ENTRETIEN V
De l'oruison.
Après avoir parlé du lever dans le dernier entretien, après vous avoir fait connaître l'importance et la manière de le bien faire, j'ai dessein de vous entretenir aujourd'hui de l'oraison ; c'est la première action qui le suit dans l'ordre de notre règlement, et c'est la première chose que nous devons faire après que nous sommes levés.
Lorsque les Pères en parlent, ils nous la font paraître comme la plus importante de toutes les vertus, et celle à laquelle nous devons par-dessus tout nous occuper : Ad omnem quidem virtutem, prœcipue tamen ad oratioiiem, summo cordis studio et affcctu cxercere debemus. ( S. Joa.n. Climac, grad. 28, De orat.) Us disent que c'est le soleil de notre âme, l'aliment qui la nourrit, une médecine qui la nettoie de ses impuretés, les nerfs qui lui donnent sa force, en un mot, que c'est son élément, hors lequel elle ne peut vivre : Cibus et niurimentum animœ. ( Auc, Chrys., Climac, grad. 11. ) Soi animœ, pharmacum, nervi; vita animœ , ut pisci vita est aqua. ( Curvs., lib. ii De orando Deum.) A l'égard des vertus, ils disent qu'elle est la mère qui les enfante, la reine qui les régit (Climac, grad. 28), la base qui les soutient (Chbvsos., lib. i De orat.), la colonne «jui les appuie ( August., serm. 2, Ad fratres), le bouclier<iui les défend ( A)ibr«s.,
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ut ubilH Vukutin.) : Muter, rtujiua, busis, ruttimna sinctarum virlutum, bonum scatiim. A regard tle nos ennemis, ils nous la font paraître avec une force qui les désarme, qui les épouvante, qui les met en déroute, qui leur donne la mort. A l'égard de Pieu , elle l'apaise, elle attire ses grâces, cl elle le met en disposition de nous donner tous nos besoins. Enfin, elle est, disent-ils, un grand mystère. (Al'C, serm. 32, Ad fratres. ) Disons tout en •..n mot, elle est la source, le sommaire et l'abrégé de tous les biens: Caput bonorum omnium, rnilla prctîosior possessio. ( S. Ephrem. )
Que dites-vous de ces éloges et de ces avantages de l'oraison ; et n'est-ce pas assez pour vous en faire sentir l'importance? Cependant, pour vous en taire connaître quelque chose plus à fond, et ne rien confondre de ce que nous avons à vous dire, nous le réduirons à deux chefs, sjiivant notre méthode ordinaire : dans le premier, nous vous ferons voir l'importance et la nécessité de l'oraison, < t dans le second, la manière de la bien faire. Et jiarce que cette matière est d'une grande étendue, nous réserverons aux entretiens suivants de vous parier de la manière ; pour aujourd'hui nous nous contenterons de vous parler de son importance.
Or, pour éclaircir entièrement cette matière, il faut remarquer qu'il y a deux sortes d'oraisons : l'une vocale, l'autre mentale. La vocale qui emploie le ministère de la A'oix ; par elle on prononce de la bouche quelques prières. La mentale, qui se passe toute dans l'esprit et dans le cœur de celui qui prie, sans qu'il soit nécessaire de prononcer extérieurement aucune parole : Cnm strictis labiis iwitris Cliristum omui silentio suppticamus non vocum ud cordium scrutatorem. (C.vss., collât. 9, cap. 35. ) Et c'est cette belle manière de prier que Notre- Seigneur enseigna à ses disciples, au chapitre vi de saint Matthieu, suivant l'explication des saints Pères : Tu autem cum oraveris,. inira in cubicuhim tuum , et, clause ostio, ora in ubscoudito. Saint Jérôme dit sur cette parole de l'Évangile : lloc magii prœceptvm est , ut , inclusa pectoris cogitatione labiisquc compressis , oremus Dominutu sicul Anna. {Il lieg. i,13.) Clauso qnippe ostio, dit saint Grégoire, petit in cubiculo, qui tacente orc fnndic affectum mentis^ et vox anditur in abscondito, cum per sanctn desideria silenler danialuT. {Moral., lib. xxii, c. 15.)
Voilà l'oraison mentale ; la bouche est fern>ée, mais le cœur est ouvert ; la langue ne dit mot, jnais le cœur parle ; on ne se sert point de paroles, mais de saintes affections, cordis non vocis oratio. Or c'est de cette seconde sorte d'oraison, c'està-dire de l'oraison mentale, que j'ai dessein princii)alcment de vou:? parler, comme de celle qui est la plus importante; et pour le faire ulilen>ent, nous verrons d'abord la nécessité de l'oraison, et cnstiit* nous répondrons aux ;»rincipalcs objections de ceux
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qui s'en- dispensent. Ce seront les deux parties de cet entretien.
1° Pour l'importance et la nécessité de l'oraison, entre une infinité de motifs qui nous la persuadent, nous portons en nous-mêmes quatre quaUtés qui sont, à mon avis, quatre grands motifs pour nous en convaincre. Nous sommes créatures, nous sommes pécheurs, nous sommes Chrétiens, nous sommes ecclésiastiques; quatre titres qui nous obligent, mais absolument, mais indispensablement à l'oraison : je m'arrête aux deux derniers qui sont les plus importants, et qui assurément sullironi bien pour ntnis convaincre.
Je dis donc que, comme Chrétiens, nous sommes oHigés de faire oraison; car l'oraison nous est nécessaire pour nous acquitter de nos devoirs, et tellement nécessaire, que sans elle il est non-seulement difficile, mais même moralement impossible d^y satisfaire. Quelles sont nos obligations comme Chrétiens ? Elles sont immenses ; mais pour ne nous point trop étendre, réduisons-les toutes à une seule , à notre obligation d'être saints; nous devons être saiuts, c'est tout dire en un mot. C'est pour cela •jUe saint Paul , parlant aux Chrétiens, les appelle sakits en plusieurs Heux de ses Épîtres (I Cor. i, 2; Il Cor. XIII, 12 ; Eplies. i, 1), sanctis, vocatis sanctis: c'est notre marque et notre caractère , c'est notre vocation, et non-seulement nous sommes appelés à une sainteté médiocre , mais à une très-grande, et qui réponde à la sublimité de notre état; c'est pourquoi, comme notre état est le plus élevé qu'il y ait dans le monde. Dieu se propose aussi lui-même comme le modèle de notre perfection, et veut que nous soyons saints comme lui-même est saint : Sancti cstotc quoniam ego sancius sum. {Levit. xi, 44.) Per^ fecti eslote sictit et Pater vesler cœlcslis perfectus est. {Mattlt. V, 48.)
Or, je dis que sans l'oraison il est moralement ftiipossible, ou d'arriver à la sainteté, ou au moins de s'y maintenir ; je ne dis pas seulement dans cette haute sainteté, mais même dans une sainteté médiocre et commune. Car remarquez qu'il y a quatre choses qui y sont nécessaires. L'éloignement du péché et l'union à Dieu qui composent la sain> teté ; mais comme d'un côté on ne peut se bien dégager du péché, si ou ne s'éloigne des créatures, et que de l'autre on ne peut s'unir à Dieu sans la pratique des vertus ; nous disons que, pour acquérir la sainteté, quatre choses sont requises : haine du péché, dégoût des créatures, pratique des vertus, amour de Dieu. On ne les peut faire solidement sans l'oraison.
Pour haïr le péché, en concevoir l'horreur que nous devons, il faut on connaître la difformité ; il faut faire attention à sa laideur, il faut en pénétrer la malice, il faut en sonder la profondour ; et pour cela il faut l'envisager atlentiveniont, il faut le coin sidérer à loisir, et faire réilexion sur le fond de sa nature, sur ses propriétés, sur ses causes, sur se»
iî) MANUEL DL SEMINAUlb
effets, sur la Iiaiiie irréconciliable que Dieu lui porte, sur les malheurs inséparables qui raccompagnent, sur les châtiments effroyables qui le suivent, sur une éternité de peines qui no sera point capable de l'expier : ce sont ces considéralicms ou d'autres semblables qui causent en nous la haine du péché. Or, s'entretenir dans ces considérations attentives et sérieuses, n'est-ce pas faire oraison?
Pour le dégoût des créatures, comment le pourrons-nous avoir sinon par cette voie? Souvent leur extérieur nous surprend, elles ont une apparence qui nous charme, nous y trouvons d'abord quel(}ue consolation et quelque joie ; nous croyons que nous pourrons y rencontrer quelque repos; en un mot, à ne les considérer qu'au dehors, il est diflicile que notre cœur s'en sépare : il faut donc, pour rompre cette attache, en ôtcr l'écorce, il faut les voir à fond, il faut considérer qu'elles ne sont que néant, qu'elles n'ont qu'une vaine apparence, qu'elles ne remplissent ceux qui les aiment que de fumée ; que bien loin d"y trouver la paix , ils n'y trouvent que vanité Ht affliction d'esprit: or, encore une fois s'enlrelenir dans de telles réflexions , c'est ce que nous appelons faire oraison.
Pour l'estime, l'amour et l'union de Dieu, n'est-ce pas la considération de ses perfections, de ses miséricordes et de ses bontés qui nous les donne? Penser souvent à Dieu, se maintenir en sa présence , y élever souvent son cœur par des élans amoureux, c'est ce que fait une âme d'oraison , c'est son occupation la plus ordinaire. C'est pourquoi l'oraison est appelée par saint Augustin l'échelle de la Divi- Xklé : Deitatis scala ; car dans cet exercice , l'âme monte sans cesse à Dieu , disent les saints, après y être montée, effe s'entretient familièrement avec lui, conversatio cum Deo (Damasc.) ; et dans cet entretien, cette conversation familière, elle entre avec lui dans une admirable et divine union : Ascenuo sentis in Dciim, et familiare cnm Deo colloqiiinm. Conjtinctio atque unitio liominis et Dci. Oratioiiis exercitalio Bei amatores aryuit. (Curysost. ;Climac., grad. 28.)
Enfin pour les vertus, nous avons dit que l'oraison en est la source et la mère qui leur donne la naissance, ajoutons ici qu'elle en est aussi la consommation, puisque les Pères nous apprennent que c'est par elle seule qu'elles s'accomplissent: Virtutes absque orat'onis assiduitate non possunt complcri (Cassian., collât. 9, c. 2) ; et qu'ils nous assurent que sans elle il est impossible de passer sa vie dans la vertu : Sine hac impossibilc est cum virtiite detjere, et vitœ cursum peracjcre. (Cmuvsost. , lib. i De orando Dcum. ) Frustra profcctus virtutum sine oralione speratur. (Bonav. , Specul. discipl.) Vous voyez donc comme ces quatre avantages, l'horreur du péché, la séparation des créatures, la pratique des vertus, l'union à Dieu et par conséquent la sainteté nous viennent de l'oraison.
Ajoutez que, lorsque le concile de Trente parle