CHAPITRE PREMIER
Qu'une des plus grandes faveurs que Dieu puisse faire à une âme, est de la tenir dans un lieu où, elle vive soui un règlement.
Entre toutes les faveurs que Notrc-Seigneur nous a faites, une des plus signalées est de nous avoir
(78) Exspcctans exspectavi Dominum, et inlendit milii : et exaudivit prrces meas ; et cduxit me de la eu mixeriœ, et de luto fœcis; et statitit super pelram gressus meos; et immisit in os meum cunticum no-
conduits dans une communauté, où nous sommes obligés de vivre sous un règlement, et où, par los salutaires avis que l'on nous donne, nous sommes en sûreté contre nos ennemis, et à couvert de leurs surprises. C'est pourquoi les saints conqiarent les règlements et les conseils cvangéliques à de bonnes
vum, Carmen Dco nostro. {Psal. xxxix, 2, ô, 4.)
(7!)) Et prophcta , citm crraverit, et lucutus fuerit rrrbiiin, ego Dominns dccepi prophctam illum. (Lzech.
XV, y.)
*85 TRMTF. DE l/ORKISSANCE. — PART. 111.
tranchées qu'on fait autour d'une ville, pour la rendre plus forte. En effet, lorsqu'on veut fortifier une place, on ne se contente pas de l'environuor d'une bonne muraille soutenue de remparts et flan- ] quoe de bastions; mais on l'environne de puissants dehors, qui empêchent que les ennemis ne s'en approchent, et qui font qu'après beaucoup de coups et d'efforts, le corps de la place demeure aussi entier que si la ville n'avait pas été attaquée. Ainsi Notre-Seigneur ne s'est pas contenté de fortifier notre âme de la muraille de sa loi, et du rempart de ses commandements ; mais il l'a encore environnée de nos règlements , comme de puissants dehors qui la défendent, afin que nos ennemis, venant à nous attaquer et à dresser contre nous leurs batteries, notre âme soit plus à couvert de leurs coups; et que si, au pis aller, ils rompent quelque partie de cette tranchée, en nous faisant transgresser quelqu'une de nos règles , la muraille de la loi , et le rempart des commandements de Dieu demeurent toujours entiers, et nous restions par conséquent en assurance : l'rbs fortitudinis nostrœ Sion Salvator ; ponetur in ea munis et antemurale. {Isa. \xvi, l.)La plupart des tentations que vous avez ici à souffrir, celles même qui vous attaquent avec le plus de force, ne vont qu'à vous faire transgresser quelques règles, qui n'obligent point d'elles-mêmes sous peine de péché, et que vous avez cependant, par la miséricorde de Dieu, plus de peine à violer, que vous n'en aviez autrefois à transgresser les commandements de Dieu, et à commettre de grands crimes.
On peut juger, d'après cela , combien est grande l'illusion de quelques personnes faibles et pusillanimes, qui, à la vue des fautes qu'elles commettent contre les règles, et des imperfections que supposent ces transgressions, s'imaginent qu'elles eussent mieux fait de rester dans le monde, que de venir Jans un séminaire, ou dans une communauté, où elles se permettent tant de manquements. Il est bien vrai que, si ces personnes étaient assez lâches pour ne vouloir point se soumettre aux règles de la maison , il vaudrait mieux qu'elles n'y demeurassent poiût, et qu'elles retournassent dans le monde; mais pourvu qu'elles aient un vrai désir de suivre les règles, et de se conformer aux avis qu'on leur donne, quoiqu'elles manquent souvent par surprise ou par faiblesse, elles ne doivent pas se décourager, ni s'imaginer qu'elles feraient mieux , si elles étaient ailleurs. C'est pourquoi vous devez bien prendre garde à cette tentation, l'une des plus ordinaires dont le démon se sert pour décourager les personnes qui vivent en communauté, et l'une des plus capables de nous perdre. Cet ennemi mortel de notre salut ne demanderait pas mieux que de nous faire sortir d'une communauté, afin do nous attaquer seuls, et de nous vaincre plus facilement. 11 }ic souhaiterait rien tant que de nous entraîner de nouveau dans le monde, où, ne nous voyant plus environnés de l'enceinte de nos règles, ni de l'a-
DE EA SOUMISSION AU REGLEMENT. i^C,
vant-mur des conseils évangéliques, il dresserait toutes ses batteries contre la loi de Dieu, et nou;> attaquant ouvertement sur les points les plus importants, il renverserait bientôt toutes nos bonne.; résolutions, et nous ferait tomber dans le péché, sans beaucoup de résistance. C'est ce qu'il ne peut faire aisément dans le lieu où vous êtes; car cet avautniur des règles qui vous environne reçoit toutes ses attaques, rompt tous ses coups, émoussc tous ses traits, et vous tient à couvert de tontes les tentalions qui pourraient vous blesser à mort. Lors donc que vous sentez ici quelque dégoût, et que vous remarquez en vous quel<[ues imperfections, considérez en même temps à combien de périls vous seriez exposé dans le monde , et de combien de dangers vous préserve votre séjour dans cette maison. Il ne faudrait qu'une seule des fautes dans lesquelles on tombe si aisément au milieu du monde, et qui y sont presque inévitables, pour vous causer plus de peine et de dommage, que ne font ici toutes celles que vous y commettez. Ainsi , pour peu que vous ayez de bonne volonté, pour peu que vous avanciez dans la vertu, soyez persuadé que vo«s êtes encore meilleur ici que vous ne seriez dans le monde.
C'est ce qui nous doit donner un grand amour cl une très-haute estime pour le séjour d'une communauté bien réglée. Quand vous n'y auriez point, d'autre avantage que celui-là, il suffirait pour vous rendre coupable devant Dieu d'une grande ingratitude, si vous manquiez à l'en remercier, et à reconnaître, par votre fidélité, la grâce signalée qu'il vous a faite en vous y appelant. Quelle faveur eu effet plus digne de reconnaissance? Pendant que les autres sont au milieu de l'amphithéâtre, exposés à la furie des taureaux et des bêtes farouches, et près à tous moments d'être dévorés, vous êtes derrière une barrière , d'où vous les voyez à votre aise et sans aucun péril. Pendant que les autres voguent sur la mer, battus de la tempête, au milieu des orages et des écueils qui en font périr un si grand nombre, vous êtes dans le port, les regardant en assurance. Pendant que le monde presque entier est emporte par les flots du fleuve empoisonné de Babylone, voi:s êtes assis sur le bord, dans un parfait repos.
Le règlement sous lequel vous vivez vous procure cet avantage, que les démons eux-mêmes craignent de vous approcher dans ce retranchement ; cela seul suffit pour leur faire prendre la fuite, pour les mettre en déroute, et souvent pour les empêcher même de vous Tiltaquor. C'est ce que Noire-Seigneur voulut montrer autrefois , en la personne d'un célèbre religieux de l'ordre des Capucins, dont l'histoire est rapportée dans leurs chroniques. Ce religieux, prédicateur Ircs-renommé dans l'Italie, se rend<\nt à Milan pour annoncer la parole de Dieu , tomba mahde à Parme , d'une maladie dangereu^•^ qui le mil bientôt à !'cxtréniité. Les religieux d >; son ordre, qui ctaienl auprès de lui , «le voyant eu
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cet état, s'einprcssèrcnî de lui (loniicr tous les se- médisances du monde, quand, pour obéir à l'urdro
cours qu'on a coutume de donner aux mourants ; d'une communauté, on ne veut pas seulement en
n.ais ils furent bien surpris, quand ils le virent cra- ■ parler ni en entendre parler? Avec quelle joie se
olier avec emportement contre le crucifix, toutes privera-t-on des divertissements criminels du siècle,
les fois qu'on le lui présentait à baiser. Comme ils lorsqu'on se prive souvent de ceux même qu'on y
ne savaient d'où lui venait cette fureur, et quelle pourrait prendre innocemment? Enfin, celui qui,
pouvait être la cause d'une action qui paraissa-il si impie, ils crurent qu'il n'y avait que l'esprit malin qui en pût être le principe. Dans cette persuasion, un des religieux qui était présent s'avisa de faire apporter le livre de leurs règles, et le donna au mayde, qui ne l'eut pas plutôt entre les mains qu'il •revint fort tranquille. Dès ce moment il baisa amoureusement le crucifix, et déclara qu'avant qu'on lui eût donné ce livre, il avait vu un diable placé devant ïa croix qu'on lui présentait, et que ne sachant que faire dans cette extrémité, il s'efforçait de repousser le diable en lui crachant au nez ; mais que ce monstre avait disparu dès l'instant où il avait vu le livre des règles (80). Or, si la règle morte, écrite seulement dans un livre, et mise à la main de ce religieux, a pu chasser ainsi le démon , qui n'a pas môme pu en souffrir la présence, que sera-ce d'une règle écrite dans le cœur par l'estime qu'on en fait, et portée dans les mains par une entière soumission et une parfaite fidélité?
Un autre avantage considéraide que nous trouvons dans les règlements d'une communauté, c'est qu'ils nous aident puissamment à observer les commandements de Dieu. Qu'y a-t-il en effet de plus aisé que de garder les commandements, pour celui qui fait profession de garder même les conseils? Qui ne voit, au contraire, combien il est difficile qu'une personne, qui ne fait aucun cas des conseils, se rende bien exacte à l'observation de tous les commandements? C'est la remarque de saint Thomas, dans l'explication de ces paroles de Notrc-Seigneur : Je vous le dis en vérité, il est bien difficile qu'un riche entre dans le roijaume des deux: I Amen dico vobis , qnia dives difficile intrabit in regmim cœlorum. » ( Mallh. xix , 23.) « Savez-vous bien la raison de cette difficulté, t dit le saint docleur (81)? « c'est qu'il est très-difficile de garder les commandements par lesquels on entre dans le ciel, si on ne se résout à garder les conseils, > et si on ne travaille ainsi à se rendre parfait; mais pour celui qui fait profession de garder même les conseils, l'observation des commandeuients lui est trèsaisée, comme on le peut voir par des expériences journalières et tout à fait convaincantes. Qu'y a-t-il, par exemple, déplus aisé que de ne se point laisser aller à dire de mauv.-iiscs paroles, quand on s'est accoutumé i\ n'en point dire d'inutiles, et à garder même le silence pour l'amour de Jésus-Christ ? Quelle difficulté y a-l-il à éviter les intrigues cl le»
pour observer son règlement, s'abstient do boire et de- manger hors des repas, cl qui, même dans le repas, se prive volontiers des bons morceaux cl des viandes délicates, observant constamment une grande modestie et une exacte sobriété, aura-t-il beaucoup de peine à éviter les excès de l'intempérance?
Les saints remarquent avec raison que les règlements et les conseils qu'on observe dans les communautés bien réglées , non-seulement ne sont pas à charge à ceux qui s'y soumettent avec amour, mais qu'ils les soulagent au contraire, et les aident à porter le joug des commandements de Dieu. C'est ce que saint Augustin explique, par deux comparaisons très-sensibles. Pour exprimer la douceur de la loi que Notre-Seigneur est venu apporter au monde, il dit que c'est un joug dont la pesanteur ressemble à celle des ailes des oiseaux : Hœc sarcinn non est pondus onerati , sed atœ volaturi. Les ailes ne chargent pas les oiseaux-, et quoiqu'ils les portent, ils n'en sont point embarrassés; au contraire, ce sont elles qui les rendent légers et qui les font voler : Portant illas , et portantur ab illis : portant illas in terra, et portantur ab illis in cœlo. (Serm. 164, n. 7.) 11 en est de même du règlement d'une communauté : Non premit onere ponderum, sed sublevat vice pennarum; et vous ne sauriez faire un plus grand tort à une àme que de lui ôter ce fardeau, sous prétexte de la soulager.
Une autre comparaison dont se sert saint Augustin est tirée des roues d'un chariot, qui, bien loin d'incommoder et de surcharger les chevaux, les aident puissamment, et rendent leur charge si légère, que sans cela ils ne pourraient pas en traîner la moitié. Ainsi, la pesanteur des règles n'incommode jamais les serviteurs de Dieu ; au contraire , elles leur servent à porter arec plus de douceur et de facilité le joug de la loi de Dieu , que les gens du monde ne portent qu'en gémissant , en pliant sous la charge, en trébuchant presque à chaque pas , en tombant si souvent et si dangereusement, que la plupart ne se relèvent jamais. Toutes ces considérations doivent assurément nous inspu-cr une grande estime de nos règlements, nous engager à les observer avec amour, et ii reconnaître la grande miséricorde dont Dieu use envers nous, lorscju'il nous donne un si puissant secours pour opérer notre salut.
(W)) In dicmonem conspuens, crucifixi imagiiu-m p. 8^23.)
oxhorrerc videbatur Codex regul;K inter a-groli ^81) Quia difficile est (|uod homo servet pnvcepia
nianiis collocatur , cl mox ab eo d;em(m aul'ugit. (|uib.iis inlralur in regnum cœjoruni , nisi sequen» \\nnal. minor. Capucin., an. 1577, n. 33, loni. I, concilia. [Quodlibct, 1. iv, art. 53.)
489 TRAITI': DE L'OBEISSANCE. — PART