CHAPITRE IX
On montre , par quelques exemples , combien on doit faire cas des petites choses, et combien il est danije^ veux de les mépriser.
L'Ecriture sainte rapporte , dans le IV' livre des Bois, qucNaaman, qui était un grand seigneur de Syrie , particulièrement aimé du roi , et lieutenant général de ses années , étant tout couvert de lèpre, cl ayant appris qu'il y avait à Samarie un prophète, nommé Elisée, qui guérissait toute sorte de maladies, cl ressuscitait même des morts, résolut de s'adresser à lui pour être délivré de sa lèpre. Il obtint pour cela son congé, avec des lettres de recommandation du roi de Syrie, qui l'adressait au roi d'Israël, afin qu'il pût être plus favorablement accueilli par le prophète. Naaman partit donc pour ï^^amarie avec nn grand train de chariots et de chevaux. Lorsqu'il fut arrivé à la porte d'Elisée, ses serviteurs entrèrent ol remplirent leur commission auprès du prophète; mais celui-ci , sans aller au-devant de Naaman , ni sortir de son logis , répondit simplement à ses envoyés : Dites à votre maître qu'il aille au Jourdain, qu'il s'y lave sept fois, et qu'il y sera guéri : Yade et lavare septies in .Jordane, et recipiet sanitatem caro tua, atque mundaberis. Naaman fut très-étonnc de cette réponse , ne pouvant s'imaginer que sa guérison dépendît d'une chose si connnune , et que sa santé fût attachée à une action si ordinaire et si simple. Je pensais, dit-il, que le prophète ferait pour moi quchpie chose d'extraordinaire, et qu'il emploierait de tout autres moyens pour ma guérison. Je pensais qu'il viendrait au-devant de jnoi , qu'il invoquerait sur moi le nom de son Dieu , qu'il toucherait de sa main ma lèpre , et qu'ainsi il me guérirait : t Vutubam quod eyrederetur ad tue, et stans itivocaret nomen Domini Deisui, et tangcrct manu Kua Ivcum Icprœ, et curaret me. t Cependant, pour toute réponse, il m'ordonne d'aller au Jourdain pour uic laver; comme si nous n'avions pas chc/ nous
d'aussi bonnes eauxqne celles de ce fleuve. Qii'élait-il besoin de venir de si loin pour n'avoir point d'autre réponse : Nunquid non meliores Abana et Pharphar (liivii omnibus aqnis Israël, ut laver in cis et mander? Ayant dit ces paroles , il prit sa route pour s'en retourner en sa maison, ne tenant aucun compte de l'avis que lui avait donné le prophète. Ses serviteurs, plus prudents que lui, prirent la liberté de lui représenter, que bien loin que la faciHlc du remède que lui avait donné le prophète lui dût faire négliger son conseil , il devait le suivre sans balancer , par cette seule considération , que ce n'était pas grand'chose, et qu'il pourrait aisément accomplir ce qu'on lui prescrivait. Si le prophète, disaient-ils, vous eût commandé quelque chose d'extraordinaire, et qui vous eût paru très-diificile, vous l'eussiez dû faire, pour recouvrer la santé; combien plus devezvous accomplir ce qu'il vous dit . puisqu'il est si aisé d'aller au Jourdain et de vous y laver? Pater, et si rem grandem dixisset tibi propheta , certe facere dcbueras, quanto mugis quia nunc dixit tibi : Lavare, et mundaberis ? Naaman se rendit h cette raison ; il alla au Jourdain ; il s'y lava sept fois, et fut si parfaitement guéri de sa lèpre, que sa chair devint aussi pure et aussi nette que celle d'un enfant : Restituta est caro ejus sicut caro pueri parvuli. {IV Reg. v, 10 seq.)
Or ce qui arriva à ce prince, dont la guérison et la sanlé corporelle dépendait d'une chose si petite et si peu importante en elle-même, se remarque tous les jours, par rapport à la guérison et à la sanlé de nos âmes ; car de ces choses qui nous paraissent communes, de ces règles qui nous paraissent légères, de celte fidélité que nous nous imaginons n'être d'aucune importance, dépend réellement la santé de notre âme , et tout notre progrès dans la vertu. Si l'on vous disait, lorsque vous entrez dans la maison, que jamais vous ne vous y sanctifierez , sans faire des choses très-diificiles , assurément vous les devriez faire, et vous devriez tenir votre peine pour bien employée : Certe facere dcbueras. A combien plus forte raison devez-vous faire les choses qu'on vous y prescrit, qui sont si faciles, et qui vous conduiront sûrement à la perfection? Ainsi le peu d'import;mce que ces règles paraissent avoir ne doit vous donner occasion de les négliger; au contraire, il faut que cela même vous encourage, et vous excite plus fortement à les observer, voyant que votre perfection est attachée à des choses si petites ei si aisées.
Cassien remarque qu'une des principales pratiques des anciens solitaires d'Egypte était l'exactitude aux petites règles, et qu'ils préféraient cette exactitude I)onctucllc à tontes les autres vertus : Ilanc cunciit virtutibus ita prwferunt, ut huic judicent omnia postponcnda ; et vniversa dispendin subirc conlcnli siul, dummodo hoc bonum in nuUo violarc videantttr. (Cassian., !. IV Instil., c. 12.) Cette exactitude éUtit si grand:', que lorsqu'on les avertissait pour quelque
5J3 TRAITE OE L'OBEISSANCE. — PART. lll. Dfi LA SOUMISSION AU REGLEMENT.
exercico, Hs laiss.iicnt une leltre à don»i forniro , et aiiraiont fail scrupule de prendre un seul niomoni pour Tachevcr : Cum sonitum pulsantis audicriul, ccrlulim unusquisfiuc proriimpit : ita iil is qui opus scriploris cxercet , quam rcpcrtus fuissct inchoasse liltcram, fitiire non audeat, ncc tantum morœ interponat , quantum cœpti apicis consummet cffigicm ; scd impvrfi'ctam lincam litterœ dcrclinquens , obcdicniiœ rirtutcm exscqui toto studio atque a'inulatione fcstinet. (Cassian., 1. A Inslit.,c. li.) Dieu a témoigné quelquefois agréer tellement cette fidélité, qu'un solitaire ayant laissé ainsi une lettre à demi formée, pour se rendre ponctuellement à un exercice commun, trouva celle lettre parfaitement achevée à son retour, avec un Irait d'or.
Le Livre des hommes illustres de l'ordre de Cileaux, {Biblioth. Cluniac. Vit. S. Odon., lib. i, p. 28) rapporte qu'il y avait dans cette maison une règle qui ordonnait de ramasser, à la lin du repas, les miettes qui restaient sur la table , et de les manger , ou de les recueillir dans un plat. Il arriva une fois qu'un religieux , grand observateur des règles , ayant ramassé les miettes , mais étant tout absorbé par. la lecture de table, les retint dans sa main, jusqu'à ce
de son choix. Un jour qu'il raisonnait là-dessus avec quelques-uns de ses favoris, un d'entre eux lui dit: Seigneur, j'ai omï dire que les tnoines de l'abbaye dont il s'agit, ont une règle qui leur ordonne de porter toujours sur eux une aiguille à coudre; lorsque Votre Majesté sera dans le chapitre, demandez à celui des deux candidats qui est moins exact à ses règles, qu'il vous prête son aiguille, comme si vous en aviez besoin pour nettoyer vos doigts. S'il n'en a point, se sera une belle occasion pour ne point lui donner l'abbaye, puisqu'il paraîtra publiquement infidèle à sa règle. L'empereur suivit ce conseil; il demanda une aiguille à ce religieux , qui se trouva n'en avoir point. Puis s'adrcssanl à l'autre : Mon père , lui dit-il , prêtezmoi votre aiguille. Celui-ci la tirant aussitôt, la lui donna; alors l'empereur lui dit : Puisque vous avez été si fidèle à ta règle de votre maison, j'estime que vous êtes digne d'en être supérieur; j'étais résolu de choisir pour abbé votre compétiteur; mais puisqu'il ne garde pas sa règle, il fait (fssez paraître qu'il est indigne de eût honneur, et que, ne faisant point de cas des petites choses, il ne manquerait pas de se relâcher dans les plus grandes. Ainsi l'empereur frustra l'un, avec grande raison, de ses espérances, parca
que le prieur eût donné le signal pour faire cesser qu'il ne se mettait pas beaucoup en peine des petites la lecture et pour sortir de table ; alors ce bon reli- règles de sa communauté ; et il donna l'abbaveà l'au-
gieux s'apercevant de sa distraction , se trouva fort embarrassé , parce qu'il n'était plus temps d'avaler ces miettes, et qu'il ne pouvait plus les mettre dans le plat. Comme il était dans celte peine , et tout confus de la négligence qu'il se reprochait, il crut qu'il n'y avait pas d'autre ren'iède que d'aller dire sa faute au supérieur , et de lui en demander pénitence. Il garde donc les miettes dans sa main
tre, qu'il avait remarqué y cire parfaitement soumis. Le même auteur raconte (c. 86, 1. iv Dialog.) qu'une dame de grande maison , désirant quitter le monde pour entrer en religion , voulut donner, le jour môme de son départ, un festin à ses parente et à ses amis ; et comme elle y invita plusieurs religieux séculiers , elle fit servir de la viande pour les uns, et du poisson pour les autres. Parmi les relf-
penùant les grâces; et, aussitôt qu'elles furent gieux invités , il y en avait un, nommé Florin , qui
a'^hevées, il va trouver le supérieur , se prosterne à était un des officiers du monastère où la dame avait
ses pieds, lui déclare sa faute, et lui en demande dessein d'entrer. Ce religieux, voyant de la viande,
pénitence. Le prieur, après une petite correction, fut tenté d'en manger contre sa règle; et prenant
lui demande ce qu'il a fail de ces miettes. Mon père, en riant un morceau de viande rôtie qui était auprès
lui dit-il , les voici ; et ouvrant sa main , au lieu de de lui, il le mit dans sa bouche ; mais , par un juste
miettes, il trouva des pierres précieuses; Notre- jugement de Dieu, le nioreeau s'étant mis de travers
Seigneur voulant montrer, par ce miracle, combien lui sont agréables dans les communautés, les personnes ferventes et fidèles aux moindres règles.
Nous lisons dans les Dialogues de Césaire (1. vi, c. 15), que sous le règne de l'empereur Frédéric Barberousse, une des abbayes impériales, auxquelles les empereurs avaient coutume de pourvoir, étant venue à vaquer, et les suffrages des religieux étant très-partages entre deux personnes qu'ils songeaient à présenter, pour remplir la place vacante , l'un des
dans sa gorge, s'y attacha tellement, qu'il ne pouvait ni l'avaler ni le rejeter ; en sorte qu'il était en danger d'èire suffoqué, roulant déjà les yeux, comme s'il eût été sur le point de rendre l'âme. Un religieux, qui l'accompagnait , louché de compassion , lui fit rendre la bouchée de chair qu'il avait prise ; mais tous ceux qui étaient là présents, demeurèrent persuadés que l'accident arrivé à ce religieux, était une punition de sa désobéissance.
Il est rapporté dans l'Histoire générale de l'ordre
candidats ofirii à l'empereur une grande somme de Saint-Dominique (liv. i , c. 60) que , lorsque ce
d'argent qu'il avait amassée dans le monastère, afin qu'il lui donnât parole de le nommer. L'empereur, ivant pris des informations sur son compétiteur, et ivant su que c'était un très-bon religieux, simple, vertueux, et grand observateur de sa règle, chercha le moyen de se défaire de l'autre à qui il avait donné sa parole, au détriment de celui qui était plus digne
OiiUVRFS COMPL. DE M. TrONSON. I .
saint demeurait à Bologne , le démon tourmenta un jour, un frère lai avec une telle furie, que les auires religieux étaient effrayés par le bruit des coups que le démon lui donnait. Saint Dominique ne trouva ■point d'autre remède , pour la guérison de ce possédé , et pour le repos du monastère , que de fair^ porter le malheureux à l'église. A peine dix frèivs
fii:i ŒUVRES COMPll.T
cil purent venir 5 bout, avec de grands elTorts ; mais il n y fut pas plutôt entré , que d'un seul souffle il éteignit toutes les lampes ; en sorte qu'ils se trouvèrent tous dans les ténèbres. Alors le démon recommença à tourmenter on mille manières, ce pauvre misérable. A cette vue, le saint commanda au malin esprit, par la vertu de Jésus-Cbrist , de dire pourquoi il tourmentait ainsi ce religieux ; à quoi l'esprit infernal répondit : C'est parce que hier au soir il a contrevenu aux statuts de son ordre, en buvant sans permission. Enfin , après avoir longtemps exercé sa rage sur ce religieux , Theure de Matines étant venue, le démon s'enfuit en disant : Je ne puis demeurer ici plus longtemps , car on sonne l'Office; et voilà ces capuchonncs qui se lèvent pour louer Dieu. Ainsi fut délivré ce pauvre frère ; mais il resta à demi mort, et si brisé de coups , que jusqu'au lendemain il ne put ni se tenir debout , ni se remuer aucunement.
Saint Grégoire (lib. i Dialoq., cap. 4) rapporte un exemple qui a beaucoup de rapport avec celui-ci : c'est l'bistoire d'une religieuse qui , mangeant d'une laitue, sans faire auparavant la bénédiction, suivant ses constitutions, se trouva possédée du démon.
Nous terminerons ce chapitre par un autre exemple que rapporte le bienheureux cardinal Pierre Damien. (Opusc. 13, De perf. nionack., c. 21.) C'est ia maladie et la mort funeste d'un certain Raimbault, dont il dit avoir été le témoin oculaire , et qu'il regarde comme un effet de sa désobéissance à l'un des rÔLdcments de sa communauté. Raimbault était un jeune homme de très-bon naturel , et qui était parvenu, par ses grandes abstinences et par ses jeûnes fréquents, à dompter les vices et les passions ordinaires à son âge. La bonne opinion qu'on avait con- (,;ue de lui dans la maison , porta le supérieur ;\ lui donner un emploi dont il s'acquittait avec toute l'assiduité, et tout le zèle qu'on pouvait attendre d'une personne très-fervente. Le seul défaut qu'on pût lui reprocher, était de ne pouvoir retenir sa langue, pour garder le silence prescrit par la règle : tantôt il pariiiit à l'un , et tantôt à l'autre ; et quoique ce ne fût que pour des choses relatives à son office, et que ce qu'il disait lui parût nécessaire, il ne laissait pourî.;uit pas de violer le règlement qui le lui défendait. i.e supérieur, que le même auteur représente comme nu saint, se crut obligé d'y apporter remède; il avertit donc plusieurs fois Raimbault de sa faute , mais inutilement , parce que ce jeune homme ne pouvait croire qu'elle fût de conséquence; ce qui obligea enfin le supérieur à lui ôter son emploi. A peine en fut-il privé, qu'il se sentit saisi d'un mal de gorge très-violent ; en sorte qu'après avoir pleuré, gémi et soupiré pendant trois jours, il mourut, après avoir confessé sa faute, cl reconnut que sa mort '.Hait le chàlimenl de sa désobéissance. « 0 divinœ nhionis accelerala severilas ! » s'écrie le même auteur ; I et nous le disons, » ajoute-l-il, « non pour l'avoir appris , mais a[»Tcs l'avoir vu de nos propres yeux ;
Non quod aliéna relatione audivi, sed quod oculis vidi; t d'où il tire avec raison cette conséquence, que, quelques bonnes œuvres que nous puissions faire dans une communtxulé, nous ne devons jamais nous y tenir en assurance, tant que nous négligeons
g d'en observer les règlements : Hoc idcirco domcslicum exemplnm vobis retulimus, ut memineritis sanctam obedientiam, pro confidentia nuUius piioperissive religionis aliquando negligendam.