‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 121 sur 303 · TIUITE DE L'OBEISSANCE. - PART. U · texte numérisé non relu

TIUITE DE L'OBEISSANCE. - PART. U

en esl-ii du coinple que nous devons rendre à noire directeur. Quand nous nous y appliquerons sérieusement, quand nous voudrons l'entreprendre de bon cœur, et que nous serons résolus à nous faire pour cola un peu de violence, nous verrons qu'il n'y a pas tant de diûiculié que nous le pensions d'abord , et «pi'au contraire, c'est le moyen assuré de surmonter t.iutes les oppositions et les répjignanees qui pourraient nous arrêter et nous dégoûter dans le chemin de la perfection.

CH.VriTREXI.

Combien nous aevons remercier Dieu, de nous avoir mis dans un lieu où cette ouverture de cœur est si f'ucite et si douce.

11 n'y a rien de plus difficile à la nature que de s'assujettir à un directeur pour lui rendre un compte exact de tout ce qu'on fait. On éprouve ordinairement beaucoup de répugnance pour la confession sacramentelle ; et la plupart ont bien plus de difllcullé h s'y soumettre qu'à obéir à tous les autres commandements. Cette dllficulté est si grande, que Notre-Seigneur a voulu, par un précepte divin qu'il en a' porté lui-même, que tout y fût secret ; et néanmoins plusieurs ne laissent pas que d'y trouver tant de peine, qu'ils ne peuvent se résoudre à s'y assujettir, et qu'ils choisissent un enfer commencé en celte vie par les remords et les chagrins, et consommé en l'autre par les peines éternelles, plutôt que de se résoudre à déclarer secrètement leurs pèches à l'oreille d'un prêtre.

Si l'on trouve tant de difficulté à celte déclaration, il doit y en avoir bien davantage à celle que l'on fait de toute sa vie au directeur; car non-seulement on lui découvre les péchés et ce qui est matière de confession, mais encore on lui dit ce qui n'est souvent ni péché, ni matière de confession ; on le dit hors la confession ; et il arrive souvent que Ton seul plus de répugnance à expliquer, hors du saint tribunal, ses misères et ses • imperfections, qu'on n'en sentirait dans la confession même à déclarer des péchés et des actions tout à fait criminelles. C'est ce qui nous montre la grande reconnaissance que nous devons à Notre-Seigneur, de nous avoir rendu si facile, dans celte maison, une pratique si pénible en elle-même et cependant si importante pour le salut.

Cette facilité vient de ce que nous avons toujours nos directeurs sous la main, el que nous n'avons point la peine qu'on a cominunémenl dans le monde, d'aller les chercher au dehors, et de prendre leur temps pour leur reiulre compte de notre intérieur. Quelque désir qu'on ait dans le monde d'avoir un directeur, el quelque résolution qu'on ait prise d'en chercher un, on ne sait quelquefois où s'adresser, pour en trouver un qui nous convienne: souvent plusieurs se présentent à l'esprit ; on hésite long-

(7.^) Audiant [inelali qui sibi comniissis scmper \olunt esse formidiiii, utilitali raro. Erudimini qui

DE LOBEIbbANCE EINVEKS LE DIUECTEUU. 470

temps sur le choix qu'on doit faire ; et, dans cette incertitude, on diffère, on s'inquiète , on ajourne indéfiniment une pratique si importante. Lors même qu'on s'est déterminé, il arrive tous les jours des choses qu'on voudrait bien lui dire, mais qu'on ne lui dit pas , parce qu'on ne l'a pas auprès de soi el qu'on ne trouve pas facilement l'occasion de lui parler. Mais ici votre directeur est tout choisi ; vous êtes toujours avec lui ; il voit la plupart des choses que vous faites ; vous pouvez le consulter à toute heure , et l'entretenir autant que vos besoins le demandent. Quel avantage el quelle grâce pour une àme qui sait profiter de ce secours '

Ce qui rend surtout celte pratique douce et facile dans cette maison, c'est le bon accueil des directeurs, les entrailles de père qu'on rencontre en eux, la douceur et la charité avec laquelle ils nous reçoivent, la joie même qu'ils ont, lorsque nous leur donnons occasion de nous servir dans nos besoins. Il est vrai qu'ils ne nous en donnent pas toujours des marques aussi sensibles que nous le désirerions, parce qu'il faut quelquefois, pour le bien de notre âme, qu'ils nous éprouvent ; toutefois il est certain que c'est là leur sentiment et leur disposition ; en sorte que, comme s'ils n'étaient dans la maison que pour nous, ils n'ont jamais de plus grande consolalion que de nous écouter, de nous consoler et de nous servir en tout ce qui dépend d'eux. C'est de quoi nous pouvons et nous devons être persuadés, afin de les aller trouver avec une pleine liberté, e; de leur parler avec une entière confiance. En effet, ils savent assez eux-mêmes que, s'ils manquaienl de ces dispositions à notre égard, ils manqueraient à la principale de leurs obligations et au plus essentiel de leurs devoirs. C'est de quoi saint Bernard avertit admirablement bien tous les supérieurs et directeurs, en expliquant ces paroles du Cantique : Nous nous réjouirons et nous tressaillerons de joie, en nous ressouvenant de les mamelles et de tes entrailles plus douces que le vin : « Exsullabimus et lœtabimur in te memores uberum tuormn super vinum. (Cant. 1, 3.) Que les supérieurs et les directeurs qui aiment mieux se faire craindre, que de profiter aux âmes qui leur sont soumises , entendent bien ceci, dit le saint docteur. Sachez, qui que vous soyez, qui vous mêlez de conduire les âmes , que vous devez avoir pour elles la tendresse d'une mère et non la sévérité d'un maître ; que c'est par amour et non par autorité, qu'il faut vous soumettre ceux qui sonl sous votre conduite; qu'il vaut beaucoup mieux vous faire aimer que vous faire craindre de vos inférieurs, el que vous gagnerez mille fois plus, en leur montrant des entrailles de mère et des mamelles chargées de lait, qu'en leur montrant, pour ainsi dire, une poitrine enflée de commandements et d'autorité (75).

judicatis orbem, discite subditorum maires vos esse debcre, non dominos ; studcle magis aniari quam

Al\

Le même sainl tloeleur applique à ce sujet les paroles de sainl Paul ; Fratres, et si prœoccupatiis fuerit homo in aliquo dclicto, vos, qui spirituales estis, hujnsmodi instruite in spiritu lenitatis, considérons teipsnm, ne et tu lenleris. [Galat. vi, 1.) Autrement il arrivera ce que Dieu dit par le prophète Ezéchiel : Ipse impiusin iniquitate sua morietur, samjuinem autem ejus de manu tua requirarn. {Ezecli. m, 18.) Malheur donc aux supérieurs et directeurs qui ne font pas un bon accueil à leurs inférieurs, qui s'adressent à eux dans leurs tentations et leurs besoins ! malheur à eux, s'ils les renvoient tristes et chagrins, sans leur montrer un cœur de père et une tendresse de mère ; car si, à l'occasion de leur sévérité, l'inférieur se dégoûte, se rebute et se perd, son directeur en sera responsable, et Dieu lui en dciMandera un terrible compte au jour du jugement. Ainsi l'intérêt même de noire directeur, aussi bien que l'esprit de la maison, doit nous porter à nous adresser à lui avec une entière liberté, et nous facilite singulièrement l'exercice de la direction.

Ce qui rend encore cette pratique facile et douce dans la maison, c'est l'exemple de nos confrères qui s'y rendent fidèles ; car ils peuvent nous rendre témoignage de la paix et de la consolation qu'ils y trouvent, cl nous pouvons nous-mêmes reconnaître aisément, par expérience, le progrès qu'ils font par là dans la perfection ; en sorte que, si nous sentons <te la peine à nous soumettre à une pratique si sainte, il est difficile que nous n'y soyons encouragés par tant d'exemples, comme saint Augustin le fut autrefois, pour la pratique d'une vertu à laquelle il ne pouvait se résoudre. La chasteté, dit-il, se présenta à moi avec un visage plein de majesté et de douceur, et joignant à un modeste sourire de naïves caresses, afin de me donner la hardiesse d'approcher d'elle, elle étendait vers moi ses bras charitables, entre lesquels je voyais lant de personnes qui me pouvaient servir d'exemple ; il y avait un grand nombre de jeunes garçons et de jeunes tilles, des hommes et des fennnes de tout âge. des veuves vénérables, des vierges arrivées jusqu'à la vieillesse. Elle me disait d'un air moqueur, mais le plus engageant du monde cl le plus capable de m'attirer à elle : Croyez-vous ne pouvoir faire ce que tant d'autres de tout âge et de tout sexe ont pu avant vous? L'ont-ils pu par euxmêmes? N'est-ce pas phitôt i)ar la puissance de leur Dieu et de leur Seigneur ? Tu non poleris quod isli, <luod islœ ? An vero isli et istœ in semetipsis possunt, tic non in Domino J)co sno? (Conj., lib. viii, cap. 11.) Ces paroles (jui encouragèrent puissamment saint Augustin, dans ses dilfi(;ultés au sujet de la chastctc', ne vous doivent pas moins fortifier contre vos répugnances, relativement à l'exercice de la directicm. Lorsque le (h'-mon s'efforce de vous en détourner, par In dilliculté qu'il vous y représente, vous n'avez

qu'à dire en vous-même, en voyant combien de per sonnes timides et faibles comme vous le font exactement : Pourquoi ne pourras-tu pas faire ce que )es autres font? Quoi! tu n'auras pas le courage d'entreprendre ce que celui-ci et celui-là, qui ne font pourtant que commencer à servir Dieu, pratiquent tous les jours ? Tu négligeras de faire ce que font tant d'autres, qui auraient bien plus sujet que toi de craindre cette pratique, et de ne s'y point assujettir ? I^on poteris quod isli, qnod istœ ? 11 n'y a rien assurément qui soit plus capable de nous rendre cette pratique facile, que de bien considérer tant d'exemples journaliers si propres à nous confondre.

Que chacun donc s'applique à être bien fidèle en ceci, afin que l'exemple des uns encourage les autres ; que les plus anciens surtout s'efforcent, par leurs discours aussi bien que par leur conduite, d'insinuer en toute occasion l'importance de cette pratique, et d'en inspirer aux autres une grande estime ; parce que les nouveaux venus observant de plus près ce que disent et font les plus anciens, ceux-ci peuvent faire d'autant plus de bien ou de mal dans la maison, que leur exemple y est de plus grand poids. Que chacun aussi prenne bien garde de négliger insensiblement cet exercice, autrement il y trouverait bientôt de nouvelles difficultés. De même en effet que la confession paraît très-rude à ceux qui ne se confessent que rarement, tandis que ceux qui se confessent souvent y trouvent beaucoup de douceur et de facilité , ainsi en arrive-t-il dans l'exercice delà direction. Pour trouver de la facilité dans cette pratique, il faut y revenir souvent ; si nous ne le faisons que rarement, il est impossible (jue nous n'y soyons très-gênés, el que nous ne la considérions comme une espèce de martyre.

Enfin, ce qui adoucit encore beaucoup celte praisque, c'est de savoir que ce que vous dites à votre directeur, en lui rendant compte de votre intérieur, vous ne le lui dites pas comme à votre juge, qui vous doive imposer pour cela (juelque peine, mais comme à votre père, qui veut bien vous assister de ses conseils, et vous indiquer des remèdes assurés contre vos faiblesses. Quand vous lui déclareriez tous les crimes imaginables, quand vous lui feriez connaître les dérèglements les plus énormes el les actions les plus honteuses, celles même qui mérileraient d'être expiées par les plus ruclcs pénitences, et peut-être de vous faire renvoyer de la maison, il ne vous imposera aucune pénitence que vous ne vouliez bien ; parce que personne ne peut être châtié extérieurement pour ce qui se dit dans ce tribunal ; el tout l'usage que pourra faire votre directeur de la connaissance que vous lui aurez donné»; de voire fond sera de s'applicpier plus attentivement a votre conduite, afin de convenir avec vous des moyens les plus propres à vous guérir. \ a-t-ii

mc.lui ; el si inlerdum scveritate opus est, patetna susjtendite verbera, pnxhuite ubera. pectora lacté sil, non tyrannica : maires rovcmlo, patres vos cor- lurgescanl, non typho lurgrant. {^InCaril.., scrn>. "23, ripiendo exlnbcalis mansuescile, p'milc lerooilalem, n. 'i.)

/73 TRMTE DE L'ODEISSANCE. - PART. II OF.

rien qui puisse vous porter plus oniracHMiient à surnioutor avec courage la répugnance que vous ave/, à rendre conq^tc de votre intérieur à votre directeur ? Pesez bien cette considération, et vous verrez combien elle vous facilitera la pratique de la direction, même dans ce qu'elle peut avoir de plus pénible.

Page 1