IV ENTRETIEN
De la nécessité de la vocation à l'état ecclésiastique.
Je vous disais, dans le dernier entretien, que pour réussir dans l'état ecclésiastique il faut avoir l'esprit de cet état. Je vous fis voir qu'un prêtre qui n'a pas l'esprit de son état est un prêtre imaginaire et un fantôme de prêtre. J'ajoutai qu'il ne pouvait pas rendre service au prochain sans cet esprit, ni s'acquitter dignement de ses fonctions. Je vous fis remar^ quer, par quelques réflexions, que cet esprit était Lien rare. Si j'en cherche les raisons, je trouve que la principale est le défaut de vocation qui se trouve dans la plupart de ceux qui entrent dans l'Eglise; et il ne faut point s'étonner si la plupart des prêtres «'ont point l'esprit ecclésiastique, puisijue le plus
grand nombre sont entrés dans col état sans vwation. C'est ce qui m'oblige à vous parler aujourd'hui de la nécessité de la vocation divine à l'état ecclésiastique. Cette matière est très-importante, et elle doit être présupposée à tout ce qu'on doit dire en particulier de l'état ecclésiastique et des saints ordres. Car la vocation est la première condition absolument nécessaire pour être saintement dans cet état; «.'est la première pierre de ce grand édifice , c'est le fondement solide qui le soutient; et tout homme qui voudrait s'y engager sous prétexte même d'une plus grande perfection, sans y être appelé, se trouverait semblable à cet étourdi de l'Evangile, dont la maison n'était fondée que sur le sable; elle fut renversée par les premières attaques des vents et des orages, et toute sa peine et sa dépense ne servirent qu'à faire éclater davantage son imprudence et sa folie. C'est ainsi qu'il çn arrive à celui qui travaille dans l'état ecclésiastique sans vocation ; comme il n'a point la volonté divine pour fondement de ce qu'il fait, on peut dire qu'il ne bâtit pas sur la pierre ferme, qu'il y a toujours quelque chose à désirera son ouvrage, que son bâtiment est imparfait, que plus il s'élève, plus il est dans le péril, et qu'après tout, à le bien prendre. Similis est honiini œdificanti non structuram, scd ruiuatn ;mAh une ruine funeste sous les débris de laquelle il se trouvera malheureusement enveloppé. C'est ce que nous tâcherons de vous montrer et de vous faire toucher au doigt dans cet entretien. Nous y sommes d'autant plus obligés que c'est un malheur presque universel dans le siècle où nous vivons, et sur lequel pourtant on ne fait aucune réflexion. On entre sans considération dans l'élat ecclésiastique, on se presse, on court, on s'y précipite ; et charmé par la grandeur du sacerdoce et par l'éclat de celte haute dignité, on se jette aveuglément dans les saints ordres, sans considérer si Dieu y appelle : Curritur passim ad saa-os orrfJH^s,ditsainl Bernard. {De conversât, ad clcr., c. 29),^ et reverenda ipsis quoque spiritibus angelicis ministeria homines appreliendunt sine reverentia, sineconsideralione. Malheur qui a fait gémir tous les saints, et qui est aussi le plus pernicieux qui soit dans l'Église ; source la plus féconde des abominations qu'on y remarque ; plaie la plus incurable qu'elle ait jamais reçue de ses enfants ; cause la plus universelle et la plus infaillible de leur perte et de leur damnai io» éternelle.
Je sais bien qu'il n'y aurait pas beaucoup de fruit à espérer de cet entretien, si je parlais à des personnes déjà toutes déterminées à l'état ecclésiastique, sans vouloir rien examiner ni consulter, pour ne pas se troubler ni s'inquiéter; néanmoins je ne. croirais pas pouvoir me dispenser de leur parler de cette matière; et si elles ne profitaient des lumières et des instructions que je leur donnerais, je pourrais les assurer que cet entretien servirait au jour du jugement pour leur condamnation ; et pour moi je me déchargerais ainsi de l'obligation que j'aurais de
les instruire sur un sujet si important pour eux et pour TEglise.
J'ai donc dessein de vous faire voir Timportance de ne point entrer dans J'état ecclésiastique sans la vocation de Dieu ; et, pour vous le montrer, voici tout mon plan : en entrant dans l'Eglise sans vocation, premièrement, on fait à Dieu une injure trèssignalée; secondement, on se fait à soi-même un tort infini et presque irréparable ; troisièmement, on fait à l'Eglise l'outrage le plus scandaleux qui fut jamais. Voilà trois considérations qu'on a coutume de faire sur ce sujet, et que nous allons présentement vous exposer.
Je dis premièrement, que lorsqu'on entre dans l'Eglise sans vocation, on fait h Dieu une injure trèssignalée, et bien plus considérable qu'on ne pense, parce qu'on choque manifestement sa conduite, et <lu'on renverse insolemment les ordres qu'il a prescrits. Pour connaître la grandeur de l'injure qu'on fait à Dieu par l'entrée dans l'Eglise sans sa vocation, remarquez, s'il vous plaît, qu'on viole ses ordres, mais avec des circonstances qui relèvent infiniment rénormité de cette injure : premièrement, on viole «es ordres qui sont très-précis; secondement, on viole ses ordres en matière de grande conséquence ; troisièmement, on viole ses ordres qu'il veut être gardés inviolablement.
Premièrement, en entrant dans l'Eglise sans vocation, on viole les ordres de Dieu qui sont trèsprécis. Il nous les marque bien expressément par saint Paul (Hebr. v, 4) : Nec quîsquam. sumit sibi honorem, sed qui vocatur a Deo : que personne ne prenne le sacerdoce, que personne ne s'élève à cette haute dignité, mais celui seulement que Dieu appelle comme il appela autrefois Aaron. Peut-on rien dire de plus précis? la défense en est claire, personne n'en peut douter. Saint Ambroise faisant réflexion sur la vocation d'Aaron , dit que Dieu le choisit pour être prêtre, afin de nous apprendre que dans l'élection des hommes pour le sacerdoce, la cupidité humaine ne doit pas l'emporter, mais la grâce de Dieu, et qu'on ne doit pas y entrer par son propre choix et par sa propre détermination, mais par la vocation céleste : Ideo cl Aaron sacerdotem ipse eleyit, ut non humana cupiditas in eligendo sacerdote prœpondcraret, sed gralia Dei; non voluntaria oblatio nec propria assumptio, sed-cœlestisvocatio. (S. Ambr,, i. X, epist, 8:2.) Il faut être appelé de Dieu pour entrer dans l'Église ; c'est un ordre qu'il a établi. Il ne veut point que personne entre dans sa maison sans son agrément, il veut se choisir ses ministres et ses officiers, il veut donner à chacun l'emploi qui lui est propre. C'est pourquoi l'on doit regarder rentrée dans l'Eglise contre l'ordre de Dieu, comme une grande témérité et conune une injure signalée (]n<m fait à la majesté de Dieu.
OEUVRES COMPLETES DE M. TllONSON. 592
siastique, c'est pour exercer des emplois très-considérables dans la maison de Dieu , c'est pour y exercer un ministère très-relevé , c'est pour dispenser les mystères de Dieu, c'est pour disposer des trésors de l'Eglise, c'est pour y tenir un rang très-=ub!imc. Or, n'est-ce pas faire une grande injure à Dieu, que de s'ingérer sans ses ordres, et même contre ses ordres, dans les emplois les plus augustes de sa maison ? cela est évident. Pour vous le faire mieux concevoir, voici une comparaison dont saint Bernard se sert sur ce sujet : Que direz-vous d'une personne qui, sans l'agrément du prince, et même contre sa volonté et sa défense très-expresse, serait assez lém.éraire pour s'introduire dans son palais, et qui voudrait prendre le maniement de ses affaires, qui se servirait de mille artifices pour avoir part à tous ses secrets ; qui lui ferait même quelque espèce de violence pour disposer de tout dans sa maison ? A-t-on jamais vu, continue le saint, personne assez hardi ni assez insolent pour l'entreprendre? Audeatne aliquis veslrum cnjustibel requit, non prœcipiente aut eliam proliibenîe eo, occnpare ministeria, prœripere bénéficia, negolia dispensare?]l n'y a personne qui soit si téméraire : c'est néanmoins ce qu'on fait tous les jours dans la maison de Dieu ; on y entre sans qu'il y appelle ; on y entre sans qu'il le désire ; on prend le maniement de ses plus importantes affaires, sans qu'il l'ordonne, et sans considérer que sa maison est une maison de prière, et non pas d'intrusion, comme les Pères nous l'apprennent : Domits orationis, non intrusionis. On se sert de mille adresses, de mille artifices, de mille ruses pour tr forcer l'entrée ; on viole les lois les plus saintes et les plus sacrées qui s'y rencontrent, et l'on ne craint point d'usurper indignement jusqu'au ministère des autels. En vérité, n'est-ce pas traiter Dieu plus indignement qu'on ne traiterait le plus petit prince de la terre? Aussi saint Bernard ne peut pas retenir son zèle à la vue de ce dérèglement. Car, considérant comment Dieu même s'en plaint par son prophète, comme d'une conduite insolente qui lui est extrêmement injurieuse : Ipsi reqnaverunt, et non ex me; principes exstiterunt, et non eognovi eos (Osée viii, 4) : il s'écrie, ne sachant de quels termes appeler celte fureur : quelle ambition ! quelle impudence 1 quelle folie ! quelle présomption 1 Vnde lantus prœlaliouis ardor ! unde ambitionis impudcntia tanta ! unde vesania tanta prœsumptiottis ! (De convers., cap. 29.) Voilà comme saint Bernard conçoit et ressent l'injure qu'on fait à Dieu, lorsqu'on entre dans sa maison sans sa vocation.
Troisièmement, non- seulement on viole les ordres précis de Dieu , non-seulement on les viole dans une matière de grande conséquence , mais encore on viole des ordres qu'il veut être gardés inviolablement et indispensablement. C'est ici que je vous
Mais cette injin-e est d'autant plus grande;, qu'on prie de rappeler vos esprits pour donner toute votre viole ses ordres dans une matière <le la dernière attention à ce (|ue je vais vous dire. Ojonsequcnce ; car lorsqu'on entre dans l'état occlé- Dieu veut, par un ordre, inviolable, que personne
ENTRETIENS ECCLESIASTIQUES
n'entre dans l'ôlat ccdésiaslique sans sa vocation ; c'est une loi indispensable : Nec quisquam sumit sibi honorem {Hebr. v, i) ; personne, de quelque état, de quf'lque condition qu'il soit, ncc quisquam; il n'y a point de dispense, il faut être appelé de Dieu ; c'est une loi inviolable : Dieu est maître de ses lois ; quelquefois il en dispense, mais de celle-ci jamais. Nous voyons l'observation de celte loi dans plusieurs endroits célèbres du Nouveau Testament. Notre-Seigneur veut s'associer des hommes pour coopérer avec lui à l'ouvrage de la rédemption et de la sanctification des hommes ; il prend pour cet effet douze personnes qu'il nomme apôtres : Yocavit ad se qnos voluit. {Rom. VIII, 50.) C'est lui qui les appelle, ils ne s'ingèrent pas d'eux-mêmes; il leur déclare que c'est lui qui ,les a choisis : Non vos me elegistis, sed ego elegi vos. Notre-Seigneur reconnaissait que le choix des ministres évangéliques appartenait à son Père, lorsqu'il dit à ses disciples : Mcssis quidem mnlta ; rogate Dominnm mcssis. {Math, ix, 37, 38.) Les apôtreS veulent choisir un homme pour remplir la place du perfide Judas, qui était déchu de la grâce de l'apostolat par l'infidélité à sa vocation : que font-ils? Ils n'agissent pas, dans cette conjoncture, par les lumières naturelles, ni par des vues humaines; ils prient beaucoup de leur côté, et ils demandent à Dieu qu'il fasse connaître celui qu'il a choisi pour remplir la place de Judas : Ostende quem elegcris {Act. 1, 24.) Lorsque les apôtres veulent ordonner les premiers diacres, ils jeûnent, ils prient, toute l'Eglise s'assemble, et ensuite on regarde ceux que Dieu a choisis. Et encore à présent l'Eglise se met en prière, elle jeûne, elle ordonne les Quatre-temps, afin d'attirer la miséricorde de Dieu, et qu'il ne permette pas que personne entre dans les ordres sans y être appelé. Ordre donc inviolable, jusque-là que Jésus-Christ même s'y est soumis ; et lui qui s'était e^cempté, en sa naissance et dans plusieurs autres rencontres, de la loi commune à tous les hommes, n'a pas été néanmoins dispensé de celle-ci ; car lorsque son Père l'envoie dans le monde où il devait faire l'office de Grand Prêtre et en apporter aux hommes l'esprit et la grâce, il ne s'est point ingéré de lui-même, dit l'Apôtre, mais il a attendu que son Père l'ait appelé : Sic et Clirislus non semetipsum darificavit ut pontifex fieret. {Hebr. v, 3.)
En vérité, si l'on pouvait jamais entrer légitimement dans cet état sans vocation, et si l'on pouvait y prétendre avec raison sans crainte de l'usurper, qui en avait jamais eu plus de sujet que Jésus- Chrisl? n'y avait-il pas tout droit par sa naissance divine et temporelle ? S'il faut mériter cet état par une grande innocence, il était infiniment saint : Sanctus, innocens, impoUutus. ( Ilebr. vu, 26. ) Si la ■ science est nécessaire, tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu étaient en lui : In quo sunt omnes thrsauri scientiœ et sapienliœ absconditi. {Col. ' 11, 3. ) Si le zèle est requis, il en était tout dévoré : Zc/kj domus lucc comedit me. { Psal. lxymi, 10. ) SI
l'on cherche la pureté d'intention, il ne cherchait et ne pouvait chercher que la gloire de son Père* Cloriam mcam non quœro, scd cjtis qui misil me. {Joan. VII, 18. ) Toutefois, avec toutes ces qualités, il n'usurpe point la gloire du sacerdoce, il ne s'y appelle point lui-même, mais il attend que son Père l'y établisse et lui dise : Tu es sacerdos in œternum {Psal.cw, i; Ilebr. v, 6.) Et après cela des hommes qui savent être nés enfants de colère et de malédiclton, qui ont passé la plus grande partie de leur vie dans le crime et dans le désordre, qui en ont encore les mains tout impures , en qui les premières flammes de la convoitise sont à peine amorties, et dans les cœurs desquels on trouverait peutêtre encore d'étranges abominations si, selon la prophétie d'Ezéchiel, on pouvait percer la muraille de ce temple : In quibus et pessima forte appareat intra parietes abominatio, si, juxta Ezechielis proplietiam, fodiamus parietem, ut in domo Dci videas horrcndum. ( S. Bern., De convers., c. 29 ) ; des personnes, dis-je, de cette sorte, sans être appelées, usurperont le sacerdoce, se présenteront la tête levée, et croiront qu'on leur fait injustice, si on ne leur conseille pas de s'ingérer dans un ministère si saint !
Si cette usurpation n'est pas le plus grand de tous les crimes, je n'en connais point qu'on doive nommer exécrable ; aussi est-ce contre ce dérèglement que Dieu, cruellement outragé, ténioigîie le plus haut point de sa fureur. Ecoulons comme il en parle chez son prophète: Ipsi regnaverunt, et non ex me ; principes exstiterunt, et non cognovi eos. { Osée VIII, 14. ) Ils se sont ingérés, dit Dieu, et ils se sont introduits d'eux-mêmes, sans que je les aie appelés; ils ont usurpé une autorité que je ne leur ai point donnée ; c'est pourquoi : Iratus est furor meus iti eos, usquequo non poterunt emendari. {Ibid., 5. ) Je vous prie de faire réflexion sur ceci, car véritablement il y a sujet de crainte, tant cette expression dont Dieu se sert pour exprimer son ressentiment est étonnante ; il ne dit pas seulement qu'il s'est mis en colère, mais il dit qu'il est entré en fureur, et que sa fureur s'est irritée, ce qui marque que l'intrusion dans l'état ecclésiastique est le crime le plus abominable. Il faut donc y prendre garde, et ne pas attirer sur nous la fureur de Dieu en entrant dans l'état ecclésiastique contre ses ordres. Prenons garde de lui faire cette injure signalée, mais prenons garde de ne pas nous faire un tort presque irréparable, c'est la seccftide considération.
Il ne faut pas vous étonnet si, après vous avoir montré qu'on fait à Dieu une injure très-signalée, lorsqu'on entre dans l'état ecclésiastique contre ses ordres, j'ajoute qu'on se fait un tort presque irréparable. Car que peut-on attendre d'un Dieu qu'on a si fort irrité ? quelles vengeances I quelles punitions et quels châtiments ! quels malheurs ne pro cèdent pas de cette entrée dans l'étal ecclésiasii-
que sans la vocation de Dieu ! Pour vous en donner siasiique sans sa vocation, tomberont dans un dérequelque idée, je remarque particulièrement trois glemcnl dont ils ne se relèveront jamais : Usquequo
choses très-funestes qui suivent l'entrée dans l'état ecclésiastique sans la vocation de Dieu : première- MK'nt, la privation de la grâce ; secondement, une suite épouvantable de péchés ; troisièmement, une damnation presque assurée. Voilà de grands malheurs que nous devons terriblement redouter en nous engageant dans l'état ecclésiastique. Car si lious sommes si malheureux que d'y entrer sans la vocation de Dieu, tous ces malheurs nous arriveront • privation de grâces, vie criminelle et mort malheureuse. Faisons-y une réflexion particulière pour les prévenir.
Le premier malheur qui arrive à une personne qui entre dans l'état ecclésiastique sans la vocation de Dieu, c'est d'être privée des grâces que Dieu donne pour remplir les fonctions de son état. Car Dieu ne l'ayant point appelée pour l'emploi qu'elle a usurpé, il n'est point obligé de lui donner les grâces nécessaires pour s'y sanctifier, et elle ne |>eut avoir aucun droit d'y prétendre, tout comme un serviteur n'a point droit de demander des gages et des appointements à son maître, lorsqu'il le sert contre sa volonté et qu'il fait ce qu'il ne veut pas. Quand on entre dans un état par la vocation de Dieu, il ne manque pas de donner les grâces et les secours nécessaires pour y remplir ses devoirs et pour y satisfaire à ses obligations ; car il est de sa fidélité et de sa bonté infinie de n'appeler jamais personne à le servir dans un état, sans lui donner son secours et sa bénédiction pour y bien réussir. Mais si, au contraire, on est si aveugle et si téméraire que d'y entrer sans sa vocation et contre sa volonté, il prive de sa grâce et de son secours celui qui y est entré de cette manière. Je sais bien que Dieu n'abandonne pas entièrement ces personnes de ses grâces, mais ce dont il ne faut pas douter, c'est qu'il refuse les grâces propres à l'étal ecclésiastique à ceux qui y entrent sans son ordre, à moins que, par une vraie et longue pénitence, on ne répare ce défaut de vocation. Dieu nous fait connaître la conduite qu'il garde avec ceux qui ne sont pas appelés à l'étal ecclésiastique, et ceux qui y sont appelés, par ces paroles d'Isaïe : Parce que vous avez choisi ce que je ne voulais pas, vous serez dans la famine, et pendant que mes serviteurs fidèles seront rassasiés de mes grâces, vous on aurez disette : Quœ noliii eleaistis, propler hoc, liœc (liçit Doininus : Eccc servi mci comedciil, et vos esuriciis. (Isa. lxv, 13.) Dieu prive de ses grâces ceux qui entrent dans l'état ecclésiastique sans sa vocation, et ce qui est infinimenl terrible, c'est que cette privation est presque irréparable ; c'est ce qui doit faire frémir sur le malheur de ceux qui entrent dans l'étal ecclésiastique et dans les saints ordres kans la vocation de Dieu : Vsqucquo non poterinU enmndari : Je vous déclare, dit Dieu par son prophète, ([uc ceux qui s'ingèrcnl dans l'élal ecdé-
non potcrunt emundari. ( Osée vni, 5. ) Cette me-r nace est infiniment terrible, cl de ce premier malheur en naît un second.
Le second malheur est que la vie de celui qui est entré dans l'état ecclésiastique sans vocation, n'est plus qu'un tissu et une suite épouvantable de péchés ; cela suit de ce que nous venons de dire. Car comme il n'a pas la grâce de son état, et qu'il est en quelque manière abandonné de Dieu, il ne faut point s'étonner s'il tombe dans une infinité de crimes et de sacrilèges. On ne voit que trop que ces ecclésiastiques, qui sont entrés dans le sacerdoce et les bénéfices sans vocation, commettent toutes sortes de désordres. Ils profanent toutes les choses saintes, ils vivent dans des habitudes el dans des commerces infâmes, et s'approchent des saints autels dans cet étal ; ils négligent toutes leurs fonctions, et s'ils en font quelqu'une, ce n'est qu'avec une effroyable irréligion. En un mot, leur vie n'est que désordre, sacrilège et scandale, d'où suit :
Le troisième malheur qui est une damnation presque assurée. Voilà le terme malheureux où aboutit l'entrée à l'état ecclésiastique sans vocation. Comme on a vécu dans le crime, on meurt aussi dans l'impénitence, et souvent dans le désespoir. Nous lisons dans l'Ecriture sainte (jue Coré, Dathan et Abiron voulant usurper les fonctions du sacerdoce el s'y ingérer sans la vocation de Dieu, Dieu fit entr'ouvrir la terre pour les engloutir ; en sorte que, selon la remarque de l'Ecriture, ils descendirent tout vivants dans les enfers ; Descenderunt vivi ininfernum. {Num. XVI, 30.) Dieu n'exerce pas de nos jours des punitions si visibles contre ceux qui s'ingèrent sa»s vocation dans l'étal ecclésiastique, mais, pour être invisibles, elles ne sont pas moins terribles ; el nous ne voyons que trop, dans la mort de plusieurs ecclésiastiques, des marques de réprobation : leur insensibilité, leur endurcissement, la privation des sacrements, tout cela est une suite de leurs désordres et du défaut de leur vocation.
Après cela je ne m'étonne plus de ce qu'a écrit un Père de l'Eglise, qu'il vaudrait mieux pour celui qui s'est ingéré dans le sacerdoce sans vocation , qu'on l'eût entraîné en prison, même aux galères cl conduit à la potence : Jllo die tnulto radius eral ut ad carcerem, vel catastam pœnalem, quant ad sacerdolium traliercmini. Oui, sans doute, il le vaudrait mieux ; oui, s'il y on avait quclqii'un parmi nous qui dût entrer dans l'Eglise contre l'ordre de Dieu, il vaudrait mieux qu'on lui rompil bras et jambes. Car enfin il n'aurait qu'à souffrir une peine tenqjorcile, au lic'i qu'ici il y va d'une peine éternelle. Si nous étions bien disposés, il ne faudrait pas en dire davantage pour nous porter : craindre el à éviter par-dessus tout l'entrée dans l'Eglise sans vocation ; mais connue nous sommes fort aveugles et lo»l insensibles sur ces matières.
Knr?
ENTRETIENS ECCLESIASTIQUES
j"ajoiilc une iroisit'iiic considération qui est Touirage sanglant cl scandaleux qu'on fait à TEglisc. Trois choses nous font particulièrement connaître la grandeur de l'outrage qu'on fait à l'Eglise lorsqu'on y entre sans vocation : la première est que l'Eglise se voit persécutée par ses propres ministres ; la seconde est qu'elle se voit persécutée en ce qu'elle a de plus cher ; la troisième est qu'elle se voit persécutée sans y voir de remède.
Premièrement , elle est persécutée par ses plus chors enfants. De toutes les persécutions il n'y en a point de plus cruelle que celle d'une mère déchirée par ses propres enfants ; et lorsque ceux même qu'elle aime plus tendrement, pour qui elle n'a aucune réserve, et qui devraient être les premiers à la défendre, sont les premiers à îa persécuter, il n'y a rien qui lui soit si sensible, rien ne lui déchire les entrailles avec tant de cruauté. Or, lorsqu'on s'ingère dans l'Eglise sans vocation, au lieu d'être son ministre on devient son persécuteur ; et c'est ce qui l'outrage et l'adlige sensiblement ; quand elle a des ennemis hors de son sein, elle s'en console, c'est une espèce de nécessité ; mais quand elle est déchirée par ses propres ministres et qu'elle en est persécutée, elle est inconsolable : Filios emitrivi et exaltavi, ipsi aulem spreverunt me, et rnaculaverimt me a turpi vlta, a turpi negotio, a ncgotio pcrambulanle in tenebris. (S. Bern., in Cant., serm. 33.)
Secondement, elle est persécutée en ce qu'elle a de plus cher. Trois choses sont extraordinairement chères à l'Eglise : ses mystères, ses enfants et sa gloire : ses mystères, parce que ce sont les gages de l'amour de son Epoux ; ses enfants, parce que ce sont les gages de son amour pour son Epoux; sa gloire, parce que c'est un rejaillissement de la gloire de son Epoux, et qui fait qu'elle lui est agréable. Or, celui qui s'engage dans l'Eglise sans vocation la persécute en ces trois choses : en ses mystères, il les profane ; en ses enfants , il les massacre ; en sa
lalro, et non venit nisi ut furctur, et mactel, et perdat. {Joan. X, 1.)
Mais si vous n'êtes pas suirisammenl convaincus par ces paroles, voyez les exemples dont nous en avons une infinité dans l'Eglise : Si verbis non creditis, exemplis acquiescite, plurima sunt, dit saint Bernard. Voyez la chute d'un Paul de Samosate, d'un Macédonius, d'un Nestorius et de tant d'autres prêtres et ecclésiastiques qui ont entraîné avec eux une infinité d'âmes. Quelle en est la cause? c'est qu'ils n'ont pas été bien appelés. Si l'on eût suivi l'avis de saint Pierre d'Alexandrie, qui, ne reconnaissant point de marque de vocation dans Arius, avait défendu qu'on l'ordonnât, on n'aurait pas vu tant de Chrétiens perdus par son erreur. Ursace et Valens, ministres de la fureur de Constance contre les évoques orthodoxes, n'eurent point une bonne vocation. Le schisme des nova tiens et des donatistes prit sa source dans l'ambition de deux hommes sans vocation.
Enfin, après avoir profané ses mystères et perdu ses enfants, il lui enlève sa gloire; il donne occasion aux hérétiques et aux infidèles de faire des reproches à l'Eglise , et de dire qu'elle n'est pas sainte , puisqu'elle a des ministres si déréglés. Ce mal est sans remède , c'est une plaie incurable : Vœ pet auoi nomen meum blaspliematur in gentibus ! intestina et insanabilis plaga Ecclesiœ {S. Bern., Declam., c. 5.) L'Eglise peut chasser les hérétiques , elle peut fuir les tyrans, mais les prêtres mal appelés, necfugan nec fugerc eos potest.
Pour conclure, disons que c'est la persécution oïl elle voit moins de remède , et que c'est ainsi le sujet le plus sensible de sa douleur. Car enfin elle peut dire avec sujet, à présent, ce que saint Bernard lui faisait dire autrefois : Ecce in pace amarimdo mea amarissima (S. Bern. serm. 35 in Cant.) : Eo periculosius, qtio inlerius malum. Comment fuir ou repousser la persécution de ses enfants? ils ont entre
gloire, il la lui enlève. Il profane ses mystères ; car, y leurs mains ses mystères , elle leur a donné part à
étant entré sans vocation et y vivant sans grâce, comment ne profanerait-il pas ses mystères? on ne peut pas attendre autre chose. II lui massacre ses enfants, car il faut avouer qu'il n'y a rien qui perde tant d'âmes qu'un méchant prêtre. Leurs crimes sont si contagieux, dit saint Isidore de Pélusc (lib. v, cap. ù'H), qu'ils sont capables d'infecter toute l'Eglise : Sacerdotum vitia in omnes redundant. Leur promotion indigne est la ruine de tout le peuple : Indignorum promotio populi est dejectio. En effet, tonmient la tête étant languissante, tous les membres ne s'en ressentiraient-ils pas? Capite languesccnte, coetera corporis membra inficiunlur. Un prêtre qui entre de la sorte, dit le Fils de Dieu, entre comme un voleur, c'est-à-dir^ pour piller, massacrer, perdre : Qui non intrat per ostium in ovile ovium, sed ascendil aliunde, qui n'entre pas par la porte, c'est-à-dire pap ta vocation divine qui est la seule pocte par laquelle on y entre : Jlle (ur est et
tous ses secrets , ils ont en leur pouvoir tous ses trésors ; quel remède? Si insurgcret apertus inimicus hœreticus milleretur foras et aresceret... Si violeiittis inimicus , absconderet $e forsitan ab eo; ne vero quem ejiciet, uut a quo se abscondet, omnes amici et omnes inimici; onmes necessarii et omnes advcrsarii; omnes domestici et nuili domeslici ; omnes ministri Clirisli sunt et serviunt Anlicliristo. N'est-ce donc pas avec sujet qu'elle est dans la plus grande de ses amertumes? Olim dictum est: El nunc tempus iuipletionis advcnit : ecce in pace amariludo mea amarissima {Isa. xxxviii, 17) ; amara prius in nece marlijrum. amarior post in confliclu hœrelicorum; amarissima nunc in moribus domcslicorum : et pourquoi? nec fugare nec fugere eospotesC;ita invaluerunt et mulliplicati sunt super numerum. (S. Bern. ibid.) Prêtez donc vos oreilles aux plaintes de l'Eglise: sa voix plaintive et gémissante ne pourra que vous donner des sentiments de tendresse et de compassion pour ses misères :.Vox
5'J9 œUVRES COMPLETES DE M. TRONSON
in Rama audita est , ploratns et utnlalns multus , liriclicl pturatis filios suos , et noluit consolari, quia non sunt. [Mallli. ii, 18.) Tel est l'état actuel de l'Eglise tout éplorée. Autrefois, dans les plus rudes persécutions qu'elle a soulTertes, on lui enlevait ses enfants; mais si on les lui enlevait pour la terre, elle était assurée de les retrouver dans le ciel , car aulaiit de martyrs, autant de saints; mais aujourd'hui le dérèglement des mauvais prêtres les lui enlève et pour le temps et pour l'éternité : Et noluit consolari, quia non sunt.
Après tout, concluons : il faut se sauver; car à quoi nous servira tout l'honneur de ce monde? à quoi toutes les richesses? à quoi les dignités ecclésiastiques? à quoi le sacerdoce ? si avec tout cela nous sommes damnés. Concluons donc qu'il vaut mieux se sauver avec le peuple , que de se damner avec les prêtres : Melius est salvari in liumili gradu fidelis populi, quant in sublimitate deterius vivere , et districtius
mais on se persuade qu'on y est appelé , on le suppose, parce qu'on le veut, et l'on ne se met pas en peine de s'en éclaircir. Je veux donc vous faire voir aujourd'hui qu'il faut beaucoup examiner sa vocation, et je dis qu'il faut que cet examen ait trois qualités; premièrement, qu'il soit soigneux; secondement, qu'il soit sévère et rigoureux; troisièmement, qu'il soit sincère et de bonne foi. Il faut qu'il soit soigneux, parce que la chose est de très-grande importance; il faut qu'il soit sévère et rigoureux , parce que la chose est très-obscure; il faut qu'il soit sincère et de bonne foi , parce qu'on se flatte beaucoup sur cette matière. Ces trois considérations feront le sujet de cet entretien.
Premièrement, c'est une des principales maximes, et même une maxime fondamentale de la religion chrétienne, que la volonté de Dieu doit être la règle de toutes nos actions et de toute notre conduite. C'est ce que Notre-Seigneur nous a fait connaître judicari. Or c'est se perdre avec eux, que d'y lorsqu'il nous a dit: Non oninis qui dicit milii.
entrer sans vocation.
Mais que faut-il faire pour ne point y entrer sans vocation? c'est ce que nous vous dirons, moyennant la grâce de Dieu , dans le prochain entretien.