‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 133 sur 303 · CHAPITRE \I · texte numérisé non relu

CHAPITRE \I

Que la légèreté des choses prescrites par les règles ii'excnse pas celui qui ne les garde pas, mais le rend au contraire plus coupable.

C'est une tentation très-commune dans les communautés, que de transgresser le règlement, du moins eu certains points, sous prétexte que les choses qui nous y sont marquées sont légères, et que ce n'est point en cela que consiste la perfection. Comme cette tentation est très-dangereuse, et qu'elle fait commettre sans scrupule un grand nombre de fautes, surtout quand elle se trouve jointe à la négligence et à la tiédeur, il est important de se prénmnir contre elle , pour ne pas s'y laisser surprendre.

Or je dis que cette excuse , tirée de la petitesse des choses auxquelles on manque , n'est nullement une excuse, et ne diminue point la faute que l'on commet, mais la rend, en quelque manière, plus £^7ande et moins excusable. C'est la doctrine de saint Augustin, dans le xiv" livre de la Cité de Dieu, où il iit que , comme l'obéissance d'Abraham , en sacrifiant son fils Isaac , a été avec raison estimée trèsparfaite, parce qu'on lui avait commandé une chose très-diflicile, de même la désobéissance d'Adam dans le paradis terrestre a été d'autant plus grande, que le commandement que Dieu lui avait donné était plus facile : Ita et in paradiso major inobedientia fuit, quando id quod prœccptum est, nullius difficultalis fuit. {De civit. Dei, lib. xiv, c. 13.) En effet, il ne pouvait avoir aucune excuse de ne pas observer une chose aussi aisée qu'était l'abstinence d'un seul fruit, vu surtout qu'il y en avait tant d'autres dans ce lieu de délices, et peut-être de meilleurs, dont il pouvait manger en toute liberté.

Qu'eût fait Adam , si Dieu lui eût commandé des choses grandes et dilliciles? Si Dieu lui eût ordonné de lui sacrifier sa femme, conmie il commanda depuis à Abraham de lui sacrifier son fils , comment lui eût-il obéi ? comment la lui eût-il immolée , lui qui , de peur seulement de la conlristcr, ne voulut pas s'abstenir de manger un fruit , après en avoir reçu de Dieu la défense si expresse? Il en est de même dans le sujet dont nous parlons ; celui qui transgresse des règlements fticilcs à observer commet une faute plus honteuse, et tombe dans «ne désol)éissanee plus punissable, selon la remarque de saint Ronaventure. « Les fautes qui se commettent en des choses légères , » dit-il , « rendent d'aulant plus coupables ceux qui les commettent, qu'ils pou-» valent plus aisément les éviter (84). 1 Si ce que

habita ingerunt, (|U() vitari facilius cognila value» runl. [Spec. discip. ad nov., in Proirg )

?i)l TRAITE DE L'OBEISSANCE. — PART.

?on vous commande était ilifTicilo :» fairo, voire désobéissance pourrait avoir quoique excuse; mais, puisqu'il s'agit d'une chose si facile , vous ne saurioz avoir aucune raison de vous en dispenser.

De plus, comment croirai-je que vous obéirez en des choses grandes et difficiles , si vous ne sauriez vous résoudre à obéir en des choses faciles et légères ? 11 n'y a aucune raison de croire que celui-là ferait le plus , qui ne fait pas le moins. C'était le sentiment conuuuu de ces anciens solitaires, et de CCS grands serviteurs de Dieu qui s'étaient retirés dans les déserts , pour s'appliquer à la perfection : ils tenaient pour une maxime constante, que celui (jui se laissait vaincre par de faibles ennemis ne résisterait jamais à de plus vigoureux (85). Aussi Cassien qui avait longtemps vécu parmi eux, et qui était parfaitement bien instruit de leur esprit et de leur conduite, nous apprend qu'ils commençaient leurs exercices de perfection par l'abstinence des choses extérieures , et que c'était le premier avis qu'ils donnaient à ceux qui se retiraient dans la solitude , pour vivre selon la pureté de VEvaugile. Comment, leur disaient-ils, vous surmonterez-vous d.ais l'intérieur, beaucoup plus difficile à régler, si tous ne savez même pas vous vaincre à l'extérieur, qui est mille fois plus facile ? Comment pourrez-vous inomplier de vos ennemis spirituels et invisibles, si vous ne savez pas résister- aux extérietirs , que vous voyez, et qui sont mille fois plus faibles?

Nous pourrons connaître par là si les désirs que nous ressentons quelquefois de faire de grandes choses pour le service de Dieu et du prochain , par exemple , de soufftir de grandes peines , de faire de rudes mortifications, d'aller parmi les peuples barbares et infidèles pour nous exposer au martyre , sont de vrais ou de faux désirs ; car si vous n'avez pas ici le courage de supporter une mortification très-légère, si vous transgressez si aisément, tantôt un point du règlement et tantôt un autre, pour ne pas vouloir souffrir la petite peine que vous trouveriez à rompre votre incHnation , ou à demander ittie permission, n'est-ce pas une chose constante, (\ae vous seriez encore plus infidèle dans des occasions où il se rencontrerait de plus grandes difficultés.

Saint Bonavenlurc dit très-bien à ce sujet qu'il j a beaucoup de personnes qui désirent de mourir pour Jésus-Christ, et qui cependant ne peuvent

(83) Nunquam robustioribus œmulis colluctari posse confidas, eum quem in leviori conflictu conbpexeris ab infirmioribus parvisque superari. (CassiAN., 1. V, Inslit., c. 11.)

(86) Quotidie ceditis punctioni acus unius, et mucroni vos a.rbitramini posse resistere? In minimis Drobate conlUçlibus, quam virilitcr in majori certamine stare possitis. Ecce enim vobis non dicitur : Sacrificate idoUs et vivite; aut : Si hoc non vullis, oportet vos diversis suppliciis interirc; novit Dominus figmentum nostrum, ncc dat nobis tam forte rorlamen... Vestrum certainen quale est, fratresmei? iiiioljdic vobis suggcrilur iii cordibus veslris :

ni. DE LA SOUMISSION AU REGLEMENT. im

souffrir la moindre parole offensante : Mnlii optant pyi) Clirislo mori, qui pro CItristo nolunt vcrba Ifvia pati [De prof, relitjios., lib. n, c. 5) ; et pour faire connaître la fausseté de leurs désirs, il ajoute aussitôt : « Celui qui s'épouvante d'une feuille que le vent fait voler, aura-t-il l'assurance d'attendre un coup effroyable que le bourreau lui va décharger? Quem tcrret sonitus foin volantis, quomodo snstincri'l iclum (jladii tcrribilitcr vibranlis? n Si un petit mot de travers, qu'un de vos frères vous dit peut-être innocemment, si une parole légère, et quo le vent emporte, vous trouble et vous inquiètes! fort, que serait-ce si l'on vous calomniait en des choses considérables, si l'on portait contre vous de faux témoignages, s'il vous fallait souflrir des persécutions cruelles et sanglantes? où en seriez-vous alors, et que deviendriez-vous (8G) ? A quoi se réduisent, en effet, dit saint Bernard, vos tentations ordinaires et vos plus grands combats? L'ennemi vous dit : Rompez le règlement, murmurez de la manière dont on vous traite, criez contre la conduite sévère qu'on tient envers vous, relàcliez-vons un peu de cette xne austère, dispensez-vous des exercices, feignez quelque infirmité, dites, pour vous reposer selon votre désir, que von êtes malade, et que vous auriez trop à souffrir en suivant l'ordre commun. N'esl-il pas vrai que c'est là ce que le démon vous inspire bien souvent? On le voit assez par les discours que nous tenons à ceux qiiB nous avertissent de nous rendre exacts à nos règles, et par les pensées qui nous agitent, quand le Saint-Esprit nous sollicite de nous y rendre plus fidèles (87). Cependant, continue saint Bernard, ou ne vous dit pas : Si vous demeurez dans l'ordre et soumis à votre règlement, vous en mourrez, vous serez exposé à la fureur des tyrans, vous souffrirez les feux, tes gibets et les roues ; mais on vous dit seulement : Vous y aurez un peu de peine, et il faudra vous faire un peu de violence (88). Si donc la crainte d'un peu de peine vous entraîne dans le relâchement, et vous fait renoncer à la fidélité que vous devez à Dieu, que fcriez-vous en la présence des tyrans, à la vue des gibets et des roues? Eprouvez, paF votre négligence dans les petites occasions qui se présentent journellement, quelle serait votre fidélité dans de plus grandes épreuves.

Concluez de là, sans balancer, avec le saint docteur, que si les peines légères qui se rencontrent dans l'observation du règlement vous abattent si

Frange ordinem tuum, murmura, detrahe, âge re^ missius, inlirmilatem simula, responde ci qui forte durius tibi loculus est, ut satisfacias dcsiderio tuo. El quis sustineret tanta? (S. Beun., Serm. de S. Clément. Pap. et mart., n. 5, 4.)

(87) Hiec enim intus audire, hac respondere consuevimus, exhortanlibns nos, aut foris homini, aut intus Spiritui sancto. (Ibid.)

(88) Nec dicitur cuiquam : Nisi h.-cc feceris, mo» riens; sed ut nmllum,cum difficultate et laborc résistes animo tuo. (Ibid.)

riisément, el vous font si soiiV'Oiil manquer à votre devoir, vous seriez bien moins capable de vous soutenir, s.'il s'en présentait de plus grandes (89). Penser autrement, ce ne peut être que l'effet d'une imagination trompée, et d'un esprit séduit par une illusion manifeste. Accoutumons-nous donc, selon le conseil de saint Bonavenlure, à nous vaincre cl à nous morlifier dans les petites choses ; « car, » dit le saint docteur, « celui qui ne sait ou ne veut pas rompre sa volonté dans les choses légères, la rompra bien moins dans de plus grandes : Minima ctiam adversa tolerare patienter discamns ; qnia majora non superat, qui minima tolerare non discit, t [De prof, reiujios., lib. it, c. 5.)

Denys le Chartreux [Seal, relitj., art. IG) rapporte à ce sujet un exemple bien remaniuable. Un religieux, qui avait assez longtemps vécu dans une communauté avec grande édification, se relâcha ensuite de sa première ferveur, au point de négliger la plupart ■de ses exercices. Au commencement il trouvait tout facile, puis il commença à ressentir quelque dilïïculté dans les emplois vils et dans les exercices abjects; peu à peu les pratiques de mortification lui devinrent à charge; il avait surtout grande peine à porter un habit pauvre et huoible, que les novices avaient coutume de porter. Comme il se reposait un jour après midi, il vit en songe Notre-Seigneur Jésus-Christ, chargé d'une croix longue et pesante, et qui, bien que irès-las, s'efforçait de monter au haut d'un escalier (pii était devant lui. A cette vue, le religieux fui tellement touché de la peine de son Maître, que désirant de le soulager, il lui dit : Je vous supplie, ô mon Sauveur ! permettez que je vous soulage, accordez-moi cette faveur, que je vous aide à porter votre croix. A quoi Notre-Seigncur, se retournant vers lui, répondit d'un ton sévère : Comment présumes-tu déporter ma croix qui est si pesante, toi qui ne peux pas te résoudre à porter, pour l'amour de moi, un habit qui pèse si peu? En disant cela, il disparut. Le religieux se réveillant ensuite, demeura si confus de c«tte réprimande, et si encouragé à bien faire, qu'il <;ut tout le reste de sa vie autant de plaisir à porter son humble et pauvre habit, qu'il en avait auparavant de détroùt et d'horreur.

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