‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 145 sur 303 · DE LA SOUMISSION AU REGLEMENT. K · texte numérisé non relu

DE LA SOUMISSION AU REGLEMENT. K

demander quelqu'autre ? D'abord, on se contente d'être dispensé d'un point du règlement ; puis on tâche de s'exempter d'un autre ; enfin on ne veut plus aucunement s'assujettir : on va quelquefois jusqu'au mépris des règles, et même des supérieurs, dont on veut secouer l'autorité ; on participe à l'esprit des enfants de Bélial, qui ne peuvent souffrir aucun joug : Filii Belial nhsque jiujo. [Judic. xix, 22, ) On ne pense pas d'abord à ces funestes conséquences ; et voilà pourtant où en viennent souvent, ceux qui aiment si fort les exemptions, et qui demandent si souvent des dispenses.

Saint Bernard en cite des exemples remarquables, en s'élevant contre quelques religieux de sa communauté, qui ayant peine à observer exactement leur règle, ne soupiraient qu'après le moment d'une entière liberté. Cet esprit d'indépendance les porta à un tel excès de présomption, qu'ils demandèrent à être exempts de la juridiction même de l'archevêque de Sens, leur supérieur légitime : ce qui étonna tellement le saint abbé, que, dans une lettre adressée à Henri, archevêque de Sens, il ne put s'empêcher de déclamer fortement contre cette conduite, et la condamner comme étant tout à fait présomptueuse et déréglée. « J'admire, j lui dit-il, < que, dans une profession si humble, on ait des pensées si superbes, et qu'on prétende, contre la règle, se soustraire à l'obéissance : Miror quosdam in nostroOrdine.... liane hnmilitatis régulant odiosa con^ tentione infringere, et sub liumili ( qnod pejus est ) habitu et tonsura, tam superbe sapere.... 0 libertas omni, ut ita dicam, servitute servilior ! ( S. Bern., cpist. 42, De offic. episcop., c. 9, n. 33-35. ) Oh ! que de bon cœur je renonce à cette liberté qui m'assujettit à la pernicieuse servitude de l'orgueil I Je crains plus mille fois les dents du loup, que la houlette du pasteur ; et je suis assuré que, si je tentais de secouer le joug de mon évêque, je m'exposerais aussitôt à la tyrannie du démon. Car cette cruelle bête, qui tourne sans cesse autour de sa proie pour la dévorer, voyant que le gardien en est éloigné, se jette aussitôt sur le présomptueux; et c'est bien avec raison, que celui qui met toute sa gloire dans les enfants d'orgueil, ne tarde point à établir son règne sur celui qui, par une coupable présomption , cherche à vivre dans l'indëpendance (105*).» Ce qui portece môme saint à faire ce souhait : « Oh! qui me donnera d'avoir cent pasleurs qui me gardent ! Plus je sais avoir de surveillants auprès de moi , plus je vais en assurance aux pâturages : Qnis dabit milii cenlum in mei custodiam deputari pastores ? Quanto plures sentio mei

Plus timeo dentem lupi, quam virgam pastoWs. Certus sum enim ego monachus, et monacliorum qualiscunque abbas, si mei quandoque pontificis à propriis cervicibus excutere jugum tenlavero, quod SatansB mox tyrannidi meipsum subjicio. Adverteiis nimirum cruenta illa bestia, qua? circuit qua^rens quem devorct, elongatam custodiam, heu ! statiin insilit in prœsumptoreni. (Ibid., n. 55. )

cti/am gcrere , tanto securior exeo in pascua. » (S. Bern., De offic. cpiscop., c. 9, n. 35-55.)

Voilà Tesprit des saints et des personnes parfaitement obéissantes : ils ne prêchent que soumission ; ils ne se plaisent que dans l'assujettissement ; ils ne craignent rien tant que l'indépendance ; et suivant l'esprit de la parfaite obéissance, ils ne veulent jamais être sans un supérieur auquel ils obéissent, et sans un règlement qui leur trace en détail toutes leurs actions : ils croiraient , en s'exemptant de Tun ou de l'autre, s'exposer à la cruauté des loups, et à devenir la proie de leurs plus irréconciliables ennemis.

C'est cet esprit dont nous devons tâcher d'être animés dans cette maison. II faut que nous tenions

qu'ils observaient, étaient descendus de Jéthro, et demeuraient en Judée avec les Israélites. Il y avait un article de leur règle qui portait expressément, qu'ils ne boiraient jamais de vin ; ce qu'ils observaient avec une telle exactitude, que Dieu leur ayant envoyé son prophète pour leur dire d'en boire, ils ne voulurent point se servir de cette permission, répondant au prophète, que leur règle les obligeait de s'en abstenir toute leur vie : Posui coram filiis domus Recliabitarum, dit le prophète Jérémie, scyphos plenos vino et calices, et dixi ad eos : Bibite vinutn. Qui respondcrunt : Non bibemus vinnm, quia pater nosler prœccpil nobis dicens : Non bibetis vinum vos et filii vestri usque in sempiternum. ( Jer. xxxv, 5, 6. ) Le même prophète ajoute.

ferme pour tous les règlements, et tous les ordres que cette conduite des Réchabites fut si agréable à

qu'on nous donne ; il faut renvoyer bien loin toutes les pensées qui nous viennent si aisément, d'en demander dispense, sous les moindres prétextes ; et si nous en avons déjà obtenu quelqu'une, il ne faut plus nous en servir, sans une véritable nécessité : si quelque esprit mal fait se moque de nous à cette ©ccasion ; s'il nous reproche notre trop grande simplicité, en nous disant comme à Job : Adliuc tu pcrtnancs in simplicitate tua { Job ii, 9 ) ; en im mot, si quelqu'un prétend blâmer notre exactitude, comme étant l'elfct de l'excessive timidité d'une âme scrupuleuse, ne relâchons rien pour cela de notre fermeté ; mais disons avec Noire-Seigneur, accomplissant tous les points du règlement que son Père lui avait donné: C'est là une voie sûre pour arriver au salut; c'est le moyen infaillible de plaire à Dieu en tout ce que nous ferons: Sic dccet nos implere omnetn justitiam. (Matlli. m, 15. )

Un grand Pape élant visité par un seigneur français, qui était allé exprès à Rome, pour apprendre de la bouche même du vicaire de Jésus-Christ, le moyen le plus sûr de se sauver : Suivez, lui dit ce digne Père des fidèles, les grandes maximes et les règles communes de l'Eglise : on voit des hommes si amateurs de privilèges et de difpc7iscs, qu'il faudrait pour eux seuls, un Pape uniquement occupé de les satisfaire. Nous pouvons dire la même chose à tous ceiix qui veulent se sauver dans les communautés : il 's'y trouve toujours un certain nombre de particuliers pour qui il faudrait un supérieur exprès, qui ne fût occupé qn'à leur accorder des permissions et des dispenses. Pour vous, si vous désirez sincèrement votre salut et votre perfection, suivez exactement les règles communes; vous ne trouverez point de voie plus assurée, ni de meilleur moyen pour i)raire à Dieu, et pour attirer ses grandes bénédictions. Ce fut autrefois la source des faveurs spéciales que les Récliabites reçurent de Dieu, et qu'il leur avait promises par son prophète. Les Réchabites, que saint Jérùme ( Epist. /t9. Ad Paulin. ) appelle les pères des solitaires, à cause des règles

(l.Vf.) In his enim qum sccunduu) indulgcntiam pcruiilluiilur, magis placol s;epe discipulus, si jus-

Dieu, qu'il promit de les prendre particulièrement sous sa protection, et même de les éîever au ministère du temple, en récompense de leur fidélité : Pro eo quod obedistis prœcepto pairis vestri.... et fecistis universa qnœ prœcepit vobis, propterea liœc dicit Dominas exercituum Deus Israël : Non dcficiet vir de slirpc Jonadab filii Rcchab, stans in conspectu meo cunctis diebus. (Ibid., 18, 19. ) Voilà sans doute un bel exemple, pour nous apprendre à prélérer l'obéissance à toute sorte de dispenses, et pour nous porter à demeurer inviolablcnient assujettis à notre règlement, même dans les cas où il nous serait permis de nous en dispenser.

Pour vous convaincre encore plus fortement, nous ajouterons à tout ce que nous venons de dire sur ce sujet, trois réflexions importantes. La première est du bienheureux Pierre Damien. Après avoir rapporté la conduite des Réchabites, qui, pour n'avoir pas voulu se servir de la permission que Dieu leur donnait de se dispenser de leur règle, inériièrent l'honneur d'être élevés au ministère du temple, il ajoute que souvent Dieu se complaît beaucoup moins dans ceux qui usent de ces permissions, qu'en ceux qui refusent de s'en servir (106).

La seconde réflexion est de TertuUien. Il observe que souvent le supérieur accorde une dispense, non dans le désir que l'on s'en serve, mais afin d'éprouver la fidélité de ceux à qui on la donne : < car il faut avouer, î ajoute-t-il, que cette fidélité parai-t surtout avec éclat, lorsqu'on s'assujettit à des règles qu'on a permission de ne pas observer : Liccutia plerumque est tentalio disciplinœ ; quoniam disciplina per tcntationem probatur. (De eîltort. ad castitat.) C'est ce que prouve bien clairement Texemplc de ces Réchabites ; car Dieu ne leur avait pas accordé la permission de boire du vin, afin qu'en effet ils on bussent, mais afin de faire paraître avec plus d'éclai, leur inviolable fidélité à observer les lois qui leur avaient été données.

La troisième réflexion est que les supérieurs accordent souvent ces permissions, non -seulement

sionem simpliciter, pra;(crit, quam si promptus obc- ÙA. (L. M, epist. 25, Ad GuilU'lm. monac.)

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jMMir l'iM-ouver los |uM-sonncs à qui ils li>s doniUMU, cl pour lairo parailro lour pailaile obéissance ; mais encore atiu que l'éclat de leur vertu serve à l'édili- CAÙon des âmes fidèles, et à la confusion des rebelles. C'est pour cela que Dieu accorda aux Uéchabiles cette permission de boire du vin. Il voulait confoiidre par cet exemple la ilt'sobéissauce des Juils; aîin que, voyant cette famille moabite, si exacte à •bserver les lois de ses pères , Us connussent mieux le désordre de. leur conduite, eux qui ne voulaient pas obéir aux lois que Dieu même leur avait données.

De ces trois réflexions, nous devons tirer cette conclusion, que si dans la communauté où nous sommes on nous donne souvent et facilement des permissions et des dispenses, ce n'est pas toujours une marque (pie l'on soil bien aise que nous" en usions, et que nous le puissions faire en sûreté ; mais on suppose qu'il y a quelque nécessité qui nous porte à demander dispense ; et quoiqu'on juge à propos de nous contenter et de subvenir à nos besoins par cette grâce, on ne peut approuver que nous en usions, quand bous l'avons obtenue sans raisons suffisantes, parce que nous ne pourrions nous en servir alors qu'à notre propre dommage, au scandale <ie nos frères, et au préjudice de toute la communauté.

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