‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 124 sur 303 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Confirmation de la doctrine établie dans les chapitres précédents, par l'autorité de saint Dorothée (70).

La répugnance naturelle que plusieurs éprouvent pour l'exercice de la direction, leur persuade souvent qu'une si grande dépendance à l'égard d'un directeur est une pratique nouvelle, uniquement bonne pour des enfants ou pour des esprits faibles, mais inutile aux personnes éclairées, et capables de se conduire elles-mêmes. Il est donc à propos d'ajouter ici à l'autorité des anciens Pères de l'Egiisc, que nous avons déjà cités, celle de saint Dorothée, qui a traité si solidement cette matière. Les sentiments de ce pieux auteur sont d'autant plus dignes d'attention, qu'il vivait dans les premiers siècles de l'Eglise, et qu'ainsi on ne peut accuser sa doctrine de nouveauté. Il était d'ailleurs si éclairé dans la vie spirituelle, qu'on ne peut le soupçonner d'illusion. Enfin il ne dit rien sur ce sujet, qu'après s'en être convaincu, comme il le témoigne lui-même, par l'autorité de l'Ecriture sainte, par le témoignage des Pères, par la pratique des plus grands serviteurs de Dieu, et par sa propre expérience. Afin de rapporter plus exactement ses sentiraenis,

de ses religieux. A la tète de cette traduction, est une Vie de suint Dorothée, tirée en grande partie de ses écrits. Ce recueil parut en 1080, sous ce titre : Instructions de saint Dorothée, Prre de l'Efftise qrccqne {Paris, I08(i, Jn-8"). 1). Ceillier et quelques autres écrivains modernes ont confondu mal à propos, l'auteur des Inslrnclions avec un autre Dorothée, (|ui vivait à peu près dans le mùi\u\ temps, et (|ui était allaché au parti d'Eutychès. (On peut consulter, à ce sujet, la Vie de saint Dorothée, par l'abbé m: tUw.É; — Dictionnaire de Morcri, article t)oroti„!,, ; Alban Hiitm.u, Vie des Pères, H juin ; — llioqraphie universelle, article Dorothée.)

477 TRAITE DE LOBEISSAINCL. — TAIVI . 11. DL

nous nous conlontorons de transcrire ici nn discours aduiirable, qu'il lit à ses disciples, sur Texercice de la direction, et qui renferme tout ce qu'on peut dire de plus important sur ce sujet. Le voici tout entier, traduit en notre langue.

Entretien de saint Dorothée, sur l'obligation d'avoir un directeur.

i 11 est dit dans les Proverbes : Que ceux qui n'ont personne qui les conduise tombent comme les feuilles ; et qu'on trouve le salut dans le conseil (77). Considérons, mes frères, l'importance de cet avis, et la grande instruction que nous y donne l'Ecriture sainte. Elle nous avertit de ne pas nous lier à notre propre direction, et de ne nous pas persuader que neus avons assez de lumière et de prudence pour entreprendre de nous conduire nous-mêmes. Elle nous enseigne, qu'indépendamment de la grâce de Dieu , le secours de ses serviteurs nous est absolument nécessaire ; en un mol, qu'il n'y a rien de plus digne de pitié, rien de plus sujet à l'illusion et aux chutes, que ces âmes présomptueuses, qui ne prennent aucun guide et qui ne veulent aucun conducteur dans les voies de Dieu.

f C'est avec raison que l'Ecriture les compare aux feuilles des arbres. En effet, les feuilles, à leur naissance, sont toujours vertes; elles poussent sans cesse au dehors de nouveaux boutons, et se rcadent de plus en plus agréables à la vue ; mais bientôt après elles se flétrissent, se dessèchent, et tombent enfin à terre, où elles sont foulées aux pieds. De même, celui qui n'a point de directeur semble d'abord se porter avec ferveur aux jeûnes, aux veilles, à la solitude, au silence, à l'obéissance et aux autres pratiques de vertu; mais aussitôt que ces premiers mouvements de dévotion sont passés, cumme il n'y a personne dont la main charitable vienne le fortifier, et rallumer en lui le feu divin qui s'éteint insensiblement dans son cœur, il passe aisément de la tiédeur dans le vice ; et, se trouvant privé de tout secours, il tombe dans les pièges de ses ennemis , qui le traitent comme un esclave, et le renversent sans peine, de quelque côté qu'ils l'attaquent.

* L'Ecriture ajoute que ceux qui découvrent sans réserve le fond de leur âme à leurs supérieurs, et qui, se défiant de leur imagination, n'entreprennent rien sans la permission de leur directeur, trouvent leur salut et leur sûreté dans la multitude des bons conseils qu'on leur donne : Sains autem ubi multa consilia. {Prov. xi, li.) La fidélité à demander conseil, qui nows est recommandée par ces paroles, ne consiste pas à consulter tout le monde indifféremment, à déclarer une chose et à en faire une autre; mais à découvrir tout ce qu'on a dans le fond du cœur, à celui-là seul entre les mains duquel on s'est abandonné, à lui déclarer sans réserve tout ce tïu'on ressent, et à exécuter fidèlement tous les avis

LUBfclSbArNl,h EINVEKb LE DIRECTEUR. 478

qu'il nous donne. En effet, celui qui veut sincèrement servir Dieu, principalement si c'est après avoir . quitté le vice, ne réussira jamais dans son dessein, s'il n'a une entière ouverture de cœur pour celui qui le dirige, s'il ne lui découvre, sans aucune exception, tout ce qu'il y a dans son fond, même les choses qui paraissent moins importantes ; enfin s'il ne comnumique à son directeur avec une entière confiance toutes ses pensées, tous ses desseins, toutes ses inclinations, et absolument toutes les connaissances qu'il a de lui-même. Sans cette entière ouverture de cœur, le démon trouvant dans cette âme une piété uniciuemeut établie sur la vo Ibnté propre, et sur la confiance qu'elle a en ellemême, ne manquera pas de se servir de cette disposition, pour renverser et détruire tous ses projets de perfection.

« En effet, cet esprit rusé, voyant la résolution que nous avons prise de ne plus oflenser Dieu , n'est pas assez imprudent pour nous pousser d'abord à commettre des péchés énormes', et des crimes ([ui font horreur, comme sont les adultères , les larcins et autres semblables; il sait trop bien l'aversion singulière que nous en avons : mais connaissant l'attache excessive que nous avons à notre volonté propre, et l'amour de nous-mêmes qui corrompt notre vertu , il tâche de nous prendre par notre faible , et de couvrir le précipice où il veut nous jeter, du voile trompeur de la dévotion, et du prétexte spécieux de la justice. C'est pourquoi l'Esprit-Saint nous assure {Prov. xi , 15, sec. LXX) que cet esprit malin ne nous fait jamais plus de mal que lorsqu'il se mêle avec la vertu qu'il trouve en nous, parce qu'alors, étant déguisé sous une fausse appa rence de piélé , il devient beaucoup plus redoutable , et il fait plus de ravage dans notre âme que s'il l'attaquait à force ouverte.

«Voilà l'état déplorable de ceux qui ne suiventque leurs propres lumières. Comme ils ne s'ouvrent point à leur directeur, et qu'ils se prescrivent euxnaêmes les règles qu'ils veulent suivre , ils se mettent hors d'état de connaître la volonté de Dieu. Prenant pour unique règle de conduite les mouvements de leur esprit, ils se portent à des actions, qui seraient saintes, si elles étaient ordonnées par obéissance ; mais ils finissent par succomber malheureusement, et leur chute étant couverte du voile apparent de la perfection, ils ne s'aperçoivent pas eux-mêmes qu'ils sont tombés. C'est ce qui fait dire à l'abbé Pasteur, que la propre volonté est un mur d'airain, qui sépare Dieu d'avec l'homme; mais remarquez surtout ce qu'il ajoute : Celte propre volonté , dit-il, est une pierre cjui repousse la volonté de Dieu, c'est-à-dire, qui lui est tout à fait contraire, et entièrement opposée. Celui qui vient à s'en dépouiller peut dire aussitôt avec l'écrivain sacré: Je passerai en la vertu de Dieu par-dessus la muraille, et

m) Ubi non est gubernator, pnpulns corruet : salus autem ubi multa consilia. {Prov. xi, 44.)

fMlIVRES COMPLETES DE M. TRDNSON.

je marcherai dans tes voies saintes démon Dieu. * 'In Ùeo meo transgrediar mitrum. Deus meus, impolliita via ejns. » {Ps(d. xvir, 30, 51.)

t 11 me semble, mes frères, que celte parole est particulièrement digne d'être considérée. En effet, lorsque l'Ame a renoncé à sa propre volonté , elle commence à connaître les voies de Dieu pures et sans taches ; et c'est alors seulement qu'elle en découvre la parfaite pureté. Jusque-là , lorqu'eHe entend dire qu'il faut se tenir sur ses gardes, le seul nom de précaution et de sûreté l'effraye et lui cause presque du mépris ; elle n'y pense même pas , et liomme Si c'était une chose qui ne la regarde point, elle l'éloigné et la chasse de son esprit, sans y vouloir faire de réflexion ; vous diriez que cela n'est pas dit pour elle , et que cet avis ne la touche aucunement ; et alors quel moyen y a-t-il de détromper un malheureux qui suit un si mauvais guide?

« Un saint vieillard dit encore, à ce sujet, une .îhose bien remarquable. Vu homme, dit-il, ne se convertit -pas entièrement , tant que sa propre volonté %e trouve en lui avec la grâce. Jugez , par cette parole , de quelle conséquence est le renoncement à la volonté propre, tant rccommatidé par les saints ! Oui , je le dis après eux , il n'y a rien de plus redou-^ lable ni de plus périlleux que le rhélange de la propre volonté , qui vient prendre part aux ouvrages de la grâce : bien plus, je Soutiens que ce mélange est la perte et la mort de l'âme ; par là , on n'est pas seulement en danger, mais on périt sans ressource ; :ar le moyen de détromper un malheureux qui , croyant voir clairement ce qu'il doit faire, et se persuadant avoir une parfaite connaissance de ce qui lui est utile , ne peut consentir à préférer le sentiment des autres à son propre jugement, favorise ainsi lui-même les desseins du démon, et travaille à sa propre perte, en se rangeant du côté de l'ennemi? C'est en ce sens qu'il faut entendre les paroles de l'Ecriture, que nous avons rapportées plus haut, que le démon ne nous fait jamais plus de mal, que quand il nous pousse à mêler notre propre volonté avec la grâce.

c Aussi n'y a-t-il rien que cejséducteur appréhende davantage , que la défiance de nous-mêmes. A peine en peut-il souffrir le nom : il fuit tous les discours de cette nature; et lorsqu'on dit qu'il faut examiner avant d'entreprendre quchiue chose, y faire bien attention et prendre avis , on le met à la torture. Toutes ces précautions lui sont insupportables; il a une telle aversion pour tout ce qu'on en peut dire , cpie le seul nom de prévoyance lui fait horreur. Il ne faut pas s'en étonner ; car cet esprit de ténèbres n'ignore pas que le seul soupçon de ses tromperies le découvre , et que la considération de ses ruses le trahit ; et comme le dernier effort de sa malice consiste à séduire les hommes qu'il n'a i)U vaincre parla force, il emploie toute son adresse pour empêcher qu'on ne fasse réflexion sur soimême . et (lu'on n'examine attentivement ses dé-

tours. Mais lorsqu'une âme se méfie assez de ses propres lumières pour manifester tous ses secrets à son directeur ; lorsqu'elle est assez docile pour se soumettre à la conduite d'un autre, assez obéissante, pour se croire moins éclairée que son directeur, et pour suivre aveuglément ses avis ; alors l'esprit malin ne sait plus de quel côté Tattaqaer, et persuadé qu'elle est indomptable de toutes parts, il désespère de la victoire , et ne retire du combat que la honte et la confusion.

« On voit clairement alors la vérité de celte parole : On trouve le salut dans la multitude des conseils. {Prov. XI, 14.) C'est pour cela que l'ennemi de notre salut , qui ne désire que notre perle , n'a que de la haine pour ceux qui sont fidèles à prendre toujours conseil. Au contraire , lorsqu'il trouve une âme privée de l'appui d'un directeur, il se réjouit . parce que ceux qui sont ainsi livrés à eux-mêmes ne savent pas lui résister, et tombent aussi facilement que les feuilles des arbres : Ubi non est yubernator, populus corruet. {Ibid.) Nous en avons un funeste exemple dans la Vie de ce religieux , dont le démon, parlant à l'abbé Macaire, dit qu'il le tournait à sa fantaisie. Voilà ceux que le démon aime, et dont il est le maître absolu ; ce sont ces es{)rits superbes, qui ne veulent point avoir de confiance et d'ouverture pour un directeur, qui pourrait leur tenir la place de Dieu , et les secourir dans leurs besoins ; ce sont ceux qui , par une vanité aussi subtile que périlleuse , s'imaginent être en état de se conduire eux-mêmes.

« L'histoire du religieux dont nous venons de parler montre admirablement cette vérité. Le démon, ayant attaqué tous les frères du monastère, ne put séduire que celui-ci. Lui seul prit sans difliculté une liqueur que l'esprit tentateur présenta inutilement à tous les autres. Plusieurs, il est vrai, en goiV lèrcnt ; mais découvrant aussitôt l'artifice de l'ennemi qui les voulait séduire , ils allèrent manifester à leur supérieur tout ce qui s'était passé dans leur imagination, pendant que la tentation avait duré ; ils curent la fidélité de ne rien cacher à leur père spirituel ; cl ils trouvèrent dans cet humble aveu un refuge assuré contre l'ennemi. Celui-là seul qui , se confiant à sa propre conduite , ne voulut rien découvrir de C3 qui se passait en lui , fut le sujet du triomphe et de la joie de l'ennemi, comme les autres l'avaient été de sa honte et de sa douleur. Mais, comme le malin esprit fait ordinairement trophée de ses conquêtes, sa vanité l'obligea bientôt à découvrir sa victoire au saint abbé , cl à nommer par son nom le religieux dont il avait triomphé. Alors ce sage supérieur, ayant appelé le i>auvre frère, et ayant soigneusement examiné la cause de son malheur, n'en trouva point d'autre, sinon qu'il se conduisail par sa propre volonté, qu'il n'avait point dau- Lre direcocur que lui-même , et qu'il craignait toujours de déclarer à son supérieur les pensées de son esprit; en un mot, il trouva une âme caché»i, ua

481 TR.VITE DE L'OBEISSANCE. — PART. 11

esprit distîiuuilô , qui ne voulail en aiicimc f:i(;oii nianifoster les sivrets de sa conscience. 11 l'interrogea il(n\c, et lui demanda en quel état il se trouvait. Le malheureux répondit que tout allait bien , Dieu merci, ei qu'il était redevable de son bonheur à ses prières. Le bon Père n'étant pojnt satisfait de cette réponse, l'interrogea une seconde fois, et lui demanda plus expressément s'il n'avait point de peine, et s'il ne lui venait point quelque pensée qui lui donnât du trouble et de l'inquiétude. Le frère répondit, comme la première fois, que tout allait parfaitement bien. Pressé une troisième fois de déclarer ses peines , après beaucoup de dissimulation , d'adresse et de détours , il ouvrit enfin son cœur, et H avoua franchement tout le secret de sa conscience. Quelque temps après , le démon se présenta encore h lui , croyant le séduire comme :\ l'ordinaire ; mais il le trouva tellement fortifié contre ses attaques, qu'il demeura lui-mcme honieuscment vaincu. Le saint abbé , ayant depuis demandé au démon des nouvelles de celui qu'il mettait naguère au nombre de ses amis : Ah! dit-il, ne me parlez plus de cet ennemi irréconciliable ; et faisant contre lui mille imprécations, il est devenu si sativage , ajouta-t-il , quil ne m'écoute plus ; il me traite de la manière la plus farouche, et il me répond plus rudement que tous les autres.

i Cet exemple vous fait assez connaître, mes frères, que le démon ne hait rien tant que l'exercice de la direction, parce qu'il n'aime rien tant que notre perte. Vous comprenez aussi par là pourquoi il chérit si fort ceux q-i n'ont point d'autre directeur que leur propre esprit ; c'est parce qu'ils l'aident toujours à venir à bout de ses desseins, et que, les trouvant appuyés sur leur propre prudence , il se sert aisément d'eux-mêmes contre eux-mêmes, pour les faire tomber dans ses pièges.

« Je n'ai jamais vu qu'une personne retirée du monde se soit perdue autrement que par sa négligence à prendre les avis d'un directeur, et pour avoir voulu se fier à sa propre conduite. Plusieurs assurent même qu'il n'y a point d'autre source de la perte des hommes, que celle-ci; tellement que, quand vous apprenez la chute de quelqu'un , vous ne devez pas craindre de faire un jugement téméraire , en assurant que la principale et même l'unique raison de sa perte , c'est parce qu'il a voulu se conduire lui-même, et qu'il n'a point cherché d'autre directeur que son esprit propre. Oui , je le dis encore , il n'y a rien de plus malheureux , il n'y a rien de plus digne de compassion qu'une àme qui se coitdiiit elle-même. J'avoue, et j'en remercie Dieu de tout mon cœur, que quand j'étais dans mon monastère avec les autres religieux, je n'ai jamais rien voulu faire, pas même la moindre action , que par l'ordre de l'abbé Jean , que sa vieillesse et sa prudence rendaient si vénérable, et à qui je découvrais jusqu'aux plus secrètes pensées de mon cœur. 84, 'luelquefois il me venait en pensée : Cette chos^-qne OElvres comi'L. de ^1. Tr\o>bON. I.

DE L'OBEISSANCE ENVERS LE DIRECTEUR. i82

tu vas demander nest pas si importante ; pourquoi importuner continuellement ce saint homme? ne voistu pas qu'il te dira cela? alors j'entrais dans une sainte indignation contre moi-même, et disant ana-thèmc à cette tentation criminelle , j'avais en horreur celte prudence diabolique, et je m'affermissais dans la résolution d'aller sur-le-champ découvrir mon intérieur à mon supérieur. S'il arrivait qu'il ma dit ou me conseillât ce que j'avais bien pensé auparavant, je me disais à moi-même : Eh bien ! quy as~ tu gagné? ne Ca-t-il pas dit de faire ce que je t'avais auparavant suggéré? à quoi t'a servi cette ennuyeuse et longue confé'rence, sinon à causer de l'importunité à ce saint vieillard? Mais moi, qui savais l'importance de la chose, je répondais à celte parole insolente, ou plutôt je me répondais à moi-môme : Toutes tes lumières , tous tes jugements et toutes tes prétendues connaissances ne sont que des instruments du diable pour te perdre. Cette action, qui t'est présentement ordonnée, devient bonne et sainte; tandis que, si tu l'eusses faite de toi-même, elle eût été mativaisc et dangereuse. En conséquence , je me gardais bien de rien entreprendre, sans avoir consulté mon Père spirituel.

4 Ces importantes précautions me procurèrent un tel repos et une telle confiance, que la paix profonde dont je jouissais me causait quelquefois de l'inquiétude. Persuadé, comme je l'étais, que ce n'est que par beaucoup de tribulations que l'on peut arriver au ciel {Act. xiv, 21), et ne ressentant en moi rien de semblable, j'étais en proie à des ennuis et à des angoisses insupportables. La mélancolie qui me dévorait me réduisit à ce point , qu'à peine pouvais-je traîner ma vie languissante; les idées noires qui remplissaient mon esprit ne me donnaient pas un moment de relâche ; à peine pouvais-je respirer, et me réveiller de cet assoupissement léthargique. Déjà cette humeur sombre, m'ôtant la liberté de l'esprit, et isj'envcloppant de ses nuages ténébreux, ne me représentait pli]|^ que la triste image de la mort et du tombeau ; déjà mon corps succombait à cette maladie, dont le venin me rongeait peu à peu, lorsqu'i Dieu, qui n'abandonne jamais les malheureux , vint me secourir au milieu de mes angoisses. Un jour que j'étais plongé dans cet abîme de désolation, priant Dieu à l'entrée de l'église, j'aperçus dans le chœur un homme vénérable, revêtu des ornements épiscopaux, et qui entrait dans le sanctuaire, portant nos saints mystères dans ses mains. Comme je n'avais pas coutume de me joindre aux étrangers, sans nécessité et sans la permission de mon supérieur , je voulus me retirer à mon ordinaire ; mais je me sentis forcé malgré moi , par une vertu sécrète, de suivre cet homme si vénérable. Je me vis donc derrière lui, tout hors de moi ; car son aspect imposant m'avait inspiré une espèce de crainte et de terreur. Je tâchai de joindre mon oraison à la sienne, qu'il continua pendant une heure , les mains élevées au ciel. Lorsqu'il eut achevé sa prière, il se tourna do

mon côté it s'avança vers moi. A mesure qu'il s'en approchait, je sentais évanouir la crainte et la tristesse de mon cœur; et quand il m'eut joint, il étendit le bras, et frappant ma poitrine de ses doigts, il prononça ces paroles du Prophète : Tai attendu le Seiyhetir avec patience, et il a considéré ma peine ; il m'a tiré du lac de misère et du lieu de corruption ; il a affermi mes pieds sur une pierre inébranlable ; il a lui-même dirigé mes pas, et il a appris à ma langue un cantique nouveau, un chant d' allégresse et de reconnaissance envers mon Dieu (78). Il répéta ces paroles par trois fois , me frappant toujours la poitrine de sa main ; après quoi il disparut tout à coup. Je me sentis alors comblé de lumière, de joie et de consolation, et tout charmé de la douceur qui -se répandait dans mon âme; en sorte qu'il me semblait n'être plus le mémo. Je me levai cependant tout transporté, afin de le suivre et de le reconnaître ; mais je ne vis plus rien , et malgré les recherches «que je fis, je ne pus jamais retrouver ce charitable médecin. Il est vrai qu'il n'a pas laissé de me continuer son secours , car , depuis ce temps-là, je n'ai pas ressenti la moindre inquiétude; et mon cœur s'est trouvé tellement affermi dans la paix, par la bonté de Dieu, que rien n'a été capable de me iroubler.

< Je vous ai raconté tout ceci, mes frères, afin de vous faire voir avec quelle sûreté , quel repos et quelle paix on avance dans la voie de Dieu, lorsqu'on est fidèle à ne rien garder en soi-même, sans le manifester au directeur. Apprenez donc à vous découvrir tout de bon à lui , et à le consulter souvent; c'est là que vous trouverez la tranquillité de vos âmes, et soyez convaincus qu'on ne peut se sauver que par cette voie.

< Après cela, quelqu'un me demandera peut-être ce que peuvent donc faire les personnes qui sont dans l'impossibilité d'avoir un directeur. A cela je réponds que, si une âme cherche sincèrement la volonté de Dieu, jamais il ne permet qu'elle s'écarte de cette divine règle; tellement que Notre -Sei-

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gneur éclairera plutôt un enfant, pour lui faire connaître ce qu'il veut d'elle , que de la laisser dans l'incertitude à cet égard. Mais si quelqu'un est assez mal disposé pour chercher la volonté de Dieu, sans être bien résolu de la suivre. Dieu sans doute lui fera une réponse par ses prophètes ; mais ce sera une réponse aussi dissimulée que son cœur , et s'il vient à s'égarer en la suivant, alors, dit l'Esprit- Saint, Dieu parlera lui-même, et assurera que c'est lui qui a voulu, par un secret et juste châtiment, que ce prophète trompât une âme si mal disposée (79).

1 Suivons donc, mes frères, l'aimable volonté de notre Maître ; mais suivons-la avec un esprit pur de toute attache à notre volonté propre. Que si nous voulons pratiquer quelque action de vertu , consultons auparavant notre directeur; et s'il nous la conseille, estimons-la véritablement sainte, nonpiirce que nous l'avions crue bonne, avant de lui en demander avis, mais parce que notre directeur l'a jugée telle , après que nous la lui avons proposée; ne la faisons pas parce qu'elle nous a paru juste, mais parce qu'elle nous a été ordonnée. Ajoutons à cela une intention pure et une grande application à la bien faire ; enfin lïe nous arrêtons pas encore là, comme si nous pouvions être dans une entière assurance; car nous devons encore, après tout cela, appréhender les jugements de Dieu. Tai travaillé, disaitleP.Agathon à l'heure de la mort, /ai (rfli'ai//<*, ce me semble, autant que faipu;mais de savoir si mes actions sont agréables à Dieu, je Cignore ; car ses jugements sont bien différents de ceux des hommes.

i Dieu nous préserve, mes frères, de ce grand péril dont je viens de parler, je veux dire de l'état funeste de ceux qui n'ont point de directeur ; qu'i. nous fasse la grâce de suivre en cela les traces de tant de saints, et les exemples de soumission que nous ont donnés tant de grands hommes, que nous devons regarder comme nos pères en la vie spirituelle. » (S. DoROTH., Doclr.)

Ici finit le discours de saint Dorothée, auquel nous croyons inutile de rien ajouter.

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