‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 12 sur 303 · MANUEL DU SEMINARISTE. — IV. DU LEVER · texte numérisé non relu

MANUEL DU SEMINARISTE. — IV. DU LEVER

Dieu est toujours le premier maître : les libertins mêmes, qui pensent que l'on peut servir en même. temps deux maîtres, lui donnent néanmoins la préfcrenee, et ils sont obligés d'avouer qu'il le faut servir le premier ; il faut donc dans leur sentiment même lui offrir la première action de la journée, et en faire usage pour sa gloire et son service.

5* Injustice, en ce que, de toutes les actions de la journée, il n'y en a point que Dieu nous demande plus singulièrement. Vous savez comme il a toujours demandé indispensablement les prémices ; il témoigne les désirer par-dessus tout, et comme s'il y avait quelque chose en elles de plus channar.t, il témoigne y prendre une singulière complaisance, car il se les approprie, et veut qu'elles lui soient particulièrement consacrées. C'est pourquoi les Israélites dans Jérémie (ii, 5) sont appelés les prémices de Dieu, Sanctus Israël Domino primitice frtigum ejus, comme ayant été le plus chéri de Dieu entré tous les peuples ; et dans VApocali/pse (xiv, 4), les vierges qui ont gagné le cœur de Jésus-Christ, et pour qui il a de si grandes tendresses, sont appelées du même nom : Primitiœ Deo et Agno ; et dans FEoriture, Dieu demande les prémices si universellement, qu'il veut qu'on lui offre les prémices de tout, des fruits, des animaux, des hommes ; et entre les hommes il choisit le peuple d'Israël, comme les prémices de tous les peuples ; entre les Israélites, les aînés qu'il veut qu'on lui donne comme lui appartenant : Metim est enim omne primogenitiim , comme il dit lui-même, etc., tnei sunt, ego Dominns, etc. {Exod. XIII, 2) ; enfin de chaque homme, il veut lespremices.de son cœur: Prœbe milii cor ttiutn. (Prov. xxin, 26.) Il demande son cœur, c'est le prewkr vivant, Primum vivens et ultimum moriens ; les prémices de son àme, il demande le premier usage de la liberté, et sous peine de péché mortel, dit saint Thomas, tant ces prémices sont importantes ; les prémices de sa vie, il veut l'adolescence ; enfin les prémices de chaque jour, il désire le lever : An nescis liomo qnod primilias tut cordis ae vocis quotidie Deo debeas ? quotidiana tibi messis, quotidiantis est fructus. (Ambros., In psal. cxviii, serm. 19.) C'est la première action de la journée, c'est le premier fruit, cl pour ainsi dire, les prémices de notre terre, et la donner à Dieu, c'est accomplir le précepte du Sage : Honora Dominum de tua substantia, et de primitiis frtigum terrce luœ da et. {Prov. iii, 9.) C'est pourquoi il n'y a point de serviteur de Jésus-Christ qui ne s'y rende fidèle, et qui n'embrasse avec cœur cet exercice comme une obligation de l'àme juste, ou bien comme une marque de sainteté, que le Saint- Esprit même nous donne {Eccli. xxxix, 6) : Justus cor suum tradet ad vigilandum dilucuload Dominum; et c'est ce que Cassien remarque admirablement dans une de ses conférences : Qui Christo fideliter

famulantur expergefacti a somno et quasi redi-

viva post soporem alacrilate, surgentes, cogitationum suarum ortus cl primordia divims consccrant holo-

cattstii (collât. 21, cap. 26), et il appelle c^la, primi tias l'ructuum suorum pro usu vitœ liujus et imagine quotidianœ restirrectionis cxiolvere. C'est donc faire un grand tort à Dieu q\ic de lui refuser ces prémices qu'il nous demande, et ne lui en point faire un sacrifice.

C'est en second lieu donner un très-grand avantage au démon. Car on passe ordinairement le jour en la même manière qu'on le commence, et la plus grande partie en appartient à celui qui en occupe la première pensée : de sorte que, si le démon nous la ravit, et qu'il nous empêche de la donner à Dieu par paresse, par dissipation, par légèreté, par amusement inutile, par quelque vaine occupation qu'il nous suggère, enfin par quelque autre manière, nous aurons assurément beaucoup de peine de nous en défendre dans les actions suivantes et dans le reste delà journée: c'est le grand fondement dont se sert saint Jean Climaque, pour nous obliger à veiller sur cette première action afin de la bien faire : Da Domino primitias diei tuœ, erit enim tota ejus qui prier occupaverit. C'est pourquoi il remarque que les démons font tous leurs efforts pour enlever ce premier moment, et il dit même qu'ils en députent un d'entre eux, que l'on appelle précurseur, qui nous épie et qui attend notre premier réveil, pour occuper notre première pensée, et nous empêcher de la consacrer à Dieu : Est e spirilibtis untts qui dicitur prœetirsor, qtii primum nos e somno surgentes protinus excipit, primuntque nostrum cogitatum inqninare nititur. Et Cassien dit bien davantage, car il remarque que le démon en cela est tellement vigilant que, pour faire réussir son dessein, il n'attend pas que nous soyons éveillés ; mais il vient même sous notre chevet, dans la seule vue de nous ravir ces prémices ; il s'efforce, pendant le jour, de nous donner des pensées subtiles et déliées qui, remplissant notre imagination pendant le sommeil, arrêtent ensuite notre esprit, et occupent notre cœur à notre premier réveil: Cogitationes sttbtilissimas nobis adhuc quiescentibus inferre conattir, quibus nos mox evigilaturos occupet et involvat, ut primitiarum nostrartim optima deflorans, primus ipse deccrpat. (Cass., collât. 21, cap. 26.) D'où il tire cette belle et ravissante conclusion , que je vous prie de bien graver dans vos cœurs , pour l'avoir toujours présente à votre réveil : Quamobrem omni nobis catitionc curandum est , c'est pourquoi nous devons apporter toute notre vigilance et tous nos soins, ut-ita primas matutinarum cogitationum ortus solers vigilantia tueatur, ne quid exeis festina prœsumptio liventis altaminet initnici ; nostrasque primitias, tanquam viles atque communes, a Domino faciat reprobari (C.vss., ibid.) ; afin que, par notre fidélité à bien faire cette première action, nous empêchions que Dieu ne la réprouve comme une action commune.

Enfin, le troisième motif qui nous oblige de la bien faire, c'est le tort que nous nous faisons à nousmêmes, lorsque nous v inanauons. Car, comme uou$

avons déjà dit, on passe chaque journée comme la ner toujours de nouvelles forces aux flammes de vie, c'est-à-dire, pour l'ordinaire, comme on la commence ; si on la commence par distraction, on la continue de même ; si dans la paresse, etc. ; en un mot, nous nous ressentons, pendant la plus grande partie du jour, de ce que nous avons eu à notre premier réveil. La raison est que pour lors, au sortir du sommeil les passions étant plus endormies, l'imagination plus dégagée, l'esprit plus libre, l'àme plus calme et plus tranquille, les premières pensées y font d(^ impressions plus fortes et qui sont de plus longue durée ; et il en est comme d'une pierre qu'on jette dans une eau dormante, qui forme des cercles, qui s'agrandissent et multiplient à l'infini, ot qui seraient bientôt effacés par le mouvement d'une eau coulante : ainsi les pensées qui nous viennent pendant le jour, et lorsque l'âme est agitée, qu'elle est émue par les différents objets qui se présentent, que les passions qui s'élèvent, la troublent , ne font pas de si fortes impressions ; mais pour celles qui viennent dans le repos cl dans lo calme du réveil, qu'il est difficile de s'en défaire ! Tune vaiicc cogitatioiies maxime mentem infestant ; si eus a le abjicias, exieris ad omne opns expeditior et dcvotior (Bonw., Ad novit.) ; c'est ce qui dov.ne le branle à tout le jour. Ainsi si nous manquons, dans ce temps, de nous dégager de toute autre pensée pour nous appliquer à Dieu seul, assurément que nous aurons peine ensuite de le faire ; car si ce qu'un grand saint, au rapport de saint Jean Climaque, avait accoutumé de dire, est véritable, qu'il jugeait de toute sa journée par le matin, et qu'il connaissait quelle elle devait être par la manière dont il en avait passé le commencement, ab ipso matutino tempore totum cursum diei meœ scio (ClilîAC, grad. 3) ; n'est-il pas vrai que, si nous nous laissons d'abord distraire, laissant courir notre esprit et égarer noire cœur dans les créatures, nous arrêtant indiflêremmentàla première pensée qui nous occupe, nous ne devons pas attendre grand fruit du reste du jour? Vous voyez combien il est important de bien faire cette action.

11 était commandé autrefois aux prêtres d'entretenir le feu qui devait brûler sans cesse sur l'autel, et pour cet effet, il leur était enjoint de mettre du bois tous les malins pour le nourrir : lynis in altare scmpcr ardebit, quem nutricl sacerdos, subjiciens manc ligna pcr simjulos dies. {Levit. vi, 12.) C'est ainsi, dit saint Grégoire, que nous devons donner tous les matins la nourriture au feu sacré, qui doit brûler sans cesse dans nos cœurs : Quia mane prima pars diei est, postpnsitis cogitationibus vitœ prœsenlis, hoc priori loco qmsgne /idiliiim coqilet, ut ijuibus valet nisibus, studium cliaritatis inflammet (Grec, Moral., I. xxvi, c. 7); et nous le ferons si, rejetant les pensées inutiles et les soins de la vie présente, nous avons soin d'offrir h Dieu cotte preiui<;re action, t;t de lui consacrer ce premier temps

notre amour; autrement, il s'éteindra bientôt dans nos cœurs. Voilà les motifs qui nous obligent à bien faire cette action. Voyons maintenant la manière de la bien, faire.

Il y a deux choses à considérer dans le lever, aussi bien que dans nos autres actions : l'extérieur de celte action et l'intérjeur.

Pour l'extérieur, il y a trois choses nécessaires pour le bien faire : la ponctualité, la diligence, la modestie.

1" La ponctualité, c'est-à-dire se lever aussitôt que la cloche sonne, sans prévenir, mais aussi sans différer après ce temps : ainsi ne pas attendre que l'on soit prêt de commencer l'oraison, ne pas altende-e que l'on vienne frapper à votre porte, ne pas attendre même que la cloche finisse de sonner, ce sont toutes marques de paresse ; mais d'abord que vous entendrez le premier coup, dans cet instant vous lever, sans examiner, sans hésiter, sans diffé-rer ; tout de même, dit saint Vincent Ferrier, que si vous étiez couchés sur des charbons ardents : Statim excnssa oinni pigritia, a slrato discedas,ac si ibi esset ignis accensus. Autrement, si vous contestez avec votre chevet, vous perdrez assurément kl partie. Et ne croyez pas que cet avis soit peu considérable, il est d'une telle importance que le Saint-Esprit même a voulu nous le donner en lernres assez clairs dans l'Écriture sainte : Hora sur", gendi non te triées {Eccli. xxn), lorsque l'heure du lever est arrivée, ne vous amusez point.

Saint Jean Climaque (grad. De sotnno et oral.) pour nous faire connaître combien ceci est de conséquence, remarque expressément que, lorsqu'on sonne le lever, les démons, qui voient le fruit que nous pourrions retirer de notre ponctualité, environnent notre lit, et lâchent de nous persuader qu'il n'y a rien qui presse, que nous pouvons y demeurer encore, que c'est assez, pourvu que nous soyons assez tôt levés pour être au commencement de l'oraison, qu'il y aura encore assez de temps : Obscrvemus diligcnlius, ciim insonuil signutn spiritualis tubœ,visibiliter qnidem congrcgari fratres, invisibililer vero convenire inimicos ; iquelios quidem cum experrecti fuerimus, udstare leetulo,nosciue ut itertim occumbemus leetulo, hortari : Exspecta, inqiiiunt, diim compleantur principales liymni,, sicque detnum in eccU'siam proficisccris. Or, pour éviter celle tentation et nous rendre ponctuels, au monicnt que la cloche conunencc de sonner, nous pourrions nous représenter que la cloche qui nous appelle estda voix de cet ange qui dit à saint Pierre,, enchaîné dans les obscurités d'un cachot comme. nous dans les ténèbres de notre lit : Surge velocilcr, calcea le caligas tuas {.\cl. XII, 8) ; ou bien que c'est cette trompette de l'ange, au son de laquelle tous ceux qui dorment dans l'ombre de la mort se lèveront en un instant des s<'•pu^(•res, [tour paraîlre devant le trône de Dieu;

dt la journée. C'est un movcn puissant pour dyn- ou bien que c'et^l une voix plus douce, cl telle que

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