‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 134 sur 303 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

De la misère d'une âme qui fait peu de cas de ses règles, même en des clwscs légères.

Notrc-Seigneur assure, dans l'Evangile, que celui qui est fidèle dans les petites choses sera pareillement fidèle dans les grandes, et que celui qui est injuste dans les petites choses le sera aussi dans les grandes : Qui fidelis est in minimo, et in majori fidelis est, et qui in modico iniquus est, et in majori iniquus est. [Luc. XVI, 10.) Cependant, la plupart de ceux qu' se dispensent du règlement, le font sous prétexte qu'il s'agit uniquement de choses légères, qui ne sont point absolument nécessaires pour la perfection, et dont l'observance ne peut avoir une grande utilité, comme leur inobservance ne peut causer un grand dommage. Pour corriger cette erreur, il est important d'expliquer ici deux choses, que Notre-Seigneur nous enseigne dans les paroles que nous venons de rapporter. La première est le dommage que cause \ une âme le mépris des petites choses; la seconde est le grand bien que lui procure la fidélité aux petites choses. Nous parlerons maintenant de la première, réservant la deuxième pour le chapitre suivant.

JNotre- Seigneur déclare que celui qui est infidèle dans les petites choses le sera pareillement dans les grandes. Le Saint-Esprit l'avait déjà dit auparavant par la bouche du Sage : Qni spernit modica, panlatim decidet. {Eccli. xix, 1.) Ce seul motif ne devrait-il pas suffire pour nous rendre fidèles à l'observation de toutes nos règles, même à celles qui nous paraissent moins considérables, sachant que c'est un oracle divin, et par conséquent un point de foi dont il n'est pas permis de douter, que celui qui méprise les petites fautes tombera peu à peu dans de plus grandes, jusqu'à ce qu'il soit arrivé au fond du précipice.

C'est à quoi s'exposent tous ceux qui ne veulent point s'assujettir aux petites règles. Le malheur de ces personnes et les funestes suites de leur négligence nous sont très -bien exprimés par la ruine de Jérusalem, décrite dans le prophète Jérémie. Le Seigneur, dit -il, a résolu de détruire Jérusalem, cette ville si forte, environnée d'une muraille et d'un avant-

Cet excmi)lc peut fournir un très-utile sujet de ""•'"' cl fortifiée de nombreuses tours. Et qu'a -t- il fcllexions à ceux qui, ayant peine à observer le rè- ^'-^^^ P<»'"' ^^^'l-'- !• » étendu son cordeau, il a pris ses glement, et ne pouvant, pour ainsi dire, en porter mesures, et n'a point retiré sa main, jusqu'à ce ipi"

le poids, s'imaginent qu'ils feraient de grandes choses pour Jésus-Christ, si les occasions s'en présentaient ; car, s'ils n'ont pas le courage de porter le joug de la règle que Noire-Seigneur lui-même leur impose, et /ju'il hîur adoucit en mille manières, à plus forte raison succomberaient-ils à des fardeaux plus pesants et à de plus grandes tentations.

ait exécuté la punition qu'il avait méditée. L'avanlmur est tombé ; aussitôt la muraille a été abattue et démolie, et la ville prise et entièrement saccagée ; Cogitavit Dominus dissipare murum filiœ Sion; teletidit funiculum suum, et non avertit manum suam a perdilione; Inxilque untemurale, et murus paritcr dissipatus est. (Tliren. ii, 8.)

C'est ainsi que les ennemis de notre salut et de notre perfection entrent dans nos ànies, les pillent

(89) Si crgoln hujusmodi certaminc periclitamur, fragilibus cedit infirmilas nostra, (piomodo tolis re- ^i vix resisliiuus, si intertbim ctiam succnmbiuius ; sislerel .'(S. Ui;kn., Scrm. de S. CUm. /*«;». et marL, djuid in illo gravi cerluminc latcrcnjui? Si jujicis n. 5, i.)

trmtf: de i;oRFJssANr.E. - taut. ni. dk i,a soumission au règlement.

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01 sVn iviuiont iiiaitros. Los règU'S, idiiiiuoiioiis Tavous déjà remarqué, sont l'avanl-mur do ccllo l'orliTOSso : c'est la contresearpe qui garde la nmraill»' de la loi et des connuamleinents de Dieu. Mais si vous laissez tomber cet avant-miir, la muraille sera bioiUot renversée, et votre àme entièrement rainée; si vous coniniencez à rompre la haie, si vous faites brèche à ce rempart, le serpent infernal entrera par là, el vous mordra ; si vous rompez la clôture oui enferme la vigne, ne comptez plus en recueillir les fruits, car rennemi l'aura bientôt vendang(>e. Vbi tion est scpcs, dit le Sage, dirijùcturpossessio. (Kccli. xxxvi, 27.) Di'slnixisli maceriam cjus, et vindcniiujit vain omnesqui prœtergrcdiiintnr viam. (Psrt/. i.xxix, 15.) Dans une comnuinanté où la règle est méprisée, où la discipline n'est plus observée, dit un ancien auteur, que voit-on autre chose qu'un débordement de désordres ? 11 n'y a plus alors ni obéissance, ni pauvreté, ni chasteté observée pour l'amour de Dieu. Mais afin qu'on puisse mieux comprendre une vérité si importante, laissons là les métaphores et les figures, et ne nous contentons pas de termes généraux ; parlons clairement et plus en détail. Voulez-vous savoir comment il arrive que celui qui néglige les petites fautes tombe peu à peu dans les grandes, selon l'oracle de l'Esprit-Saint ? et comment jelui qui méprise les péchés véniels tombe bientôt k dans les mortels, comme l'enseignent les saints et les théologiens, et comme nous l'enseignons nous-mctnes aux petits enfants dans le catéchisme ? Les péchés véniels, en quelque nombre qu'ils soient, n'en font jamais un mortel; ils ne sont point suffisants pour perdre l'àme, pour lui ravir la grâce, pour la priver de l'amitié de Dieu ; mais c'est à quoi ils la disposent, en Taltiédissant et l'affaiblissant à un tel point, que devenant toute languissante, elle est aisément vaincue par les tentations, elle obéit sans peine aux suggestions du démon dans les occasions, et tombe insensiblement dans le péché mortel. Les premiers coups de canon qu'on tire contre une muraille ne la mettent pas par terre ; mais ils l'ébranlent i*t la disposent à tomber au dernier coup. Les premières gouttes d'eau qui tombent sur une pierre ne sont pas capables de l'entamer ; mais elles la disposent à être creusée par les suivantes, jusqu'à ce qu'elle soit enfin entièrement percée : Lapides excavant aquœ, dit Job, el alluvione paulatim terra consnmitur. [Job xiv, 19.) Une tuilequi manque au toitd'unc maison ne la ruine pas entièrement ; maissiplusicurs tombent l'une après l'autre, et qu'on néglige d'y remédier, on verra bientôt le renversement de tout l'édifice (90). Une petite fente, par laquelle l'eau entre

(90) Tectum paucarum tegularnmcasu conteniplo lotain domum diruit. (S. Chuys-, hoin, 8, i?t / ad Cor., n, 4.)

(91) Hoc facit sentina negiecta quod facit fluclus irruens ; paulatim per seUtinam intrat, sed diu intrando et non exbauriendo mergit navini. (S. Auc, Iract. XII, in Joan., n. 14.)

(92) Vestis quai scindi cccoerit, negiecta iota di-

goiitte à g(Uilto (iaiis iiu vaisseau , ne le fait pas d'abord couler à fond ; mais si l'on n'y met ordre, le vaisseau ne manquera pas d'être enfin submergé (91), Quelques petits trous qu'on néglige de réparer daii.s^ un babil finissent par le mettre en pièce, quoicjuc dans le commencement ils n'empêchent pas qu'on ne s'en serve (92). Voilà les comparaisons doit les saints docteurs se servent, pour montrer cominent les péchés véniels disposent aux mortels. En ellet, comme les occasions de tomber dans de petites fautes se présentent très-souvent, une àme qui les néglige en commettra presque à toute heure ; « elle s'y accoutumera tellement, » dilsaint Grégoire, « qu'elle n'en sera plus effrayée, et ne craindra plus de faire des choses directement opposées à l'amour de Dieu, après avoir fait tant de fois sans scrupule ce qu' était hors de ce même amour (93). » Ainsi celui qui ne se soucie pas de mentir et de jurer sans nécessité, mêlera bientôt l'un avec l'autre ; et devenant parjure, il assurera ses mensonges avec serment. Celui qui, ne faisant aucun effort pour retenir sa langue, se laisse aller sans scrupule à de légères médisances, tombera insensiblement dans de plus grandes. Celui qui se plaît à regarder des objets dangereux, se plaira bientôt à en regarder de déshonnêtes. De même, celui qui s'accoutume à mépriser les petits règlements ne sera pas longtemps sans enfreindre les plus considérables ; les petites infidélités le disposant toujours à de plus grandes, il en viendra à un tel point de hardiesse , qu'il n'y aura plus rien qui soit capable de le retenir, plus de failles qu'il ne soit capable de commettre.

Il est vrai que, daus les commencements, nu éprouve ordinairement quelque remords de conscience; mais dans la suite le remords diminue, puis on n'en sent plus aucun ; enfin on se dérègle ouvertement et sans scrupule. C'est ainsi qjii'arrivem, pour l'ordinaire, les grandes chutes que l'on voit dans l'Eglise, comme les saints docteurs remar((uent à l'occasion de ce qui est dit de Judas, dans le chapitre xii de saint Jean. 11 y est rapporté que ce malheureux murmura de ce que Madeleine avait beaucoup dépensé pour oindre et parfumer les pieds de Notre-Seigncur. N'eùt-il pas mieux valu, dit-il pour justifier son murmure, uenrfre ce parfum, et en donner le prix aux pauvres, que de te répandre de la sorte? Il ne disait pas cela, remarque l'Evangile, par un effet de la compassion qu'il avait pour les pauvres; mais parce qu'il était larron, qu'il gardait la bourse, et qu'en sa qualité d'économe, il aurait été chargé de vendre ce parfum ; il s'alfligeait d'avoir perdu cette occasion d'avoir la dîme de cet argent ;

scindilur. (S. Cnnvs., ibid.)

(95) Minordum quasi nulla creditur, eo pejus quo et securius in usu retinetur. Unde fit plerumqiie, ut mens assueta malis levibus nec gravia perhorrescat, al(pie ad quamdam auctoritatem nequiliwper culpas nulrita perveuiat; et tanto in majoribus contemnal pertimescere, quanto in minimis didicil-non liiueiului pcccare. {Pastor,, p. m, c. 53.)

507 OEUYl'.ES COMri.KTF.S DK M. TRONSON. 508

ei ce fui pour se (liMloniniagoi* de ce ([u'il pensait ire elles, nous devons néanmoins les observer louies

j]n"il avait perdu, qu'il résolut de vendre son ado- exaclement, pour ne donner |aucune entrée au dé-

rable î\Iaîlre pour Ironie deniers : r/ixit hoc, non mon, qui, par le mépris des petites choses, nous

quia de c(iciiis pcrlincbat ad cnm, scd quia fur cral, et enlrainerait peu à peu dans de plus considérables.

locidosliabnis,eaqna' viiltcbanlur porlabal.{Joan.\u, EfTorçons-nous donc de nous accoutumer à cette

(i.) Sur quoi saint Augustin remarque que Judas ne sainte discipline, et à cet ordre de vie , que le rè-

se perdit point quand il vendit Noire-Seigneur; gicment de la maison nous enseigne ; de peur que

du moins son mal ne commei\ça pas alors ; il était mécliant depuis longtemps ; c'était un infâme larron ; il suivait Jésus -Christ cxléricnremenl et de corps, mais son cœur en était bien éloigné. Ainsi, quand vous voyez une personne faire quelque grande chute dans une commuiiaulé, ne croyez pas que son mal coinmenoe seulement alors; si vous examine/, de près sa conduite, vous verre/, qu'elle était déjà perdue depuis longtemps ; elle n'élait que de corps dans la communauté ; elle n'avait ni piété ni dévotion ; elle ne faisait ni oraison ni exa-

Dieu nous abandoimant et se retirant de nous, nous ne fassions un jour quelque terrible chute, dont peut-être nous ne relèverions jamais : Erndire , Jérusalem, dit Dieu par le prophète Jérémie, ne forte recédai anima meaa le ; ne forte ponam le descrtam, tcrraminliabilabilcm. {Jer.w, 8.)

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