CHAPITRE YIII
Des grands biens que procure à une àmc l'estime dvi petites choses.
Notre-Seigncur nous fait connaître ces grands
biens par ces paroles : Couraqe, bon et fidèle ser-
mon, sinon par manière d'acquit; elle ne se souciait viteur! parce que vous avez été fidèle en de petites
pointde rompre les règles pour suivre ses moindres fantaisies ; et ces petites fautes, ces légères chutes, comme de petits grains de poussière, ont insensiblement formé le bourbier où elle s'est enlin précipitée. Saint Jérôme, en parlant de la trahison de Judas, dit à peu près la même chose (Oi). « Voyez, » dit-il, < dans quel abîme de maux la convoitise a jeté <e malheureux, où l'amour désordonné de l'argent l'a
choses, je vous établirai sur de grandes; entrez dans la joie de votre Seigneur: « Euye, serve bnneel fidelis; quia super pauca fuisti fidelis, super nutlta te constituam, intra in gaudium Domini tui.t {Matth, xxv, 25.) Nolre-Scigncur ne dit pas que la joie entrera dansée fidèle serviteur; car elle est si grande, (pi'il ne pourrait pas la contenir ; mais il dit que ce lidèlc serviteur entrera dans la joie de son Sei-
cnlin réduit; et que ce terrible exemple vous serve gneur; pour faire enten. Ire que cette joie si abon-
à éviter les moindres fautes, dans la crainte des suites redoutables qu'elles peuvent avoirlorsqu'on n'y remédie pas dès le commencement. Celui qui les néglige, dit saint Grégoire, finira par déchoir tout à fait de la justice, en perdant peu à peu la grâce: Qui minima peccata flere et vitare negligit, a sliitu juslitia', non qiiidem repente, sed parlibus tolus cadit. t {Pastor.,1^. m, c. 55.) C'est ce que nous apprenons aussi de Job, lorsqu'il dit que la disette pn'cède et annonce l'ennemi : Faciem ejus prœcedit egestas. (Job \].\, 15.) En cfiet, Tàme s'appauvrit par la multitude des imperfections et des péchés véniels ; par suite de son infidélité à l'oraison et aux exercices spirituels, elle tombe dans des dérèglements de jour en jour plus notables, et souvent même dans les jtéchés mortels.
Etablissons donc comme une vérité constante, que celui qui marche avec négligence, et qui se permet sans scrupule des imperfections et des fautes légères, .se permettra bientôt des péchés véniels clairs et manifestes ; et que celui qui se familiarise avec de légères ofl'enses de Diiîu s'expose à n'être plus effrayé, lorsqu'il se présentera quelque occasion de tomber dans le plus grandes (95). D'où nous pouvons conclure qu'il est pour nous de la dernière importance d'estimer toutes nos règles. Quehiue h'gères que puissent nous paraître queh|ues-unes d'en-
dantc non-seulement le remplira, mais encore l'environnera de toutes parts, comme une personne qui étant au milieu de l'Océan, et ne pouvant en contenir toutes les eaux, en serait environnée de tous côtés. C'est pourquoi il est dit ailleurs, que la récompense préparée dans le ciel aux âmes fidèles est une mesure pleine, surabondante, et qui sedébordede toutes parts : il/c'?isjnflm bonam , cl confertam , cl coagitatam, cl supereffluentem, dabunt'in simim vestrum. {Luc. vi, 38.)
Mais quelle est donc la cause de cette grande récompense ? et pourquoi Notre-Seigneur élève-t-ii ainsi ceux qui lui sont fidèles en de petites choses? C'est que par celte fidélité on connaît les dispositions habituelles d'une personne, cl ce qu'elle fera dans des occasions plus importantes. Un paysan ayant ))résenié autrefois au roi de Perse une belle et grosse pomme, le roi la reçut d'un air très-satisfait, ei dit aussitôt : Vraiment, il me semble que cet homme, s'il était chargé de gouverner une petite ville, serait capable d'en [aire une cité florissante. {Wvr.,\Ap., de Artax.) n jugeait (|ue celui qui avait si bien soigné une petite chose n'en négligerait pas une beaucoup plus grande.
Quoi qu'il en soit du raisonnement de ce prince, <\m n'était peut-être pas assez bien fondé à tirer uiu; telle conséquence d'une action si peu iuq)or-
(94) Infelix Judas, qnod ex efîusione unguenti se (95) Cum prius per levia delicla defluimus, usa
perdidisse credcbal, vull Magistri pretio con)|)en- f-uncia Icviganlc, nciiuafpiam jiosl committere etiaiti
.sarc. (/n /ui'c verba Mallh. (xwi, 15): Quid vul- graviora timcmus. (S. Giu;(i., Wor»/ , lib. x, cap, 10.; tis, etc.
509 TRAITE DE L'OBEISSANCE. — FAUT. III
tante, nous pouvons du moins prendre celle histoire pour uue parabole dont voici la vérité : Celui. dit Noire-Seigneur {Luc xvi, 10), qui est fidèle en de petites choses, le sera aussi en déplus grandes. Yicmarquez qu'il ne dit pas : Celui qui est fidèle en de grandes choses, le sera aussi dans tes petites; mah il dit tout le contraire. C'est qu'en efl'et on connaît mieux la lidélité d'une personne dans les petites occasions que <lans les grandes. Ainsi la fidélité d'un économe ne se connaît pas tant en ce qu'il rend compte de grosses sommes , qu'en ce (ju'il rend exactement compte des moindres. De même un serviteur fait paraître beaucoup plus d'aûection pour son maître, en ne voulant pas manquer aux plus petits services qu'il lui doit, que s'il se contentait de lui rendre ceux qui paraissent plus considérables, dont l'omission le ferait chasser de la maison, ou lui ferait du moins perdre sa récompense. De même encore l'obéissance d'un bon fils se manifeste beaucoup moins par la soumission qu'il rend à son père dans des occasions importantes, qu'en celles qui sont plus légères et plus ordinaires ; parce qu'on voit alors qu'il ne veut pas se détourner en quoi que ce soilde la volonté de son père, ni faire la moindre chose qui lui déplaise. Pour appliquer ceci au sujet dont nous parlons, la fidélité d'un séminariste se connaît beaucoup moins en ce qu'il évite les grandes fautes, qu'en ce qu'il est exact et ponctuel aux moindres règles, et aux plus petites choses qu'on demande de lui, pour l'ordre de la maison.
C'est pour cela que Noire-Seigneur récompense si libéralement ceux qui lui sont fidèles dans les petites choses; il leur fait de grandes faveurs, et se montre très-généreux envers eux, parce qu'ils sont très-généreux envers lui. Approchez-vous de Dieu, dit l'apôtre saint Jacques, et il s'approchera de vous : i Appropinquale Deo, et appropinquabil vobis. s [Juc. IV, 8.) Plus vous vous approcherez de lui, en vous montrant généreux envers lui, plus il s'approchera de vous, par ses faveurs et par ses récompenses.
Ceux qui ont un plus grand soin de plaire à Dieu, en ce qui est de conseil et de surérogalion, aussi bien qu'en ce qui est d'obligation, et qui, dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, lâchent de faire toujours ce qu'ils savent être plus parfait et plus conforme à la volonté de Dieu, se montrent par là généreux envers Dieu ; et Dieu , de son côté , se montre généreux envers eux. Us deviennent en quelque sorte les favoris de Dieu ; en celle qualité, ils reçoivent ses plus grands bienfaits ; ils font des progrès continuels dans la perfection et dans l'amour divin , comme nous le voyons tous les jours par expérience. Nous en avons connu (jueiques-uns qui, par cefte grande ponctuaHlé au règlement, se sont tellement avancés en peu de temps, que leur exemple a été une leçon admirable, et même un sujet de confusion aux plus anciens, qui les ont vus si promplcment élevés en perfection au-dessus d'eux. C'est là un moyen sûr et infaillible de se rendre
DE LA SOUMISSION AU REGLEMENT. T.l o
agréable à Dieu, et de recevoir ses plus grandes faveurs. Ceux qui dans le monde, en servant Jtuvs maîtres, ne cherchent qu'à les contenter en tout, gagnent prompteinent leurs bonnes grâces, et paru • cipent abondamment à leurs bienfaits. De même ceux qui se font petits devant Dieu, en s'humiliant pour l'amour de lui, et qui se plaisent surtout à bien faire les petites choses, ce sont là ceux que Dieu se plaît à favoriser davantage : Sinite parvulos ad me venire, dit Noire-Seigneur, talium est enim reynum cœloruin. [Matlh. xix, 14.) Mais ceux qui s'émancipent et se mettent an large, ceux qui, sous prétexte qu'ils sont anciens dans la maison, ne font plus de cas des petites observations, mais au contraire les méprisent comme étant au-dessous d'eux, et comme élanl plus propres pour des enfants et pour des novices que pour des anciens et pour des personnes avancées dans la perfection , ce sont ceux-là que Dieu humilie et repousse, selon cette parole du Prophète : Si je me suis élevé dans mon cœur, qu'il m' arrive comme à l'enfant que l'on sevré et à qui on ôte la mamelle de sa mère : a Si non liu~ militer sentiebam , sed exaltavi animam meam: sicut ablactatus est super matre sua, ita retributio in anima mea. » (Psal. cxxx, 2.) Lorsqu'on veut sevrer un enfant, on met de l'aloès sur les mamelles de sa mère, afin qu'au lieu du goût et du plaisir qu'il y trouvait auparavant , il n'y ressente plus que de l'amertume : ainsi en arrive-t-il à tous ceux qui, voulant s'élever, méprisent les petites choses, s'imaginant qu'il est au-dessous d'eux de s'y assujellir ; car, dans l'oraison, dans l'examen, dans le silence, dans tous les exercices spirituels, où ils ressentaient auparavant tant de douceur et de consolation, ils ne trouvent plus que du dégoût et de l'amertume.
C'est ce qui fait dire à saint Jérôme, que celui qni désire se donner entièrement à Dieu et lui plaire uniquement, doit apporter autant de vigilance et de soin pour se bien acquitter des petites choses, qu'il en apporte pour bien faire les plus grandes, persuadé qu'il doit rendre compte à Dieu de tout, même des paroles inutiles et des pensées oiseuses : Mens Christo dedita œque et in majoribus et in minoribua intenta est, sciens eliam pro otioso verbo reddendam esse rationem. (Epist. 34 , Ad Heliodor.) De là encore le conseil que donne saint Basile à tous ceux qui aspirent à la perfection : « Appliquez-vous tellement aux grandes choses, que vous ne méprisiez pas les petites : Stude ut majorum virtutum compos efficiaris ; neque minores tamcn neqligito. »
Cette vérité est si frappante, qu'un philosophe païen l'a fort bien exprimée, en disant qu'une marque certaine de progrès dans la verlu, c'est lorsqu'on n'estime plus aucune faute petite , ni aucun péché léger; mais qu'on les évite et qu'on les fuit tous trèssoigneusement. Ceux qui désespèrent de pouvoir jamais devenir riches ne se mettent pis beaucoup en peine des petites sommes, parce qu ils ne croient pas qu'un peu d'économie puisse jamais leur procu-
rer de grands trésors; mais ceux (iiii préleiulont et qui veulent sérieusement s'cnricliir, épargnent sur toutes choses, ne font jamais de dépenses inutiles, et profitent des moindres occasions pour augmenter leur fortune. Ainsi ceux qui prétendent h la perfection profitent de tout ; ils ne disent point : Quel (irand mal quand je manquerais à cet exercice? une autre fois je serai plus fidèle ; pour aujourd'hui, faisons ainsi ; un autre jour nous ferotis mieux. Mais ils considèrent que, par l'îur fidélité à chaque exercice, ils méritent de nouvelles grâces, ils avancent dans la vertu et ils augmentent leurs richesses spirituelles ; tandis qu'ils déchoiraient peu à peu, par des fautes légères, s'ils- n'étaient soigneux de les éviter. « Ne méprisez donc, » ditsaintBasile, « aucune faute, qucl- (pie pelile qu'elle soit; car il n'y a point d'ennemi, si vous venez à le mépriser, qui ne vous puisse nuire cl (|ui «e soit -capable de vous causer de trèsgrands (ioinmages : Nullum omnino sit erratum, quod parvipendas, quamvis illud minulius sit. »