CHAPITRE XV
Que la parfaite obéissance préfère la soumission aux exemptions et aux dispenses.
Quoique les personnes dont nous avons parlé dans les chapitres précédents, soient plus sujettes que les autres à vouloir des privilèges et des dispenses, elles ne sont pas cependant les seules qui en désirent. Il n'y a presque personne , dans les communautés, qui ne soit bien aise d'en avoir de temps en temps : l'inconstance , si naturelle à l'homme , et l'amour de sa propre liberté qui se trouve gênée par des règlements , lui font souvent souhaiter d'en être débarrassé comme d'un fardeau incommode, et de pouvoir, par des dispenses , se délivrer de cette imaginaire captivité. :
Telle est naturellement la disposition de l'homme, * particulièrement depuis que le péché a corrompu sa nature; Il porte en lui-même un tel fonds de dérèglement , que toute sorte d'assujettissement l'inoommode , que les lois les plus raisonnables le gênent; et comme s'il affectait une entière indépendance, il ne peut qu'avec une peine extrême, se voir obligé de se soumettre à quelque règlement que Ce puisse être. Voilà l'origine et la première source des exemptions que l'on recherche dans les commmunautés , avec tant d'industrie , et de ces dispenses que l'on désire avec tant d'empressement. -
Mais la parfaite obéissance est bien éloignée de cet esprit , et bien opposée à ces sentiments , car elle n'^a rien plus à cœur que la soumission et la dépendance ; et bien loin de chercher les moyens de se soustraire à l'observance des règles , elle n'est jamais plus satisfaite que quand elle est plus exacte à les accomplir. C'est ce que Notre-Seigneur a voulu nous apprendre , en se soumettant avec une si grande exactitude, aux observances les plus dilficiles et les plus rigoureuses de la loi de Moisc. Jamais personne n'eut tant de droit que lui d'en être dispensé'i il avait entre ses mains la disposition de tous les privilèges ; il était libre de s'exempter de toutes les observances légales; cependant il les embrasse toutes, sans avoir égard à la dignité de sa personne et à la sainteté de sa naissance , qu'il obscurcissait, ce semble , aux yeux du monde, en se que de remède , en couvrant avec des feuilles de
soumettant à des lois qui n'étaient port^îes que pour des pécheurs : ni les opprobres et la confusion auxquels il s'exposait , ni la rigueur des tourments et h perte même de sa vie, ne peuvent lui faire omettre la moindre de ces observances ; il s'y assujettit de tout son cœur, pour faire connaître à tous ceux qui aspirent sérieusement à la perfection , comment ils doivent se comporter à l'égard des règles que l'obéissance leur impose: Iota utium autunus apex non prœteribit a lege, donec omnia fiant, {Matlli. v, 18.)
Conformément à cet exemple du Fils de Dieu , ils doivent regarder l'assujettissement à leur règle, comme leur obligation capitale , et comme un des plus grands bonheurs de la vie ; et , quand toutes les dispenses seraient entre leurs mains , quand même ils auraient assez d'autorité pour s'exempter de toute sorte de dépendance , ils doivent être dans la disposition d'employer plutôt cette grande autorité, pour s'assujettir aux choses dont ils pourraient légitimement se dispenser, que pour se dispenser de celles auxquelles ils doivent régulièrement se soumettre.
C'est pourquoi la grande maxime que l'on doit donner à tous ceux qui veulent travailler sérieusement à leur perfection, est d'aimer toujours plus les règlements que les dispenses, et de préférer ce que la règle nous prescrit à ce que l'indulgence nous accorde, suivant cette belle instruction de TertulUen : Yelimus en in qiiibus non indulgentia palrocinetur, sed disciplina dominetur. {Exhort. ad castitat.)
Pour nous établir dans cette disposition , nous devrions , lorsque la pensée nous vient de nous exempter de quelque règlement , au lieu d'en aller demander d'abord la permission, considérer en nousmêmes que ces pernùssions ne sont , pour l'ordinaire , que de vains prétextes dont notre lâcheté se sert, pour couvrir le dérèglement de notre cœu»* el notre opposition à l'obéissance. En effet , nous savons très-bien que le plus souvent , quand nous allons demander quelque permission , ce n'est pas que nous y voyons une grande nécessité , niais c'est que nous cédons trop facilement aux inclinations de la nature : par exemple , nous nous ennuyons dans notre chambre ; la fantaisie nous prend d'aller en ville ; un si continuel assujettissement nous déplaît ; enfin nous aimons trop notre liberté , et cependant nous aurions quelque scrupule, si nous nous exemiv tions du règlement sans permission. Ainsi nous la demandons, bien moins par esprit d'obéissance, que pour nous mettre à couvert du remords de la conscience, qui nous poursuivrait si nous en usions autrement. Ecoutez ce que saint Bernard vous dit làdessus , à l'occasion de quelques dispenses qu'on avait voulu obtenir du Pape lui-même : « 0 le frivole et l'inutile remède ! « dit ce saint ; « savez-vous bien ce que vous faites , quand vous demandez de ces dispenses sans nécessité ? Vous imite/, nos premiers parents ; vous vous servez plutôt de voile
î;H TilAlTE DE L'OBEISSANCE. — PART. 111
flgilior la luidilo honUHisede vos consciences > (105).
I Vous dites que vous avez permission de ne point suivre tel et tel règloineiit. Mais plùl à Dieu, pourrait-on vous. dire avec le nuhne saint, que vous n'eussiez pas recherché une permission , mais demandé conseil ; et que vous n'eussiez pas agi dans le dessein d'être libre de faire ce que vous voudriez, mais afin de vous assurer qu'il vous était libre de le faire! Utinam licnUmm non qtia'siissctis , sed consilium ; ici est , non ut liceret, scd au licerel. » {'Ibid.) * Lorsque la nécessité presse, > dit encore le saint docteur, < la dispense est excusable ; lorsque l'utilité la demande, elle est louable. J'entends ici l'utilité commune ; car sans cela, ce n'est pas une fidèle dispense , mais une funeste dissipation : l'hi iiecessitas urget , cxcnsabilis dispensalio est ; uhi utilitas provocat , laudabilis dispensatio est ; vtilitas , dico , communis , non propria : nam cum niliil hornm est , non plane fiddis dispensatio , sed crudelis dissipatio est. ( De consid., 1. iii , c. 4 , n. 18.)
Si les' personnes qui manifestent dans les communautés, un si grand empressement pour les dispenses, et si peu pour l'exactitude, voulaient se conduire d'après ces principes, elles comprendraient combien elles ont un sujet de craindre lorsqu'elles s'exemptent avec tant de facilité des règles communes, quoique avec permission. Car au fond, quel avantage retirent de ces dispenses la communauté ou les particuliers ? N'est-il pas évident que tant de dispenses ne font que ruiner le bon ordre d'une maison, causer des scandales, exciter des divisions, troubler la paix, et empêcher l'édification commune ? Comment donc se croire en sûreté, avec ces sortes de permissions qui souvent ne sont qu'extorquées, ou du moins obtenues par surprise, par importunité , ou par quelque autre moyen qui peut bien servir d'excuse devant les hommes , mais qui ne rend pas moins condamnable devant Dieu?
Mais il y a plus : bien loin que ces sortes de dispenses soient utiles à ceux qui s'en servent, elles sont ordinairement pour eux un sujet de plusieurs atitres tentations; car, selon la remarque de Tertullien, la tentation opère souvent, et prend de nouvelles forces, par les permissions que l'on nous donne : Tentatio per licentiam operatur. {De exiiorl. ad castit., p. 6G9, édit. Rigalt. ) Et c'est encore une considération bien puissante pour ne point désirer les dispenses. En effet, n'est-il pas vrai que, lorsque l'on nous en accorde quelqu'une, l'habitude que nous avonsprise de la demander, et la facilité avec la({uelle on nous l'accorde, nous donnent envie d'en
( lOo) Remorsas ac remordentes conscientias, apostolica conati estis delinire sententia. 0 frivolum satis remedium! quod non est aliud nisi more protoparentum cauteriatis conscientiis texere perizomata, videlicet ad velamentum non ad medicanientuni. ^pist. 7, Ad Adam., n. 9.)
(105') Patienter ab hujusmodi libertate abstineam, qua; me pessimae addicat superbiœ servituti.