DE LA SOUMISSION AU UEGLEME^T
obéir en t»»ut , même dans les plus petites choses, nous met aux rangs des saints, et nous fait mériter sûrement la couronne de gloire.
C*est par ce moyen que le bienheureux Berchmans, novice de la Compagnie de Jésus, devint si parfait en quelque mois , que tout le monde était ravi de sa vie exemplaire et de sa grande sainteté. 11 ne (;usait pas de grands miracles, il ne pratiquait point des pénitences extraordinaires, il ne souffrait point de grands travaux et de rudes épreuves. Tout ce qu'il y avait d\idmirable en lui , c'était une parfaite et constante fidélité à toutes ses règles, el aux plus pelites'pratiques de la vie commune. Sa grande pénitence était de suivre la vie commune et ordinaire, mais avec un amour extraordinaire et une fidélité non commune. Voilà tout son secret. Mea pœniteu' lia muxima, disait-il, est vita communis. Voilà, en effet, ce qui fait les grands saints. Se rendre exact pendant les cinq, dix, vingt et trente ans, au règlement et aux actions ordinaires d'une maison réglée, ce n'est pas là un petit martyre ; cette exactitude persévérante ne le cède point aux miracles et aux plus rudes persécutions ; elle ne nous sanctifie pas moins que beaucoup d'autres actions qui semblent au prenwer abord, plus éclatantes et plus dignes d'admiration.
Le bienheureux Dosithée étant sur le point de mourir, tous les religieux de sa communauté mur • muraient contre le saint abbé Barsanuphius, qui en lui disant le dernier adieu, lui parlait comme à un grand saint ; mais ils furent bien étonnés quand ils surent que Dieu l'avait récompensé d'une gloire aussi relevée que celle des plus parfaits anachorètes , quoiqu'on n'eût rien remarqué de considérable dans sa vie, qu'une soumission constante et ponctuelle i tout ce qui était de l'ordre du monastère. Celle histoire est si importante, et vient si bien à notre sujet, que nous la rapporterons ici tout entière (96). Elle a d'autant plus d'autorité, qu'elle est rapportée par un disciple môme de sSint Dorothée, dans un éloge qu'il a mis au commeneemenl des œuvres de son maître. {Vita S. Doroth., c. 17.)
Dosithée, jeune homme de qualité, et fort riche des biens du siècle, mena d'abord dans le monde une vie assez déréglée ; mais il se convertit un jour, à la vue d'un tableau représentant les tourments des damnés. Cet étrange spectacle lui fit une telle impression, que quittant sa vie licencieuse, ses parents et toutes choses, pour faire son salut, il se relira dans la solitude, sous la conduite de saint Dorothée. Là il fit en peu de temps des progrès incroyables, surtout par une simplicité enfantine qui parîjissait dans toutes ses actions, et par une obéissance inviolable qu'il avait prise pour la principale règle de sa conduite : Nunqnam enim, dit l'auteur de sa Vie, voluntatem propriam in re aliqua fecit ; nunqunm
(96) Le B. Dosithée, dont il Càl question, est le même dont on a parlé ci-dessus, i' partie, chap. 1 , col. 3.j8.
secundum suani propriam passioncm egit. Après cinq ans de retraite et de fidélité à une vie réglée parmi les solitaires, il fut attaqué d'une maladie qui lui fit perdre tout son sang, et le réduisit bientôt à rcxlrémité. Lorsqu'il se vit sur le point de mourir, et que son corps, accablé de faiblesse, se trouvait dans les dernières langueurs, il demanda permission de mourir à son abbé Barsanuphius qui lui donna sa bénédiction, en lui disant seulement ces courtes paroles : Allez en paix, mon fils, allez vous présenter à la très-sainte Trinité, et priez pour nous : < Yade in pace, et siste te sanctissimœ Trinitali, necnon prccare pro nobis. » Sicque sub obedientiœ mortuus est jugo, ajoute l'auteur de sa Vie. Les religieux qui étaient présents, entendant cette espèce d'adieu, furent bien étonnés, et commencèrent à murmurer entre eux, se disant les uns aux autres : Eh quoi! il n'ij a que cinq ans que ce jeune homme s'est retiré ici, après avoir mené dans le siècle, une vie délicieuse et déréglée ; il a même vécu parmi nous d'une manière assez délicate, ayant presque toujours été malade ou convalescent. Qu'a-t-il donc fait d'extraordinaire, pour être canonisé de la sorte, et pour obtenir sitôt l'entrée du ciel? Cependant voilà notre bon supérieur cpii lui dit de se présenter avec confiance à lu trèssainte Trinité, et de prier Dieu pour nous, comme s'il était déjà un saint du paradis. Encore une fois, qu'at-il fuit plus que nous ? Il ne se levait pas plus matin que les autres ; il ne faisait pas plus d'oraison ni d'exercices spirituels ; il ne faisait même pas autant déjeunes que les autres; au contraire, ses infirmités étaient cause qu'en lui accordait souvent permission de se dispenser de plusieurs mortifications en usage parmi nous. D'oii vient donc que notre supérieur le traite comme un saint ? Il est vrai qu'il avait beaucoup de charité pour les malades, et qu'il était fort exact à les servir ; mais quand il leur portait quelque soulagement, il en profitait lui-même, et il avait toujours sa bonne part aux restes des malades, et aux petites douceurs qu'on leur donnait : a Rcliquum jusculi, et si qua pisciculorum capita, aut aliquid hu~ jusmodi quod reliquerant œgroti , comcdebat. t El après une vie si commode, il va droit en paradis, et déjà on le prie comme un saint! Notre abbé canonise aisément ses moines, et à ce compte nous aurons bientôt une grande litanie de nouveatix saints, i Telles étaient les pensées et les entretiens de quelques- Hus des religieux. Mais ils changèrent bientôt de sentiment, lorsqu'ils surent qu'un vénérable vieillard , qui était en grande réputation parmi eux, avait eu révélation que Dosithée avait été élevé à une gloire aussi grande que celle des plus parfaits anachorètes, à cause de sa parfaite obéissance, et de l'cxaclilude qu'il avait toujours eue pour ne rien omettre des plus petites choses marquées dans les règles, ou que ses supérieurs désiraient de lui; se
conformant avec une simplicité d'enfant, aux avis de ceux qui le conduisaient, sans faire jamais sa propre volonté en quoi que ce pût être. Cette révélation fut pour eux un grand sujet d'admiration, et les porta à bénir Dieu des grâces et des faveurs spéciales qu'il avait faites à son serviteur, et des récompenses extraordinaires qu'il réserve à l'obéissance (97).
Tous ces exemples doivent nous animer puissamment aune parfaite obéissance, et nous faire entrer dans la disposition de sainte Magdeleine de Pazzi , qui ne pouvait souffrir qu'on négligeât lès moindres règles de son ordre. Les négliger, disait-elle, c'est blesser la prunelle des ijcnx de Nôtre-Seigneur, qui faisait de la parfaite obéissance les délices de son cœur. Cette vertu , ajoute-l-elle, lui est si agréable, que je suis disposée à souffrir tous les tourments du monde, pour maintenir les moindres règles de notre ordre, et pour empêcher qu'on n'en viole les moindres observances.
C'est cette fidélité que Dieu demande de vous par-dessus tout. Il n'exige pas que vous enduriez des souffrances extraordinaires, il ne vous commande pas d'aller chercher la perfection au bout du monde ; mais il désire que vous conteniez votre langue en certains temps, que vous ne jetiez pas vos yeux de toutes parts, que vous fermiez cette porte, que vous ne touchiez personne, que vous vous leviez un peu malin et avec diligence, que vous ne parliez pas tant du monde ni de ses nouvelles, que vous n'alliez pas tant en ville , que vous vous priviez de ce petit plaisir ; en un mot, ces petites choses sont presque tout ce qu'il vous demande , pour éprouver votre amour, et pour connaître si vous lui êtes fidèle. Vous lui avez dit si souvent que vous l'aimiez de tout votre cœur ; vous lui avez protesté tant de fois qu'il n'y avait rien que vous ne fissiez volontiers pour son amour ; il veut éprouver si vous dites vrai, et si vous parlez de cœur aussi bien que de bouche. C'est à vous à lui répondre par vos œuvres, et vous le ferez selon son désir, si vous vous rendez exact, ponctuel et fervent dans les moindres observances, aussi bien que dans celles qui vous paraissent plus importantes.