CHAPITRE XIV
Du trop grand soin de la santé, qui fait souvent manquer au règlement, et violer l'ordre de la communauté.
De même , disent les saints , que c'est une chose louable d'avoir un soin modéré de sa santé et de ses forces corporelles , afin de les employer au service de Dieu, aussi doit-on blâmer le trop grand soin que quelques-uns en prennent , se délicatant sur toutes choses, et craignant sans cesse de s'incommoder : Vt tiiniia sotliciludo in his quœ ad corpus pertinent reprcliensibilis est, dit saint Ignace, ila modcrata tucndic ad divinum obsequium valetudinis ac virium carporis, laude diyna est. {Conslit. past., ui,C. 2.)
L'amour-propre ne manque pas de se mêler dayg cette allaire, et faisant l'oifice de médecin, il noys Uict dans l'esprit «qu'une telle chose n'est pas bonu.Q
pour l'estomac, qu'une autre incommode la poitrine, qu'un tel exercice fait mal à la tête, qu'un autre affaiblit la vue , qu'un autre échauffe le sang. Il est donc fort à craindre que, sous prétexte de nécessité, nous ne venions à violer l'ordre de la communauté, en affectant des singularités, et en nous dispensant peu à peu de notre règlement J
Saint Bernard dit des choses admirables sur ce sujet , en déclamant contre ceux qui, sous prétexte de conserver leur santé, font difficulté de prendre les viandes communes qu'on leur donne. « Ce sont, j dit-il, « des disciples de Galien et d'Hippocrate, et non des disciples de Jésus-Christ; car vous ne trouverez jamais que l'Evangile, ni les apôtres, ni aucun livre de l'Ecriture, aient fait mention de ces différentes propriétés des viandes : Num in Evangelio legislis lias diffcrentias aut in Proplielis, aut in Litteris apostolormn? t (Serm. 30, In Cantic, n. 10.) Ce pendant on en voit plusieurs qui ne font autre chose que murmurer et se plaindre sur ce point : Le(jumina venlosa sunt, disent-ils, caseus stomnclium gravât, tac cnpili uocet, potum aquœ non suslinel pecliis, caules nulriunt mclancliotiam , clioleram porri accendunt, pisces de stagna aut de lutosa aqua, meœ penitus complcxioni non cottgruunt. (Serm. 1 , n. H.)
Voilà ce que disent encore tous les jours, ceux qui s'occupent trop de leur santé dans les communautés : Les exercices nous incommodent , dhenl-ih; une vie ii retirée nous tue; l'oraison nous rompt la tête; h les entendre, il n'y a presque aucun point du règlement qui ne fatigue leur tempérament. « Au lieu de vous amuser à toutes ces réflexions , t dit encore le saint directeur, « contentez-vous d'une seule ; songez que vous êtes ecclésiastiques et non pas médecins, et que vous ne devez pas avoir tant d'égard à voire complcxion qu'à votre profession ; Puta te, quœso, clericum esse, non medicum; nec de complexione judicandum, sed de professione. i) (Ibid., n. 15.)
c Que dites-vous à cela, » continue-t-il, « vous qui observez si scrupuleusement les diverses qualités des viandes, tandis que vous négligez la pureté des mœurs ; vous qui faites tant d'attention à ce qui peut incommoder votre santé, et qui en faites si peu à ce qui peut nuire à votre perfection : Quid hic vos dicitis , observalores ciborum, morum negleclores ? (Ibid., n. 10.) llippocrate et ses sectateurs enseignent à sauver la vie en ce monde ; Jésus-Christ et ses disciples enseignent à la perdre : Ilippocrates et scqnaccs cjns docent animas salvas fncere in hoc mundo : Christus et ejus discipnli perdere. Lequel des deux voulez-vous suivre et reconnaître pour votre maître? Quemnam vos e duobus seqtd magistrum eljgitis? Celui-là déclare assez duquel des doux
ont révélé cette sagesse, et non pas l'esprit de Dieu ; car la sagesse de la chair, selon l'Apôtre saint Paul, ce grand médecin du christianisme , est l'ennemie déclarée de Dieu. Je suis disciple de Jésus-Christ, et je parle à des disciples de Jésus-Christ; je serais coupable, si je vous enseignais d'autres maximes que les siennes. Épicure travaille pour la volupté, Hippocrate pour la santé ; et Jésus , mon maître, m'ordonne de mépriser l'une et l'autre. llippocrate emploie tout son soin pour conserver la vie du corps ; Épicure recherche tout ce qui peut l'entretenir dans les délices ; mais le Sauveur nous avertit de la perdre, ou en l'abandonnant aux tourments comme les martyrs, ou en l'affligeant comme les pénitents : Sive ponendo ut martyr, sive afjligendo ut pœnilcns. »
Mais afin que vous ne vous imaginiez pas que ceci est uniquement dit pour les cloîtres, et que ce ne sont point là les règles de conduite qu'on doive donner aux ecclésiastiques, écoutez ce qu'a dit autrefois sur ce sujet un grand évêque, parlant, non pas à des moines, mais à tous les Chrétiens : n Les préceptes de la médecine, t dit saint Ambroise, « sont contraires à la science céleste ; car ils détournent du jeûne, du travail, de la méditation et de l'étude , en sorte que celui qui se livre aux médecins, s'abandonne en quelque sorte lui-même : Contraria studiosis divinœ cognitionis sunt, prœccpta medicinte , a jejutiio revocant, lucubrare non sinunt, ab omni intentione meditationis abducunt ; itaque qui se médias dederit, semelipsum sibi abnegat. s [In Psal. cxvni, serm. 22, n. 23.)
C'est ce que reconnut si bien saint Charles Borromée, successeur de saint Ambroise dans sen siégo et dans son admirable sainteté, que dans un état de santé assez faible, il résolut, avec le conseil de quelques-uns de ses amis, aussi prudents que pieux, de congédier tout à fait les médecins et les médecines, pour mener une vie commune, sans observer tant de précaution. En quoi il réussit admirablement ; car il n'eut pas plutôt commencé à user de viandes communes et grossières, qu'il se trouva tout autre ; il se fortifia en peu de temps, et recouvra sa première santé. (Vie de S. Charles, 1. ii, ch. dern.) Saint Basile dit expressément, dans ses Règles, que les Chrétiens doivent rejeter avec soin, la curieuse et inquiète recherche des remèdes, tout ce qui nous engage en des soins importuns de notre santé, en un mol, tout ce qui tient notre vie occupée à la nourriture et au traitement du corps, c Ce n'est pas se connaître soi-même, » ajoute-t-il, «que d'employer tout son soin à la santé du corps. > {Reg. fus., c. 55.)
Voilà quels ont été les sentiments des saints : je il veut être disciple, qui discourt sans cesse sur les les ai rapportés ici, non pour vous obliger à négli-
qualités des viandes, disant à tout propos : Ceci nuit aux yeux, cela à la tête, cela à la poitrine ou à l'estomac : Manifeslum se facit qui sic disputât : Hoc oculis, hoc capili, et illud pcctori vel stomacho nocct. C'est indubitablement la chair et le sang qui vous
ger absolument le soin de votre santé, mais pour vous porter à le régler, et à faire seulement ce que Dieu demande pour la conserver, sans vous laisser aller à dos singularités que vous ne rocherchez que par délicatesse. Saint Bernard montre, par plusieurs
537 TRAITE DE L'OBEISSANCE. — PART. III
raisons iros-dignos d'allcnlion, combien il est important d'éviter ces excès. La première, est que cela est absolument nécessaire pour votre repos . Parce, obsccro. primum quieti tuœ, dit ce saint docteur. {IJbi supr., n. 12.) Le trouble est inséparable des singularités : celui qui les désire est toujours en peine. Me donnera-t-on ce que je demande, ou ne me le donnera-t-on pas ? Quand on me le donnera, ne sera-ce point avec regret ? Que dira-t-on de me voir vivre de la sorte ? Ce sont des inquiétudes perpétuelles. 2° Parce labori minhtranlium. Considérez la peine que vous donnez, par ces singularités, à ceux qui vous servent : c'est pour eux une peine que vous ne concevez pas, et que vous pourriez souvent leur épargner. 3° Parce gravamini domus. Faites attention que, par vos singularités, vous êtes fort à charge à la maison ; car si elle est ravie de contribuer au soulagement de ceux qui ont de véritables besoins, ceux qui n'en ont que d'imaginaires, ne peuvent lui être que très-incommodes et trèsonéreux, i" Parce conscientiœ, non tuœ, sed alterins. Ayez égard, non-seulement à votre conscience, mais encore à celle de votre frère, qui se scandalise de vous voir si souvent violer le règlement, et de ce qne, presque tous les jours, il vous faut quelque nouvelle dispense. N'avez-vous pas sujet de craindre qu'il ne vous regarde comme un paresseux, un lâche et un délicat ? Ainsi, pour votre propre intérêt, pour l'édification de vos frères, pour la satisfaction de vos supérieurs, pour le bien de toute la maison, tâchez de vous accoutumer au train commun ; et évitez, autant que vous pourrez, toute singularité et toute dispense.
Vous trouverez encore en cela un grand avantage, indépendamment de ceux que nous venons de dire : c'est que vous ferez une des meilleures pénitences qu'on puisse jamais vous conseiller. Il est certain, en effet, qu'une des plus grandes mortifications, une des plus agréables à Dieu, et des plus utiles que vous puissiez faire, est de vous tenir toujours dans une vie commune, sans aucune singularité, avec une inviolable résolution de ne vouloir point de privilèges ni d'exemptions. Vous n'ignorez pas que vous devez faire pénitence : pourquoi donc en chercher d'autres, et ne vous pas assujettir à celle même que Dieu vous demande, et à laquelle votre vocation vous oblige ? Toutes les prières, les jeûnes et les autres mortifications vous seront inutiles sans celle-ci : l'occasion de la pratiquer est toujours présente ; vous avez à chaque moment permission de la faire ; vos supérieurs même vous la conseillent ; et vous y trouverez particulièrement cet avantage, que, comme elle ne contient rien que de très-commun aux yeux des hommes, vous pourrez, en la pratiquant, travailler à votre sanctification, sans aucun péril de vaine gloire.
Et ne croyez pas que, pour éviter un soin extraordinaire de votre santé, vous en deveniez plus infirme : Celui qui aime trop su vie, dit Notrc-Soi-