais ce qui est très-coostant et dont personne ne doute, c'est ((ue, s'ils sont manifestés, ce ne sera pas pour la hunlc et la confusion de ceux qui les auront toin-

inis, mais pour leur honiioiir et leur louange, pa.-^C! (|u'on verra en même itMups la pénitence et la sulisfaction rigoureuse qu'ils en ont faite. C'est ainsi que Dieu sait tirer le bien du mal, le miel de l.t pierre, la lumière des ténèbres. C'est pour cela qu'il veut que l'on publie hautement dans son Eglise les péchés de sainte Madeleine, et qu'on les rappelle publiquement à sa gloire, le jour de sa fêle ; il veut aussi que l'on publie par toute la terre la chute de saint Pierre, les excès de saint Paul, les égarements de David, pour nous apprendre que les plus grands péchés, quand ils sont suivis d'un avey sincère et d'une satisfaction convenable, ne diminuent aucunement la gloire des saints , mais qu'ils leur sont, en quelque sorte, un sujet d'honneur et un litre de gloire.

Quelques auteurs éclaircissent très-bien ceci par une belle comparaison. Une personne fait faire une belle robe, et d'une riche étoffe. Si la robe vient à se déchirer, on croit d'abord qu'elle est perdue, et qu'il y aurait quelque honte à la porter; mais si l'on vient à coudre sur l'endroit oîi elle était déchirée ({uelque beau passoniont d'or, et qu'on la couvre d'une excellente broderie, bien loin d'avoir de la peine à s'en servir, on est ravi de la porter, et on l'estime beaucoup plus qu'on ne faisait auparavant. Il en est de même à l'égard des saints : la pC nitence qu'ils ont faite de leurs péchés, et toutes les actions de mortification qu'ils ont pratiquées, sont comme une belle broderie d'or et comme des pierres précieuses qui couvrent les dérèglements de leur >ie ; en sorte que leurs fautes mêmes leur deviennent, en quelque sorte, glorieuses, par la manière dont ils les ont expiées ; plus ils les ont déclarées avec humilité en cette vie, plus elles servent maintenant à relever leur gloire et à les faire estimer et honorer par tout le monde.

Yoilà précisément ce qui arrive à ceux qtii découvrent avec humilité toutes leurs misères à leur directeur ; bien loin de perdre auprès de lui leui réputation par le complc qu'ils lui rendent de leur? fautes, ils en sont estimés mille fois davantage, ei la déclaration qu'ils font de leurs faiblesses devienl pour eux l'occasion d'nne nouvelle gloire , selon celte parole du Sage : Est enim confusio adducetif peccatum, et est confusio adducens gloriam et qratium. (Eccli. iv, 25.)

Il est rapporté dans la Vie de saint Ignace, que, pour gagner à Dieu un prêtre qui menait une vie fort dissolue, après avoir inutilement employé plusieurs moyens pour le retirer de ses désordres, il résolut de s'aller confesser à lui. Après s'être accusé de ses fautes journalières, il ajouta qu'il désirait encore se confesser des péchés de sa vie passée, qui lui faisaient plus de peine ; et aussitôt il se mit à déclarer les misères de sa jeunesse , et l'oubli de Dieu dans lequel il avait longtemps vécu ; mais il le fit avec tant de douleur, et avec une si grande abondance de larmes, que le confesseur, qui jus-

qu'alors Favait eu en horreur, conçut pour lui une très-grande estime, jusqu'à le prendre pour son

■ maître et son directeur. En conséquence de cette disposition, il fit bientôt après les Exercices spirituels sous sa conduite, et changea tellement de vie, que tous ceux qui l'avaient connu auparavant en furent étonnés. Ce n'est donc pas perdre son honneur, mais augmenter sa gloire , que d'avoir une entière ouverture de cœur pour son directeur. Il y a donc tout sujet de craindre que la principale raison pour laquelle on ne veut pas se découvrir, ne

' soit pas c^tte vaine frayeur et cette appréhension imaginaire d'en êîre moins estimé, mais que ce soit souvent le peu de douleur que l'on a de ses fautes, et parce qu'on n'a point un véritable désir de s'en corriger, ni un ferme propos de les éviter à l'avenir. Mais quel que soit le motif de notre silence , il est cerlarn que si nous étions véritablement humbles, ou du moins si nous avions véritablement envie de l'être, nous ne craindrions pas tant de nous faire connaître à notre directeur, et de lui découvrir tout notre fond ; car c'est le propre des âmes humbles de se plaire dans la vue de leur propre abjection ; rien ne les contente davantage que le mépris ; elles ne sont jamais plus satisfaites, que quand on a pour elles de bas sentiments ; et toute leur joie est de faire connaître ce qu'il y a de plus humiliant dans leur conduite. C'est pourquoi le plus grand de tous les secrets, pour n'avoir plus de peine à découvrir son intérieur, est de s'exercer à l'humilité, de s'appliquer à devenir comme de petits enfants qui n'ont point de plus grande joie que de faire connaître tous leurs besoins à leur père, afin d'en être soulagés. Mais si l'amour de l'humilité nous manque, si nous ne désirons que l'honneur et l'estime, si nous prétendons aux premières dignités, aux rangs les plus honorables, aux emplois les plus relevés dans la communauté, il n'est pas étonnant qu'une vaine crainte s'empare de nous, et que nous soyons dominés par celte pensée, que, si nos fautes viennent à être connues, nous ne réussirons jamais dans nos prétentions, et on nous laissera dans l'oubli, comme étant incapables de toutes sortes d'emplois. C'est ici que nous aurions besoin de l'esprit des saints, et de la disposition de ces grands serviteurs de Dieu, qui étaient si éloignés d'avoir de la peine à découvrir leurs fautes, qu'ils les faisaient souvent paraître

L'empereur Théodose étant averti par Ruftia de ne point aller à l'église , parce que saint Ambroise était résolu de lui en refuser l'entrée, lui répondit avec une grande humilité et une soumission véritablement chrétienne : Je veux aller a l'église, afin qu Ambroise me dise ce que je mérite, et que je l'apprenne de sa bouche. Yoilà uhc véritable humilité et une excellente marque de repentir. Si nous étions animés de cet esprit, n'est-il pas vrai que nous irions bientôt trouver notre directeur, nonobstant toutes nos répugnances, afin que, connaissant nos fautes, il pût nous dire en toute liberté ce que nous avons à faire ? Mais avoir plus de peine de oe qu'on connaîtra nos fautes, que nous n'en ressentons d'avoir offensé Dieu, n'est-ce pas un sentiment tout à fait éloigné de celui qu'ont eu les saints, et que doit avoir une âme véritablement pénitente? Si nous devons avoir de la joie dans les humiliations et les mépris, quel que soit le sujet qui nous y expose, ne devrions-nous pas être ravis de les éprouver pour cet acte d'obéissance et de religion, par lequel nous découvrons nos faiblesses à notre directeur?

Après tout, revenons à ce que nous avons déjà remarqué, et disons encore qu'il est impossible qu'un directeur ne se fie entièrement à ceux qtii se découvrent parfaitement à lui, car les connaissant à fond, voyant clairement leurs intentions et toutes leurs dispositions intérieures, étant bien assuré qu'ils auront recours à lui dans toutes leurs épreuves et leurs tentations, il n'a pas besoin d'user avec eux de réserve, ni d'être sur ses gardes en traitant avec eux, comme il est obligé d'y être avec ceux qui n'ont pas une entière ouverture. Ceci est d'autant plus à remarquer, que la plupart des dégoûts et des peines que l'on éprouve dans l'exercice de la direction, viennent de ce qu'on n'a pas une communication assez franche et assez ouverte avec les supérieurs ou les directeurs ; tandis que, par cette communication, la plupart des aigreurs et des peines qui étaient entre les supérieurs et les inférieurs s'adoucissent ; plusieurs jugements que l'on faisait les uns des autres se dissipent, plusieurs imaginations fâclïeuses s'évanouissent. En effet, ces soupçons et défiances mutuelles ressemblent à des fantômes de nuit, qui étonnent et épouvantent de loin, mais qui, lorsqu'on vient à les toucher, se trouvent n'être qu'une pierre ou une pièce de bois. Ainsi ,

plus grandes qu'elles n'étaient, alin d'éloigner la ^^ ([ui d'abord vous donnait de l'ombrage et de la

pensée qu'on avait de les élever aux dignités et aux emplois les plus relevés.

Celui qui a une vraie humilité cl une sincère douleur de son péché est ravi d'en porter la confusion devant les hommes ; il embrasse de tout son cœur lapctine qu'il y a à le déclarer, comme une partie de la satisfaction qu'il en doit faire ; et. <iiiand il n'y aiuait point d'aulre motif que celui-là qui le portât à le déclarer, il suffirait pour lui faire surmonter toute la peine que cet aveu pourrait lui causer, quand elle serait mille fois plus grande.

frayeur, ce qui étant concentré dans votre; cœur vous faisait le plus de peine, quand vous venez à le déclarer et à en parler simplement, vous voyez que ce n'est rien. Aussi, un ancien parlant du courage qui nous doit faire entreprendre en certaines occasions Jes choses qui nous paraissent dilficiles, remanpie fort bien qu'il y a des choses que nous n'osons enlreprendre, non parce qu'elles sont difficiles m elles-mêmes, mais uniquement parce que nous les trouvons diffi;iles : Non qnia dilJirilia snul h»r audemus, srd quia non audcmiis, itiffieilia situt. Ainsi

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