CHAPITRE XL
On répond à quelques e.rcusos, dont se servent ordinairement ceux qui ne sont pus exacts à l'observance des règles.
Nous avons parlé, dans les chapitres précédents, de ceux qui prétendent s'excuser de leur infidélité aux règles, en disant que ce ne sont que de petites choses, et de peu d'importance. Ayant répondu assez amplement à cette excuse, pour montrer combien elle est frivole, nous en examinerons ici quel- <iues autres qui ne sont guère moins communes , et
(HT) r>.im glorificaverunt, admiraiifos de quo primo diintaxat obedionlia, indiscussa observalionc et ab- 81 tu ad (jnaiitaprxmia, tain brevi tempore, pro sola negationc p!i)i>ri;e voluiitalis, perveiiiro moriicril.
TRAITE DE L'OBEISSANCE. — PART. UI
auxquelles, par conséquent , il est très-important d'apporter remède.
Ou dit donc très-souvent qu'on a telle ou telle raison pour faire ce qu'on fait; qu'à la vérité on n'en a pas demandé la permission , mais qu'on n'a pas osé la demander. Celte crainte d'aller trouver un supérieur, cette pusillanimité, ou, pour parler plus proprement, celle immortilication, de ne vouloir pas surmonter la petite répugnance qu'on éprouve à demander une permission, est cause que l'on fait, par soi-même et sans autorisation, ce qu'il n'est pas permis de faire. C'est à cette pusillanimité qu'il faut ici apporter remède; et pour cela, je dis qu'on ne vous défend pas absolument de boire et de manger, de parler, d'aller faire des visites, de vous promener ou de vous récréer. Non , on ne vous le défend pas absolument ; mais on vous défend seulement de le faire sans permission : or, ce que vous pouvez faire avec permission , avec la bénédiction de Dieu et celle de vos supérieurs, pourquoi le voulez-vous faire autrement ? Voyez devant Dieu si cela est raisonnable.
Mais, direz-vous, faut-il que j'aille trouver le supérieur pour de si petites choses? il est occupé ; il a bien d'autres affaires plus importantes; il se rebutera de mon importunité ; ne lui serais-je pas à charge, en allant si souvent l'interrompre? Voilà les discours ordinaires de ceux qui ne peuvent se résoudre à demander les permissions nécessaires. W;»is il est aisé de montrer qu'ils ne sont aucunement fondés à parler de la sorte; car, non-seulenieni les supérieurs n'ont point de peine qu'on aille les trouver, ils ne s'en tiennent point importunés ; au contraire , c'est une des choses qui leur apportent le plus de consolation et d'édification ; c'est là leur charge ; c'est ce que Dieu demande d'eux : et il est tellement important que vous pratiquiez l'obéissance, en ne faisant rien sans permission , qu'il y a toujours un supérieur ou quelque autre personne, dont l'office est de vous donner toutes les permissions raisonnables, ou nécessaires à vos besoins. Comme ils savent que c'est là leur office et à quoi ils doivent s'appliquer, il est évident que, bien loin de les fâcher en vous adressant à eux , vous leur donnerez un des plus grands sujets de joie.
Vous me direz peut-être qu'il est bien vrai qu'ils ne devraient pas se trouver injporlunes ; mais qu'ils ne laissent pas pourtant de faire paraître quelquefois, par la manière sèche, sérieuse et sévère dont ils répondent, qu'ils sont bien éloignés de souhaiter qu'on les aille trouver si souvent. Voilà ce que plusieurs pensent quelquefois , quoiqu'ils ne le disent pas : niais c'est là une pure tentation; car, sien de certaines rencontres, le supérieur vous répond sèchement, quand vous l'allez trouver, c'est peut-être que vous avez besoin d'être un peu mortifié, ou parce qu'il voit qu'abusant de sa trop grande facil'ué, vous demandez des choses déraisonnables. Peut-être veut-il aussi, par ce moyen, donner une
, DE LA SOUMISSION AU REGLEMENT. 52i
leçon aux autres , devant qui il vous parle, et qui ont besoin d'être contenus parla, dans leur devoir. Mais de croire que vous l'imporlunez, c'est faire ua jugement trop désavantageux de ses dispositions; c'est un sentiment que la charité vous défend de concevoir. En effet, a-t-on jamais vu un bon marchand se fâcher de débiter sa marchandise , et un bon ouvrier trouver mauvais qu'on s'adresse à lui pour lui donner de l'ouvrage , et lui fournir l'occasion d'exercer son métier? Pourquoi donc avez-vous cette pensée de votre supérieur? 11 faut, de toute nécessité que vous conceviez de lui d'autres sentiments, ou que vous avouiez que vous ne le regardez pas comme un bon supérieur. De plus, comment lo supérieur pourrait-il trouver mauvais que vous vous adressiez à lui, pour lui demander permission, lui qui sait bien que vous ne devez pas en user autrement ? Si vous l'alliez trouver pour des choses inutiles et superflues , vous auriez sujet de craindre qu'il ne se trouvât importuné ; mais y allant pour des choses marquées dans la règle, et que vous ne pourriez point faire sans permission , il est impossible qu'il n'en ait de la joie; car quel plus grand sujet de consolation à un supérieur, que de voir les inférieurs si exacts aux règles, si fidèles à pratiquer l'obéissance, même dans les plus petites choses? Quelle peine, au contraire , ne doit-il pas ressentir, quand on néglige de s'adresser à lui pour les choses, nécessaires, quand on s'émancipe insensiblement, et qu'on s'exempte de plusieurs obligations sans lui en dire mot? Figurez-vous un père qui, ne désirant rien si ardemment que le bien de ses enfants, ne peut souffrir leur dérèglement qu'avec douleur. Voilà ce que vous devez craindre le plus , de donner un pareil sujet de peine et de tristesse à vos supérieurs.
Or, comme personne ne doit craindre de s'adresser au supérieur, pour faire avec permission ce qu'il ne pourrait pas faire autrement , aussi ne devoBisnous pas avoir honte, ni faire aucune difficulté de. dire à nos frères que nous n'avons pas permission, lorsqu'ils nous demandent des choses qui sont contre la règle. Cet avis est d'une très-grande importance ; car on voit quelquefois des personnes qui, pour plaire à d'autres, rompent le règlement, ne pouvant se résoudre à dire qu'elles n'ont pas la permission de faire telle ou telle chose ; elles s'excusent ensuite en disant qu'elles appréhendaient de faire peine à un tel, si elles eussent refusé ce qu'on leur demandait ; et qu'au fond la seule crainte de le contrister les a fait agir de la sorte. Mais on ne prend point garde qu'en s'excusant ainsi , on condamne les autres; car n'est-ce pas déclarer hautement qu'ils n'estiment guère la règle, que de dire qu'ils auraient été mortifiés si vous l'eussiez gardée? D'ailleurs, savez-vous bien que souvent vous croyez qu'un autre serait mortifié de vous voir si exact, tandis que, dans le vrai, U ne le serait nullement? Que savcz-vous même si les personnes qui vous ont
porté à faire une chose sans permission, n'ont pas voulu vous éprouver, afin de connaître par là quelles sont vos dispositions à regard de vos règles? Quoi qu'il en soit, n'ayez jamais honte de paraître exact, puisque vous devez l'être; et que votre principale gloire soit d'être inflexible observateur de vos -règles? Après tout, n'est-ce pas une chose étrange, que par la crainte de faire de la peine à quelqu'un de vos îrivres, crainte souvent imaginaire, et toujours sans fondement raisonnable, vous ne craigniez point de conlrister votre supérieur en violant vos règles , ce qui est le plus grand et le plus triste sujet de peine que vous puissiez jamais lui donner ? Peut-être direz-vous encore, que vous en agissez de la sorte pour ne point paraître scrupuleux. Mais celte excuse n'est pas meilleure que la précédente : car être fidèle à ses règles, ce n'est pas être scrupuleux , mais c'est respecter l'ordre établi de Dieu ; et craindre de faire paraître cette soumission, est-ce autre chose, dans le fond, que craindre de paraître trop bon serviteur de Dieu, trop soumis à sa volonté, trop fidèle à ses ordres? n'est-ce pas là véritablement rougir de t'Euangile, et avoir honte de confesser Jésus-Christ devant les hommes?
C'est là, sans contredit, un des plus grands abus qui se puissent voir dans le monde. Si quelqu'un fait profession de la vertu, s'il fréquente les sacrements, s'il s'applique au recueillement, aussitôt on se moque de lui , et on en fait, un sujet de risée. Voilà pour- «;uoi un si grand nombre de chrétiens dans le siècle, n'osent servir Dieu ouvertement, et imitent cet ilhistre docteur d'entre les Juifs, qui, n'osant abordt^r Notre - Seigneur publiquement , le venait trouver en cachette pendant la nuit. Cette malheureuse crainte de servir de sujet de risée aux autres, et d'être exposé aux railleries des libertins, est assurément une tentation bien étrange, même dans le monde; mais couvrir ici notre désobéissance de ce prétexte, et transgresser le règlement, par la crainte de passer pour scrupuleux, ou d'essuyer quelque raillerie, c'est une excuse tout à fait frivole, c'est imiter la conduite de ceux dont parle le Prophète : Trepidaverunt
mour de son Maître, et dans le désir de lui plain-, que toutes les railleries et toutes les contradictions du monde ne lui fassent jamais négliger son devoir ou sa perfection? Ne doit-il pas avoir pour principe de ne rougir jamais de sa fidélité à un si grand Maître? Celui qui rougira de moi devant les hommes, dit Notre-Seigneur, je rougirai aussi de lui devant mon Père : Qui me erubuerit et meos sermoncs, hune Filins hominis erubescet, cum venerit in majestate sua, et Patris, et sanctorum angelorum. {Lue. ix, 26.) Si un grand seigneur avait un serviteur assez déraisonnable, et assez orgueilleux pour ne vouloir point marcher à la suite de son maître, en sorte qu'il le suivît tou^ jours de si loin, qu'on ne pourrait le connaître pour ce qu'il est, n'est -il pas vrai qu'un pareil serviteur mériterait d'avoir son congé, et d'être chassé de la maison? Voilà aussi la punition que doit craindre celui qui rougit de paraître bon serviteur de Dieu et fidèle à ses règles.
Mais pour mieux comprendre encore l'injustice et le désordre de cette conduite, considérons que ce ne sont pas seulement les personnes de la maison, mais celles mêmes du dehors qui sont extrêmement édifiées, quand elles volent notre exactitude et notre ponctuahté à suivre notre règlement. En effet, quand nous sommes avec elles et que la cloche nous appelle à quelque exercice, si nous leur disons simplement : Monsieur, voici la cloche qui ni appelle à unexercice, vous me permettrez sans doute de m'y rendre; et que prenant honnêtement congé d'elles, nous fassions aussitôt ce qui nous est prescrit par l'obéissance, il n'y en a pas une, à moins qu'elle ne soit tout à fait déraisonnable, qui dans le fond n'en soit mille fois plus édifiée que de toutesles choses que nous aurionspu dire, et qui n'en tire beaucoup plus de profit que de la complaisance que nous aurions eue pour elle, en manquant à nos règles. Du moins est-il certain que plus une personne sera parfaitement à Dieu, plus elle approuvera notre conduite; d'où nous devons co.iclure qu'en faisant ouvertement connaître la ferme résolution où nous sommes d'observer exactement nos règles et de nous y soumettre en tout point,
timoré ubi non erat timor. [PsaL li, 6.) En effet, entre nous ne devons pas craindre qu'on nous accuse d'être
plusieurs grands biens dont nous jouissons dans celte maison, un des plus considérables est de vivre dans lu compagnie de personnes qui, pour la plupart, travaillent sérieusement à leur perfection, et parmi lesquelles celui qui se rend le plus fidèle est le plus estimé. Ainsi, la raillerie n'est ici nullement à craindre, et s'il arrivait par hasard que quelqu'un se nio- (|uàt de nous, ce ne pourrait être (|u'un esprit mal fait, et rempli encore des sentiments du monde, mais qui condamnera lui - même ses moipieries dans peu de jours, quand il aur?i commencé tout de bon à servir Dieu.
Au fond, quand on devrait se moquer de nous toute notre vio, voudrions -nous pour cela abandonner le service de Dieu ? Un fidèle serviteur de No^rc t Seir gncur ne doit-il pas être tellement aflcrmi dans l'a-
scrupuleux, d'avoir l'esprit étroit, d'être incivils ; niais que notre fidélité bien loin d'oU'enser personne, sera au contraire pour tout le nionde un sujet de grande édification, en montrant (pie nous voulons être en tout fidèles à Dieu.
S'il vous fallait faire quelque chose de singulier ou d'extraordinaire, vous auriez peut-être quelque raison, ou du moins quelque prétexte spécieux de craindre qu'on ne vous accusât de singularisa ou d'hypocrisie; mais comment pouvez-vous craindre ces inconvénients, lorsque vous ne faites que garder votre règle et suivre le train commun ? De plus, si vous tenez ferme pendant quelque temps, vous fermerez ainsi la porte à beaucoup d'autres occasions, qui vous exposeraient à de pareilles inip(»rtuiiilés, et vous serez bientôt délivré de toutes les teulatious
525 TRAITE DE I/OBEISSAISCE. — PART
au\nueUes vous donniez lieu, par votre l;\iblesse et votre condescendance. Enfin, outre les grands avantages que vous procure cette fermeté, vous causerez un notable profit à d'autres qui peul-èirc ne respectent point assez la règle, et qui seront portés par votre exemple à raimcr, à l'estimer et à l'observer exactement.
Les Chroniques de l'ordre de Saint-François rapportent, qu'il y avait dans un couvent de cet ordre un religieux si exact au silence, et qui, par cotte exactitude, avait acquis une si grande réputation de vertu, qu'il était regardé comme un saint, nonseulement dans sa comnmnauté, mais encore dans tout le pays, et parmi les personnes les plus considérables de la province. Un seigneur du voisinage voulant être témoin oculaire de sa vertu , se rendit au i»onaslère pour le voir et pour l'entretenir ; et g'apercevant d'abonl qu'il s'en allait vers son petit };irdin, il f appela; mais le religii-ux, sans se détourner pour voir qui l'appelait, continua son chemin et entra dans son jardin, où s'étant aperçu que ce seigneur l'avait suivi, il lui fit signe qu'il ne pouvait pas lui parler, parce qu'il n'en avait pas la permission. Alors ce seigneur s'en retourna sans pouvoir tirer de lui aucune parole, mais il demeura on ne peut plus édifié, et l'histoire remarque qu'il profita beaucoup plus du silence de ce bon religieux, qu'il n'eût pu faire de tous ses discours.
Les mêmes Chroniques rapportent, qu'il y avait dans une maison du môme ordre un saint homme , qui , entre autres vertus, avait surtout celle de parier peu ; il gardait un si rigoureux silence dans tous les temps et tous les lieux où la règle l'ordonnait, qu'il ne voulait pas même répondre à ceux qui lui parlaient. Le roi Henri étant un jour venu dans ce monastère , et se promenant dans le cloître , vit passer ce religieux dans un grand recueillement , et Gomme il l'estimait beaucoup à cause de la sainteté de sa vie , il l'appela pour lui parler ; mais le religieux ne s'arrêta point et continua son chemin, sans répondre un seul mot , ce qui obligea le roi à élever la voix pour l'appeler une seconde fois ; le religieux ne lui répondit pas plus la seconde fois que la première. Enfin, le roi l'ayant suivi jusquç hors du cloître, et lui ayant demandé pourquoi il ne lui répondait pas, le religieux lui répondit : Sire, la règle nous défend de parler dans, le cloître ; c'est pourquoi je n'ai pas voulu répondre à Votre Majesté avant que d'être dehors. Le roi demeura très-satisfait, et fut tellement édifié de cette réponse , que , bien loin de condamner la conduite de ce saint homme, il l'eut eqcore eaplus grande estime qu'auparavant.