‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 141 sur 303 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

On confirme encore, par quelques exemples remarquables, ce qui a été dit dans le chapitre précédent.

Les Chroniques de l'ordre de Saint-François (lib. r, c. 63, 64, 65), rapportent une histoire bien propre à montrer combien les cinq sortes de personnes donî nous avons parlé dans le chapitre précédent, ont de peine à vivre dans une entière dépendance, et combien elles sont dangereuses dans une communauté, lorsqu'elles ne se font pas de violence pour s'assH- ■ jettir au règlement.

Peu de temps après que saint François eut établi son ordre, il assembla un chapitre général à Assise, où il se trouva, au rapport de saint Bonaventure, jusqu'à cinq cents religieux. Ce chapitre est appelé le Chapitre des nattes, parce que les religieux qui s'y trouvaient en si grand nombre, s'assemblaient à la campagne, où les habitants d'Assise leur avaient bâti de petites cellules de nattes, pour les loger. L'édification qu'ils donnaient était si grande, et leur exemple portait si efficacement tout le monde au détachement de toutes choses, et à la solide piété, que saint Dominique, qui y était présent avec sept de ses puissent supporter, qu'ils ne s'en dispensent jamais, religieux, en fut lui-même étonné. Mais les démons, hors du cas d'une véritable incommodité. 3" Lors envieux du bien que cet ordre devait faire dans l'Éméme qu'ils sont incommodés, qu'ils ne se dispen- glise, résolurent entre eux de faire tous leurs efforis sent jamais sans permission d'aucun exercice. Par pour le détruire. Ils s'assemblèrent donc pour cola ce moyen, ils conserveront devant Dieu le mérite jusqu'au nombre de cinq mille, selon la révélation et la récompense des règlements même qu'ils ne qu'ea eut le saint, et s'ctant rendus à l'hôpital qui seront pas en état d'observer. est entre Notre-Dame des Anges et la ville d'Assise,

Saint Dorothée rapporte sur ce sujet un exemple pour y tenir leur chapitre, pendant queles religieux

(103) Non crgo ea impossibilitas nobis facit fraudantur, quandoquidem animo et affectu inter

dura, sed novitas; in usum veniaiit, et neniinem psalentes comniorantur : his autein qui adesse pos-

froqiientata contiirbabunt. sent, iiec tamen, ob siiam ipsorum socordiam, in-

(t04) Quicunqne ex fralribiis animi proposilo fcrsunl, saiictilicationis si}ina('iilnm non iiiip(Mtinuir,

sunl quidcm proiiipti, sed ob aliquatii occurcnti-m ([uoniam se ipsos hac sanctilioatione et bencdictione

iit!(;essilalt:m, de voluntate siionim Patrum et cum (•(l'iesii indignos rcddiderunt. (S. Douorii., docl. î,

Ijcucditlione absunt, ii bencdictionis sigiio non de- n. (i. )

5.-5 TRAITE DE L'ODEISSANCE. - PART. 111. DE LA SOUMISSION AU REGLEMENT.

tenaient le leur, Hs concerteront entre eux les moyens de ponlre cet ordre naissant, qui leur était si opposé. Après que plusieurs démons eurent opiné et dit leur avis sur ce sujet, un d'entre eux, plus rusé que les autres, prenant la parole leur dit : Ce François et ses religieux fuient le inonde avec tant de soin, asservent Dieu avec tant de ferveur, ils s'appliquent à la mortification et à l'oraison avec tant d'ordeur, que tout ce que nous pourrions faire maintenant contre eux serait inutile, ^'espérons donc pas présentement de venir à bout de notre dessein ; en vain y emploierions-nous tous nos efforts ; ils sont trop fervents ; et nous perdrions entièrement notre ^feine ; mais attendons la mort de François, chef de cet ordre; car alors ses religieux, n'étant plus si fervents, nous pourrons faire réussir aisément notre entreprise, et voici comment : yous n'aurons qu'à faire entrer dans cet ordre quantité de jeunes gens sans pieté et sans ferveur, de vénérables vieillards, des gentilshommes délicats, des doctes arrogants, des hommes de faible complexion ; on ne refusera pas de les recevoir pour soutenir l'honneur de l'ordre, et pour augmenter le nombre de ses enfants. L'exemple de la vie plus relâchée que mèneront ces personnes, et les dispenses même qu'on sera obligé de leur accorder, inspireront bientôt aux autres tamour du monde et d'eux-mêmes, un désir déréglé de la science, et un aveugle désir des honneurs. Ainsi nous les posséderons à notre fantaisie, et nous en disposerons comme nous voudrons. Les autres démons ayant entendu cet avis, rapprouvèrenl et résolurent de le suivre, persuadés que c'était le meilleur moyen qu'ils pussent employer pour se venger de cet ordre et du mal qu'U leur faisait. Et plilt à Dieu, ajoutent les Chroniques, que cela ne fût pas arrivé !

Or, s'il est vrai que cela soit arrivé à un Ordre si saint, composé de personnes si zélées, et de maisons si ferventes, que ne doit-on pas craindre pour celles qui ne sont pas, à beaucoup près, aussi parfaites? Si hœc in viridi, in arido quid fiel. ( Luc. xxiii, 31.) Si un ordre si saint est déchu de ion premier lustre et de sa première ferveur, par le peu de régularité des personnes savantes, nobles, riches, anciennes et infirmes qu'on y recevait, et qui semblaient mériter quelques privilèges ; combien doit-on tenir ferme pour qu'elles soient exactement soumises, dans les communautés oii l'on veut maintenir l'ordre, et pour ne pas permettre qu'elles so dispensent des règles sans de fortes raisons?

Nous lisons encore dans les Chroniques du même ordre, que ce furent des hommes doctes et savants, qui furent sur le point de le ruiner, du vivant même de saint François ; car, comme ils étaient plus accoutumés à raisonner qu'à se soumettre, et que certains points de la règle ne revenaient pas à leur esprit, ils firent tout ce qu'ils purent pour la faire changer. Déjà même ils avaient fait entrer dans leur sentiment, les principaux de la cour de Rome , et ils auraient réussi dans leur dessein, si saint Fran';ois, assuré de la volonté de Dieu., n'y eût ap-

porté un prompt remède, voyant que c'était ruiner son ouvrage, que de se relâcher dans les moindres observances.

C'est ce qui lui faisait craindre cxtraordinairemcnt les savants dans son ordre. Ayant un jour appris de quelques Français, qu'on avait reçu à Paris, au nonw brc de ses enfants, un grand théologien qui honorerait fort son ordre. Je crains fort , dit-il en soupirant , que ses semblables ne ruinent un jour ce que Dieu a fait par moi dans cette vigne : les grands docteurs que je voudrais, sont ceux qui édifient par leurs exemples ; et les plus habiles ne seront bons qu'autant que, par la douceur et l'abaissement de leur cœur , il", obéiront exactement à leurs règles. Il prévoyait déjà, dit sou Histoire (1. ii, c. 23), que la science, jointe à la vanité, devait faire déchoir notablement son ordre, en y introduisant des dispenses et des privilèges, et y détruisant ainsi l'obéissance. C'est pourquoi il tenait si fortement à l'observance de sa règle, qu'il n'a jamais voulu qu'on s'en relâchât le moins du monde, ni pour quoi que ce pût être. Ce que Notre- Seigneur témoigna un jour lui être particulièrement agréable. Les plus considérables de l'ordre , mais qui n'étaient pas les plus fervents, étant venus trouver le saint pour se plaindre de la rigueur de la règle qu'il leur avait donnée, et pour lui témoigner qu'ils ne pouvaient s'y soumettre , s'il ne l'adoucissait, le saint eut recours à Dieu ; et aussitôt qu'il se fut mis en prière, on entendit une voix qui dit : François, je veux qu'elle soit observée, « ad litteram, ad litteram. » [Ibid., 1. ii, c. 7.)

II serait à souhaiter que l'on observât alnsii les règles dans toutes les communautés, en sorte que l'on pût dire avec vérité : lotu untim aut unus apex non prœteribit a lege,donecomnia fiant. {Matth. v, 18.) C'est la grâce que doivent demajïder très-particulièrement à Dieu, les personnes dont nous venons de parler ; de peur que voulant accommoder la règle à leur conduite, et non leur conduite à la règle, ils ne corrompent l'une et l'autre, et ne se fassent ainsi un tort irréparable, aussi bien qu'une plaie mortelle à la communauté.

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