PREMIER ENTRETIEN
De l'importance de bien profiler des entretiens ecclésiastiques, et de la manière de les bien faire.
Les entretiens que nous commençons aujourd'hui sont destinés particulièrement pour les matières ecclésiastiques, et pour faire connaître aux personnes qui sont engagées ou qui ont dessein de s'engager dans celle sainte profession, l'excellence et les obligations de ce divin état. C'est un sujet que tes saints Pères ont toujours estimé extrêmement imposant ; et comme les ecclésiastiques, selon leur doctrine, font la plus noble portion du corps de Jésus-Christ, prima et nobilis, et celle par conséquent dont la corruption serait plus contagieuse et plus nuisible, ils ont cru aussi qu'il était de la dernière conséquence d'en prévenir le dérèglement ; et qu'aussi on ne pouvait rien faire de plus utile dans l'Eglise, que de travailler à les sanctifier et à les conduire à la perfection de leur état. Quand le clergé est florissant, dit saint Jean Chrysostomc, toute l'Eglise l'est aussi ; mais quand le clergé est dans le relâchement, les peuples tombent infailliblement dans le désordre : si sacerdotium inteijrum fuerit, tota Ecclesia floret ; si autem corruplum fuerit, omnium virtus et fides marcida est. (Op. imp. in S. Matlh.) Rien de plus avantageux à l'Eglise que de bons prêtres ; mais rien de plus pernicieux à l'Eglise que de méchants prêtres ; un prêtre sanctifié sanctifie le peuple, mais un prêtre corrompu ne manquera point de le corrompre : mula sacerdotum conversatio Dominicœ plebis est miserabilis subversio. (S. Bern.) C'est-à-dire, en un mol, dans le sentiment des saints Pères, que loul le bienet le mal venant du temple et du plus profond du sanctuaire, des ecclésiastiques cl particulièrement des prêtres, comme l'explique saint Chrysostome, c'est là aussi (j'j'il faut plus parliculièrcmcnl travailler pour y
appliquer le remède ; et c'est ce que le Fils de Dieu nous fait connaître par sa conduite. Il vient en ce monde pour sauver son peuple et sanctifier sou Eglise : ut mundaret sibi populum acceptabitcm, et cxliiberel sibi (jloriosam Ecclesiam non habentem maculam, neque rugam. Que fait-il pour ce dessein ? Il commence dès ses premières prédications, dit saint Chrysostome, à crier contre les prêtres ; il passe une grande partie de sa vie à les instruire ; il consacre ses derniers discours à ce même exercice ; et même après sa résurrection il revient encore pour s'entretenir avec eux de leurs devoirs. Pourquoi cela ? C'est, dit ce saint, que comme un bon médecin, sanctus œgrotœ animœ incanlator et mcdinis^ il vient s'adresser d'abord à la source du mal, afin de le guérir : fioc erat boni medici ni inyressns ad infirmam civitatem sanandam, primo ad ofiijincm niorbi intenderet. Après cela, je crois que vous n'aurez pas de peine à reconnaître l'excellence et l'utilité da dessein que nous entreprenons. Nous n'y avons point d'autres vues que celles mêmes du Fils de Dieu ; nous voulons y parler contre les prêtres ; nous voulons y instruire les prêtres ; parler contre leurs désordres, les instruire de leurs fonctions ; mais néanmoins, au fond, parler toujours en leur faveur, puisque nous n'y avancerons aucune vérité qui ne tende ou à les entretenir dans leurs devoirs, ou à les retirer de leurs égaremenis, c'est-à-dire, en un mot, à les sanctifier et à purifier celte source dont toute la sainteté doit découler dans l'Eglise. Telle est la vue générale que nous avons dans ces entreliens où, sans écouler les senlimenls de la chair et du sang, sans écouter les principes de la sagesse humaine, où, sans faire attention à ce qu'en, pourraient dire tant d'ecclésiastiques trop lâches et qui trahissent eux-mêmes leur caractère, nous vocs dirons simplement et clairement ce que nous croyons être nécessaire à votre perfection, selon ce que nous
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apprenneni la tradition, les saints canons et les saints Pères. Mais, avant d'entamer cette matière, j-ai crn que pour nous la rendre plus utile et pour prévenir la négligence que souvent on y apporte, il était important de vous montrer deux choses : la première, l'importance d'assister à ces entretiens avec fidélité et d'y apporter toute l'attention de votre esprit et tout l'effort de votre cœur, pour en tirer le plus de fruit qu'il vous sera possible ; la seconde, ce qu'il faut faire pour retirer ce fruit. C'est ce que nous avons dessein de vous expliquer aujourd'hui dans ce premier discours.
Pour l'importance de ces entretiens et l'obligation que nous avons d'en bien profiter, je trouve trois motifs, entre beaucoup d'autres, qui sont, à mon avis, très-considérables sur ce sujet. Le premier est la qualité des matières que l'on y traite ; ce sont des matières cléricales, matières ecclésiastiques, rualières, en un mot, qui sont pour nous de la dernière conséquence ; matières nécessaires pour le salut, et c'est ce qui mérite qu'on y pense. Nous avons deux sortes d'obligations : obligations essentielles et indispensables, selon ces deux qualités que nous portons de Chrélieus et d'ecclésiastiques, {lommc Chrétiens, nous avons nos obligations, comme rt:clésiasti(iues, nous avons nos devoirs ; selon ces «l<;ux qualités, nos engagements sont diflerents, et les uns et les antres sont nécessaires pour le salut. /<'(|iiitlons-nous de nos devoirs comme Chrétiens et avec la même fidélité qu'ont fait les saints, si nous manquons d'y satisfaire comme ecclésiastiques, c'est assez pour nous perdre : Tola ratio damnalionis est mala adminiatratio conditionis. N'être pas lidèle aux engagements et aux charges de son état, il n'en faut pas davantage pour sa damnation. C'est, dit saint Grégoire, la source universelle de la perle des Chrétiens; -car Dieu les examine, les juge elles condamne non pas selon les obligations communes et générales, mais selon les engagements propres et particuliers de leurs professions. Et c'est à quoi nous devons faire une sérieuse altenlion ; car nous sommes ecclésiastiques, nous serons jugés selon les obligations ecclésiastiques ; Dieu nous demandera iion-seulcmenl si nous avons vécu en bons Chrétiens, mais encore si nous avons vécu en bons ecclésiasli(iues ; et, après avoir examiné si nous avons répondu à la sainteté du caractère qui nous a été iniprimé dans le baptême, disculietiir siyillnm Clirisiiunismi, comme dit saint Ephrem, il examinera en outre si nous avons répondu aux obligations du carac tère qui nous a été imprimé dans le sacerdoce : disculietur siijillum saccrdolii. Si nous y avons été infidèles, nous serons réprouvés ; si nous y avons été fidèles, nous serons couronnés. Et c'est sur quoi, pour l'ordiiiatre, on passe trop légèrement, et sur (pioi l'on ne (ait point d'assez solides réllexions. On croit (pie c'est assez à un ecclési;istique de s'instruire dans les matières chrétiennes et d'apprendre les pratiques de l'Evangile qui sont proposées à loin
le monde ; on se persuade qu'il lui suffit de mener une vie réglée, exempte seulement de crime et de scandale ; on dit que pour se sauver dans le clergé on n'est point obligé d'être plus saint ni de vivre autrement que les autres Chrétiens qui se sauvent parmi le peuple : on le croit, on se le persuade, on le dit ; mais on se flatte et certainement on se trompe. C'est un aveuglement épouvantable, c'est une illusion tout évidente. Ce n'est point ce que nous apprennent les saints Pères : « Dieu, i> dit saint Ambroise, « demande bien autre chose d'un clerc que d'un laïque : Aliud enim est quod a elero reqnirit Deus, aliud quod a laico. » (S. Ambr., De dignit. sacerd.) Comme sa grâce est plus élevée, sa vie doit être aussi plus sainte : débet prœponderare vita sicul et prœponderat qratia ; et souvent ce qui ne serait pas capable de perdre un homme ordinaire est suffisant pour perdre un ecclésiastique : quod in laicis culpa non est, crimen est sacro ordine conslilutis. Voilà à quoi peut-être vous n'avez jamais siiflisaniment pensé, et ce que nous avons dessein de vous faire connaître clairement dans ces entretiens : n'est-ce pas assez pour vous y rendre fidèles, la qualité des matières que l'on y traite, matières en premier lieu très-nécessaires pour le salul cl fondamentales pour notre éternité ? Quo prœstantior causa, eo débet esse cura allentior, dit saint Ambroisc.
Mais ce qui doit encore nous obliger à redoubler de soins et d'ardeur , c'est que ces matières si importantes sont néanmoins les plus ignorées et le? plus méprisées. C'est une chose incroyable que l'ignorance que l'on voit sur ce point. Il n'y a point de condition dans laquelle on ne connaisse ses devoirs : un magistrat sait ses emplois, un juge connaît ses charges, un capitaine voit ses fonctions, et i'. n'est pas jusqu'au plus vil artisan qui ne sache à quoi l'oblige son état ; mais les obligations ecclésiastiques, qui sont les plus saintes, les plus relevées, les p'.us importantes, d'où dépendentnotresaluletle salut de tous les peuples, sont presque universellement ignorées, el d'une ignorance si prodigieuse et si extraordinaire, que les ecclésiastiques même ne les connaissent pas. Demandez au plus simple artisan du monde à quoi l'oblige sa profession ; demandez-lui quelles sont les règles de son état, ce qu'il doit faire et ce qu'il doit éviter; il n'y en a pas un qui. ne vous réponde. Mais faites ensuite la même demande à un ecclésiastique, informez-vous de lui de ses obligations, vous en trouverez fort peu qui vous les disent ; bien loin de les connaître, ils croient quelquefois n'en avoir point de particulières : leur ignorance va justpi'à ce point d'aveuglement, qu'ils ne se persuadent même pas avoir d'autres obligations que celles des laïques. Peut-on voir une ignorance plus déplorable? En vérité, si un artisan, prenez celui (pie vous voudrez, quehpie grossier (pi'il puisse être, avait aussi peu (h; connaissance des règles de son art que nous en avoin des obligations de noire élal, qu'en dirions-nous? Matières donc plus ignorées, mais en même teiHps
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plus méprisées, et plus méprisées en trois façons : 1° en ce qu'on ne les connaît point, comme nous venons de vous le dire : or, une telle ignorance de son devoir peut-elle être, à votre avis, sans quelque sorte de mépris? Plus méprisées, en second lieu, en ce qu'il n'y en a point qu'on étudie moins , et qu'on se mette moins en peine de connaître ; on croit même que c'est perdre le temps que de les apprendre. On passera toute sa vie à lire l'histoire profane; on veillera sans peine pour acquérir l'art de bien écrire et de bien parler dans le monde ; on travaillera avec plaisir pour les vaines connaissances que les saints appellent les richesses des pécheurs et une vanité importune, et qui, au rapport de saint Augtistin {De doctrina Cliristiaua, lib. ii, cap. 2i), ne sont pleines que d'une curiosité empressée , d'un soin crucifiant, d'une mortelle servitude : plena mortiferœ curiositatis , cruciantis solliciludinis et mortiferœ vauiiatis ; en un mot, on se sacrifiera volontiers pour les sciences ; mais, pour ce qui regarde notre état, pour les saints canons , pour les règles de la discipline ecclésiastique, pour les cérémonies que les saints Pères, les Papes et les conciles recommandent surtout aux ecclésiastiques, on ne peut souffrir d'y donner la moindre partie de son temps; on croit cette étude inutile, et bonne seulement pour ceux qui ne sont point capables des plus hautes connaissances. En vérité, cela peut-il être sans mépris? Mais plus méprisées, en troisième lieu, en ce que ceux qui les connaissent n'y font presque point d'attention dans la pratique ; et c'est là, à mon avis, le dernier degré de mépris : Si ignorantes nuila excu- Satio tueutur, quanto magis cognitum despici periculosum est, dit TertuUicnl Bien loin d'en témoigner de l'estime, ils sont même souvent les premiers à les combattre. Si vous ne le croyez pas, faites-en vousmême l'expérience, avancez une maxime ecclésiastique qui tende à vous établir dans la perfection, soit sur le détachement du monde, soit sur la fuite du siècle, soit sur la condamnation de ses maximes, à quoi les ecclésiastiques sont plus particulièrement et plus étroitement obligés, et vous verrez que les ecclésiastiques même seront les premiers à s'y opposer ; en sorte que ceux qui devraient défondre ces vérités et qui sont engagés par état à les soutenir avec plus de vigueur, seront ceux qui les contesteront avec plus de chaleur et d'emportement. Voyez où nous en sommes réduits! Matières donc plus méprisées !
Mais enfin, matières dont peut-être, et probablement même, nous n'entendrons jamais parler lorsque nous serons sortis du séminaire. N'est-ce pas assez pour nous obliger à les écouter avec attention pendant que nous y sommes? Car enfin, hors des séminaires et de quelques communautés saintes que l'on voit à présent dans le clergé, de quoi parle-t-on, même parmi les ecclésiastiques? Disputant de rébus ad beatam vitam non profuturis , dit saint Augustin, sic occupantes muUuvi vrefiosa ci rébus salubribus
ENTIŒTIENS ECCLESIASTIQUES. 566
impendenda lempora : on ne parle que de niaiseries, de bagatelles, et enfin on ne parle de rien moins que de son état. Et voilà le premier motif ([ui nous oblige à être fidèles à ces entretiens, et à ne pas négliger maintenant l'occasion que Dieu nous en donne, la qualité dos matières que l'on y traite , matières les plus importantes, matières néanmoins les plus ignorées et les plus méprisées , et matières dont nous n'entendrons plus parler hors de la maison.
Non-seulement la qualité des matières que l'on traite dans ces entretiens nous oblige à y être fidèles et à y apporter beaucoup de soin, mais encore la qualité des personnes auxquelles on y parle ; ce sont des ecclésiastiques. Car, comme on n'y parle que des matières ecclésiastiques, on ne les traite aussi que devant des ecclésiastiques, c'est-à-dire des personnes qui, pour l'ordinaire , profitent le moins de ce qu'on dit. Peut-être que ceci vous surprendra d'abord, n»ais je crois qu'il est important de vous expliquer ma pensée et de vous dire nettement la vérité. Non ut confundam vos liœc dico, sed ut filios, sed ut fralres meoscharissimos moneam (I Cor. iv, 1-4) : je nedispas ceci, mes frères, pour vous faire confusion, ni pour porter jugement des personnes qui m'écoutent, mais seulement pour vousavertiren charité de ce qui arrive ordinairement, afin que vous en profitiez, et pour vous dire que si vous n'apportez un soin tout particulier, une vigilance extraordinaire, up zèle qui ne soit pas commun, vous n'en profilerez pas plus que beaucoup d'autres qui les ont écoutés. Une infinité ont écouté les mêmes matières, et nne infinité n'en ont tiré aucun avantage. D'où vient cela? ce sont de» ecclésiastiques , ils sonf insensibles : si c'étaient des laïques, peut-être les aurait-on touchés?
On croit quelquefois qu'il n'y a pas beaucoup à profilera prêcher au simple peuple. On s'imagine que leur esprit grossier n'est point capable des instructions qu'on leur donne, et souvent même, dans cette pensée, on ne prend cet emploi qu'à contre-cœur. Pour moi, je pense qu'on profite encore moins à parler aux prêtres. Et en effet, pensez-vous que si l'on avait tenu un de ces esprits, quelque grossier qu'il pût être, qu'il eût passé des années entières dans quelque lieu de retraite, qu'on eût pris tous les jours le soin de l'instruire, et que l'on eût travaillé à son avancement avec la même assiduité que l'on travaille à celui d'un ecclésiastique dans un séminaire ; qu'on lui eût tous les jours dit et redit ce qu'il doit faire, qu'on eût pris soin de le reprendre de ses moindres défauts , de l'avertir de ses plus légères imperfections, de le rappeler de ses égarements, de le réchauffer dans ses tiédeurs, de le relever dans ses chutes, de l'exciter dans ses langueurs ; pensez-vous, dis-je, qu'on n'y aurait pas beaucoup plus profité qu'à beaucoup d'ecclésiastiques que nous voyons tous les jours ? Pour moi, je n'en doute point, et je m'assure que vous-mêmes en conviendrez, si vous faites attention à trois obstacles qui se rencon-
trenl dans la plupart des ecclésiastiques, et qui les empêchent ordinairement de profiter de ce que Tondit. Le premier est qu'ils se croient assez savants et avoir assez de lumières ; et comme ils sont établis pour être la lumière des autres, ils ne croient pas être obligés d'en emprunter ailleurs pour se conduire ; et ainsi ils méprisent aisément les instructions qu'on leur donne : Credunt se esse sapientes prœ monitoribus suis, dit Gerson, et pour cela, prœdicationes convertunl in fastidium et contemptum. Ils ne font aucun état de ce qu'on leur dit, ils ne l'écoulcnt que par manière d'acquit et en passant ; et ainsi n'approfondissent jamais ce qu'ils entendent, et il ne faut pas s'étonner s'ils n'en retirent jamais beaucoup de fruit : iN'unc vero dicilis : quia videmus : peccatum vcstrum munet. {Joan. ix, 41.)
Secondement, c'est qu'ils ont peine à gouffrir qu'on les avertisse, et ils sont honteux d'être repris, eux qui sont pour reprendre les autres : In contumelium sacerdolum non de divinis cullibus admoneri, quod enim ipsi debent exigere, lurpiter exicjuntur. Ainsi, pour éviter cette confusion, ils ne s'appliquent jamais ce qu'on leur dit, et le détournent toujours adroitement pour le faire tomber sur quelqu'autre : si l'on touche quelque défaut, c'est pour un tel, tel, ou tel ; en sorte que, ne gardant rien pour eux, ils ne profitent pas plus que ceux qui, étant à table^ donneraient toute leur portion à leur voisin.
Troisièmement, c'est que, quand on particularise tellement qu'ils croient que c'est pour eux en particulier qu'on parle, ils se persuadent, pour n'être point coupables, que tout ce que l'on dit n'est point d'une obligation si étroite, que ce n'est que pour la plus grande perfection. 11 n'est pas même jusqu'aux obligations plus précises, qui sont décidées le plus clairement par les saints canons, et décidées sous peine d'anatbème, qu'ils ne veuillent faire passer pour de simples conseils : Malunt exsecrari legem quam emendare mentent; malunt prœcepta odisse
une famine de la parole de Dieu? C'est-à-dire qu'il y en aura une si grande disette, qu'ils ne trouveront plus personne qui la leur annonce : audiendi verbuni Dei eam fore penuriam, tU nunquam valeant doctorem , etsi avidissime quœsierint , reperire. Et voilà une des plus horribles malédictions de la vengeance de. Dieu et de son épouvantable justice. ÎN'avoir plus personne qui instruise, qui corrige, qui avertisse, qui reprenne , c'est le moyen de tomber bientôt dans l'abîme de tous les maux. Nous le voyons dans les Juifs ; depuis que Dieu leur a entièrement retiré ses prophètes, on ne voit parmi eux qu'une suite continuelle de malheurs : auparavant ils tombent souvent. Dieu les châtie de temps en temps, et de temps en temps ils se relèvent; mais depuis que la main de Dieu a été appesantie sur eux , et qu'en punition de ce qu'ils avaient méprisé sa parole. Dieu la leur retire et les en prive, ils tombent et ne se relèvent plus de leur chute. Or , voilà le malheur que vous devez craindre, si vous ne profitez de cette même parole qu'on vous annonce ; un temps viendra où vous voudrez bien l'entendre , et vous ne le pourrez plus, parce que vous ne serez plus en état de le faire, ou parce que vous ne trouverez plus personne qui vous la prêche ; un temps viendra où vous voudriez bien trouver, pour éteindre votre soif, un Abraham qui vous donnât une goutte de ce torrent qui découle maintenant sur vous en abondance; et, par un juste jugement de Dieu et en punition de vos infidélités passées, vous ne le trouverez plus : Qui semel verbum Dei fastidiunt, neque si velint, deinde illud accipere merito possent. (S. Cyrill. Alex., in Amas viii.) C'est la conduite ordinaire de Dieu ; il prive de ses dons ceux qui les méprisent et qui n'en font pas bon usage. Et ne croyons pas que ceci soit tellement éloigné de nous : jetons seulement les yeux sur ces ordres qui , après avoir été très-florissants dans l'Eglise, et étant tombés insensiblement dans la décadence et le relâchement, se sont enfin trouvés dans une telle misère ,
quam vitia. (Salvian., Advers. avarit. lib. iv.) Voilà que, n'ayant plus personne entre eux pour les avertir et les reprendre , ils sont enfin tombés dans la dernière désolation, jusque-là qii'on a été obligé de les abolir à cause de leurs dérèglements scandaleux. Je sais bien (jue nous n'avons pas la même chose à craindre pour l'état ecclésiastique, puisque sa durée doit être jusqu'à la fin du monde; mais à quoi nous servira que cet état ne périsse pas, si nous périssons dans cet état? et nous périrons infailliblement, si nous ne faisons profit de la parole de Dieu qu'on nous y prêche.
Voilà le premier châtiment que nous devons redouter : si nous ne profitons pas de ces entretiens, craignons que la parole de Dieu méprisée ne se retire. Mais ce châtiment, quoique très-rigoureux, n'est pas néanmoins le plus à craindre. En voici un second sans comparaison plus redoutable; et si le premier Dieu le donne dans sa colère, nous pouvons dire qu'il donne celui-ci dans sa lurcur : c'est lors
ce qui arrive communément parmi les ecclésiastiques, et ce qui m'oblige de vous exhorter ici à apporter des dispositions qui ne soient pas communes ; autrement nous trouvant disposés comme les autres, nous n'en profiterons pas plus que les autres.
Enfin la qualité des châtiments que nous devons craindre si nous ne profitons de ces entretiens est le troisième et le dernier motif, mais le plus pressant, pour nous obliger à y apporter une vigilance et un soin tout extraordijiaircs. J'en remaniue trois principalement: le premier est celui dont il menace son peuple par le prophète Amos (viii. H) : Eue dies veniunt, dicit Dominus, et mittam in eos non fameni punis neque silim uquœ , sed audiendi verbum Dei: j'enverrai sur la terre une famine, dit Dieu dans sa colère, mais luie étrange et cruelle faniine, non pas (le pain, mais de la parole de Dieu. Ou'esl ce à dire
ENTRETIENS ECCLESIASTIOUES.
que non-souloinonl il retire ses proplièies el ceux qui pourraient nous enseigner sa parole, mais encore quand il permet qu'il y ait de faux prophètes , de faux docteurs et des personnes qui nous annoncent adroitement l'erreur et qui nous prêchent le mensonge. Oh ! que pour lors il est difficile que Ion échappe! El c'est le châtiment de ceux qui n'ont pas proUté de sa parole : Eo quod charitntcm Chiistinuitutis non recepcrunt ut salvi fierait, ideo mitlct illis operationem erroris,utcrcdantmcndacio (11 Tlicss.u, 10) ; nous n'avons pas voulu croire ceux qui, par charité, nous annonçaient de la part de Dieu ses vérités, el en punition on nous annoncera des erreurs, et nous y donnerons créance. Nous n'avons pas voulu croire quand on nous a dit qu'un ecclésiastique était obligé de porter la soutane et la tonsure, et nous trouverons des personnes qui nous diront que cela n'est point si nécessaire. Nous n'avons pas voulu croire quand on nous a dil qu'un ecclésiastique devait se séparer des divertissements du siècle, qu'il devait renoncer au monde et à ses maximes ; et nous en trouverons qui nous diront que cela serait bon pour des solitaires, mais que des ecclésiastiques qui vivent dans le monde doivent condescendre et s'accommoder à sa conduite. Nous n'avons pas voulu croire quand on nous a dit que la chasse était interdite aux ecclésiastiques , et nous trouverons même d'habiles gens qui nous diront que c'est un divertissement honnête, et que cette défense n'étant plus en usage, on n'en doit faire aucun scrupule; ainsi nous ferait-on passer pour conseil seulement , pour une chose de plus grande perfection, et même quelquefois pour un zèle sans science et trop rigoureux, ce qu'on nous pourrait dire des obligations les plus certaines de notre état : Ut in errorem inducantur, si fieri potest, electi. [Matth, xxiv, 24.) Châtiment épouvantable, d'où vient ensuite l'endurcissement, qui est la troisième punition el le troisième malheur que nous devons craindre. Car, après n'avoir fait aucun profit des entretiens et des averiisseraenis qu'on nous a donnés dans un séminaire, après avoir écouté ces personnes qui nous ont annoncé le mensonge, il n'y a presque plus de remède ; on ne peut se résoudre à revenir : Appréhender unt mendacium , dit le prophète Jérémie, et noluerunt reverti {Jer. viii, 5) ; et si quelquefois on en revient , nous voyons qu'on y perd son temps, qu'on est incorrigible, que rien ne fait plus impression , enfin qu'on est dans l'endurcissement, c'esl-à-(lire, en un mol, qu'on y revient en portant sur son front le caractère de la réprobation. Tout cela ne su(fil-il pas pour vous rendre fidèles aux entretiens que nous avons à vous faire ? la qualité des matières vous y invile, la qualité des personnes vous en presse, la qualité des châtiments vous en solliciie : n'est-ce pas assez pour vous convaincre ?
Mais que faut-il faire pour y être fidèle et pour en profiter? Nous pouvons distinguer trois temps auxquels il faut faire une parlicuiière atlcnlion : !e
premier est avant l'entretien ; le second, pcndanr l'entretien, et le troisième, après l'entretien.
Avant l'entretien : il faut y venir avec un grand désir; et quel désir? désir d'en profiler; car sans cela nous n'en retirerons jamais beaucoup de fruit. Le désir, disent les saints, est l'appétit de l'âme, lin homme qui se met à table sans appétit ne mange pas beaucoup de viande, elle le dégoûtera beaucoup ; el un homme qui entend la parole de Dieu sans grand désir en sentira bientôt le dégoût : Cordii noslri desideria inhiant, ut de cibo vitœ atiqnid sumant. C'est la première disposition, le désir.
Non-seulement il faut y venir avec un grand désir, mais il faut l'écouter avec de grandes dispositions; et c'est le second temps, pendant l'entretien. Or, je réduis ces dispositions à trois : attention, humilité, simplicité. 1° Il faut écouter avec grande attention et fidélité, ce qui demande deux choses : être exact et ponctuel afin d'y être dès le commencement et afin de nous y rendre précisément à l'heure, et puis écouler avec une présence d'esprit particulière tout ce qu'on nous y dit.
2° Ecouter avec une profonde humilité, qui aura en nous deux grands effets : 1° elle nous fera déposer cette vaine opinion de science, et celle fausse iwaginalion, que nous en savons assez ; 2° elle fera que nous nous appliquerons à ce qu'on nous dira, et ainsi nous mettra en état d'en profiter. Oh 1 mais j'ai déjà tant étudié, j'ai vu toute la théologie ! Si vous l'avez toute vue, vous ne la savez pas toute, il y en a au moins encore un traité que vous ignorez, qui est celui de l'humilité. Ecoutez donc en second lieu avec humilité.
Enfin avec simplicité, comme un enfant, comme un religieux qui écoule sa règle ; si lorsqu'un religieux entend lire sa règle et ses constitutions, il disait à chaque point : cela ne m'oblige pas sous peine de péché ; pour cela je n'y suis nullement obligé : celui-ci n'est que pour la plus grande perfection, et qu'ainsi à chaque point il donnât une semblable explication, qu'en diriez-vous ! Je ne sais pas ce que vous en diriez, mais je sais bien que vous pourriez dire avec justice et vérité : certainement s'il ne change, il sera un très-mauvais religieux. Ainsi lorsque nous vous parlerons des obligations ecclésiastiques, si à chaque chose que nous vous dirons, vous cherchez quelque défaite, vous recourez aux vaines distinctions que fournit l'amour-proprc , certainement vous ne profiterez pas beaucoup de ces entreliens, et il n'y a guère d'apparence que vous soyez jamais bon ecclésiastique. Que faut-il donc ? simplicité pour recevoir avec docilité et soumission ce qui vous sera annoncé de votre devoir.
Enfin après l'entretien, qui est le troisième temps, il faut lâcher de faire trois choses : 1° ruminer ce qu'on a entendu, c'est l'avis de saint Augustin : Quœ audistis cogilate, quid dixi, quœ manducastis ruminate ; sic enim erilis animaliri munda et apta epuiis Dei. Et pour cela dire en soi-même au sortir de l'en-
trelion, et après avoir reçu cette manne, comme les Juifs disaient de celle q>ie Dieu leur donna autrefois: 3Iauliu quid est hoc? {Exod. xvi, 15.) Mon Dieu! quelles obligations et quelle sainteté! et de plus s'en entretenir même pendant les récréations. 2° Tâcher d'en mettre quelque chose à part pour le pratiquer dès le jour même, c'est le conseil de saint Chrysostome (hom. 52, ex Gai.) : Obsecro ut quotidie qtnsque seipsum scrutctur quid ex liodierna, quid ex proxima Icctione utilitatis acceperit. Non, ait Dominns, $i audieiitis aut laudaveritis verbum meum, scd si manseritis in verbo meo, vere discipuli mci erilis. Quid est manere in verbo Dei, nisi nuUis lentationibus cedcre? (S. Auc, serm. 48 De verbis Dotnini in Joan.) 5" Ne jamais contester ce qui regarde notre perfection : en ferons-nous jamais trop pour assurer notre salut?