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ENTRETIENS ECCLESIASTIQUES
démons : ùvpit œdiftinre, et non potuil constimmarc. (Luc. XIV, 50.)
Ce que la racine est à l'arbre, la source an ruisseau, le chef à l'égard des membres, l'entrée dans l'Eglise l'esi à l'égard de la conduite d'un prêtre. Si la racine d'un arbre est pourrie, quelle nourriture en peut tirer le corps de l'arbre? quels fruits peut-on attendre d'une sève aigre? les arbres ne portent point de fruit , ou, s'ils en portent, ils sont mauvais. Si la source est impure , les ruisseaux ne le sont-i's pas aussi? Si le chef est chargé d'humeurs, ne doit-on pas craindre quoique apoplexie et une grande infirmité pour tout le corps? Il en est de même de l'entrée dans l'état ecclésiastique ; si cette entrée est illégitime, si l'on n'y entre pas par l'esprit de Dieu, mais par nu esprit de cupidité, d'avarice, d'intérêt, de plaisir, d'ambition, que peut-on attendre de cette entrée, sinon des désordres, des scandales et la désolation dans l'Eglise? D'où pensezvous que viennent tant de désordres que nous voyons dans l'Eglise , si ce n'est du défaut de vocation de la plupart de ses ministres ? C'est de cette source funeste que naissent une infinité de maux, de scandales et de désordres.
Lorsqu'on a quelque affaire dans le monde , on cherche avec beaucoup de soin les moyens de la faire réussir : s'il s'agit d'un procès , on consulte un avocat habile , on lui expose le pour et le contre , le fort et le faible ; pourquoi? c'est que l'affaire est de conséquence. Si l'on veut faire un établissement, quelle précaution ne garde-t-on pas ! on s'informe s'il y a du bien dans une maison , ou si la dot sera bien placée ; on va fouiller jusque dans le secret des familles. Si l'on veut même prendre un serviteur, on s'in<"orme de sa fidélité , de sa probité ; on cherche un répondant, on ne lui confie d'abord que des choses peu considérables, jusqu'à ce qu'on ait tiré de lui une épreuve suffisante. Quoi ! l'on prend toutes ces mesures dans le monde pour des affaires de néant , pour un méchant procès , pour assurer une dot , pour le choix d'un serviteur, et l'on croira qu'il ne faut point d'examen pour le choix des ministres de l'Eglise! on croira qu'on peut donner iùdifféremment à tous ceux qui se présentent la conduite de l'Eglise, le soin de ses biens, l'administration de ses sacrements , la dispensation de ses mystères , l'application des mérites du Fils de Dieu , la consécration de son corps et de son sang! N'est-ce pas un aveuglement étrange d'entrer dans un étal qui a toutes ses fonctions, sans examiner si Dieu y appelle? Vous voyez que la matière est trop importante pour ne pas y apporter un examen très-soigneux. Mais si cet examen doit être soigneux , il doit être encore sévère , et aller jusqu'à la rigueur. C'est la seconde qualité que doit avoir l'examen que nous devons faire de la vocation à l'état ecclésiastique.
Lorsque les saints nous parlent de la vocation à rétat ecclésiastique, ils nous disent qu'il faut y ap-
porter un examen très-exact , très-sévère et trèsrigoureux. On peut en donner pour raison que le discernement de cette vocation est fort difficile à faire, parce qu'il est fort obscur, fort secret et fort caché. Il y a trois grands principes qui rendent ce discernement fort obscur et fort incertain. Le premier principe de la difficulté qu'il y a à connaître si l'on est appelé à l'état ecclésiastique est du côté de Dieu. Pour entrer dans l'Eglise, il faut y être appelé de Dieu ; et qui sait si Dieu y appelle ? qui est entré dans son conseil? Quis novit sensum Domini? aut quis cjus consiliarius fuit? {Rom. xi, 54.) Il y a une grande différence entre le sacerdoce de l'ancienne loi et celui de la nouvelle sur ce point. Dans l'ancienne loi on était sûr qu'on était appelé de Dieu au sacerdoce, si l'on était de la famille d'Aaron, pourvu qu'on n'eût pas ces taches et ces défauts extérieurs dont il est parlé dans le Lévitique (xxi , il seq.) , et qui excluaient du sacerdoce. Le sacerdoce était attaché à la race ; mais dans la loi nouvelle , le sacerdoce n'est attaché ni à la «race, ni au sang; il est uniquement attaché à la volonté de Dieu, qu'il n'est pas si facile de connaître qu'on se l'imagine ; il est attaché au mérite, à la vertu, à des dispositions intérieures qu'on ne découvre pas si aisément.
Les saints ont bien reconnu cette grande difficulté de discerner si l'on est appelé de Dieu à l'état ecclésiastique et aux dignités de l'Eglise. C'est pourquoi ils ont été si retenus à dire leur sentiment et à décider sur ces matières. Vous connaissez tous saint Bernard ; iî était la lumière et l'oracle de son siècle ; il était consulté par les Papes, les évêques , les rois et les empereurs; il était plein de l'esprit de Dieu. Néanmoins ce grand homme et ce grar.d saint est consulté par Bruno, nommé à rarchcvèclié de Cologne. Cet homme ayant été élu canoniquement , consulte saint Bernard pour savoir s'il doit accepter cette dignité ; et pour lui donner plus de liberté et de lumière pour lui répondre , il lui fait une déclaration de ses défauts et des désordres de sa jeunesse. Il semble qu'il était fort facile à saint Bernard de prononcer là-dessus ; toutefois ce saint, tout éclairé qu'il est, n'ose pas prononcer, n'ose pas décider ; il loue son humilité dans la confession qu'il lui fait de ses désordres, mais il dit en même temps qu'elle est terrible : Ilumilis quùlcm, scdlcrribilis confcssio. Qui sait, dit saint Bernard, si vous êtes appelé de Dieu à cet archcvêclu'? Quis hoc mortalium dcfincrc prœsumat? peut-être que Dieu vous appelle ; qui oserait vous détourner ? mais peut-être aussi que Dieu ne vous appelle pas ; et qui oserait vous conseiller de l'accepter ! Dcus forsitanvocat; quis audcat dissuadcrc? forsilan non vocat ; quis appropinquarc consulet? et qui peut savoir précisément si vous devez accepter ce bénéfice, sinon celui qui pénètre le fond des cœurs , ou ceux à qui il le fait connaître ?
Voilà de quelle manière répond saint Bernard à la demande qu'on lui fait, et nous nous persuade-
gQ5 ŒUVRES COMPLETES DE M. TROXSON. 604 rons qu'il n'y a rien de si facile que de déterminer ginanl que parce qu'ils savent une chose el qu'ils la une personne sur sa vocation ! Tout autre , à la pensent, ils l'ainienl aussi. On se trompe souvent, place de saint Bernard , aurait eu un grand pcn- c'est pourquoi il faut beaucoup se défier de soi-niêohant à répondre conformément aux inclinations de me lorsqu'il s'agit d'entrer dansTEglise/, c'est pour- Bruno qui le consultait , il aurait eu égard au choix quoi il faut que ceux qui sont chargés de donner des légitime qu'on avait fait de lui , il aurait beaucoup ministres à l'Eglise ou qui y ont quelque part, soient appuyé sur cette humilité sincère et édifiante qui le extrêmement circonspects pour ne pas précipiter portait à consulter ; H aurait dit : Il est vrai que cet leurs ordinations. C'est enfin pour cela que saint homme a été sujet à des dérèglements dans sa jeu- Paul donnait à Timothée cet avis important : Nemini nesse, mais ils sont bien réparés par cette profonde cito manum imposueris. (/ Tint, y, 22.) Faisons quelhumilité ; il lui aurait dit : Allez , prenez ce béné- qucs réflexions sur cet avis.
fice, votre vocation est bonne, elle est de Dieu, Premièrement, qu'est-ce qui le donne? Saint Paul,
j'en réponds, je m'en charge ; et c'est ainsi qu'on un apôlre très-éclairé ; ce n'est pas un docteur qui
répond ordinairement à ceux qui nous font l'hon- exagère et qui outre les choses, c'est un homme qui
neur de nous consulter; on croit qu'on ne peut a la science de Dieu et qui est rempli du Samt-Es-
mieux reconnaître cette obligation qu'en répondant conformément à l'inclination de ceux qui nous consultent , au lieu de dire avec saint Bernard : Quis audeat dissuadere, quh appropinquare consnkt I
Le second principe qui rend la vocation d'une personne fort obscure et fort incertaine par rapport à l'état ecclésiastique, c'est le démon. Comme il est
prit. On ne peut l'accuser d'ignorance, ni d'une trop grande sévérité, puisqu'il est animé et dirigé par le Saint-Esprit. Or, ce grand homme ordonne de ne pas imposer trop tôt les mains à personne, c'est-à-dire de ne pas .précipiter les ordinations , et de bien éprouver les sujets avant de les ordonner.
Secondement, à qui donne-t-il cet avis? est-ce à
l'ennemi juré du Fils de Dieu, il pousse quantité de nn évcque relâché dans la discipline de l'Eglise, qui
Rrcrsonnes à entrer dans l'Eglise, afin de faire dés- a besoin d'être retenu et modéré? C'est à Timothée,
honneur à Notre-Seigneur, afin de faire profaner ses un homme très-élevé dans la science de l'Ecriture
rflystères, et afin de ravir à Jésus-Christ les âmes qui sainte, un homme formé à ses fonctions par sawU
lui sont si chères. Il porte ces personnes sur le pina- Paul, un homme qui a été un des plus grands évê-
cle du temple, afin de les précipiter en bas. Je n'en ques de l'Eglise ; or, néanmoins saint Paul ne laisse
ftis pas davantage là-dessus. pas de lui donner cet avis: Ncmini cita mutuim im-
Mais il sullit de vous dire que notre vocation est posueris, prenez bien garde de faire des ordinations
même fort incertaine de notre côté, parce que notre trop précipitées.
inclination à l'état ecclésiastique, qui est une bonne mnrque pour discerner la vocation à l'état religieux, est fort incertaine et fort douteuse pour l'état ecclésiastique. 11 y a une grande différence entre l'état
Troisièmement, à l'égard de qui saint Paul donne-t-il cet avis ? C'est à l'égard des premiers Chrétiens qui avaient reçu les prémices de TEsprit-Sakit, qui vivaient dans une grande union, n'ayant tous
religieux et l'état ecclésiastique. Quand on dit qu'une qu'un cœur et qu'une âme: Credenlium erat cor unum personne a de l'inclination pour un ordre religieux el anima una {Ad. iv, 52) ; à l'égard des premii où l'on fait profession de mener une vie pauvre, austère et retirée, c'est une marque que cette inclination vient de Dieu, car la nature ne porte pas là ; mais quand une personne dirait qu'elle a de l'inclination pour l'état ecclésiastique, cette inclination est fort suspecte, parce qu'il y a dans l'Eglise des richesses, des honneurs et des commodités. Tel qui
Chrétiens qui vivaient dans un grand détachement des biens de ce monde ; et néannmins saint Paul avertit Timothée de prendre garde à ne pas imposer trop tôt les mains à personne , sans aucune exception : Nemini cito manum imposucris.
Quatrièmement, dans quelle circonstance saint Paul donne-t-il cet avis? C'est dans une conjoncture
sera pauvre selon le monde, espère un gros bénéfice; où l'on a peu de sujet de se défier de la bonne vo-
tel qui serait obligé de travailler pour vivre, don- lonté de ceux qui entrent dans l'Eglise ; car c'est
ncra dans le clergé, et y mènera une vie oisive et dans un temps où l'I^.glise est pauvre, où elle est
paresseuse ; tel qui aurait été méprisé dans le monde, persécutée, où s'enrôler dans sa milice sainte, c e^t
se fera considérer dans l'Eglise. Ces vues et bien s'inscrire pour le martyre ; car dans ces temps de
d'autres de la même sorte peuvent être le principe persécution, on s'en prenait d'abord aux évêques, de l'inclination qu'on a pour l'état ecclésiastique, et
par conséquent cette inclination est fort suspecte. Elle peut venir de Dieu, elle peut aussi venir de nous-mêmes; et quoiqu'on dise ou ([u'on pense qu'on entre dans l'Eglise pour la gloire de Di(Mi et le saint des âmes, on n'est pas véritablement dans cette disposition. Il y a bien de la difïérence entre avoir une disposition dans l'esprit et l'avoir dans le co'ur. Plusieurs se trompent cl sont dans l'illusion, s'ima-
puis auxprctreset aux diacres. Néanmoins, nonobstant toutes ces circonstances, saint Paul recommande à son disciple qu'il prenne bien garde à qui il imposera les mains. Quelle précaution ne faiil-il donc pas i»rendre maintenant que ceux qui aspirent aux ordres ont si peu de vertu, si peu de sainteté, et même si peu de l'esprit du chrislianisine ! Dans un temps où les richesses et les commodités de l'pglisfi font le grand alliait de la plupart de cenx (lui se
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présantonl pour on être l»s ministres, on a tout sujet de se défier, et c'est pour cela que les saints Pères disent sur ces paroles de saint Paul, qu'il ne faut pas imposer les mains, anle tempus examiuis. C'est pour cela qu'ils disent qu'il faut plusieurs épreuves pour s'assurer de ceux qui veulent être ordonnés ; et c'est sur cette règle que tous ceux qui ont part aux ordinations, et qui conseillent trop facilement l'entrée dans l'état ecclésiastique, s'exposent à répondre des péchés de ces personnes: IS'e pcccatis ut'u'uis commitnicavcris. (/ Tiin. v, 22. j C'est «ne chose elTrovablc pour un directeur d'avoir eu part à l'entrée téméraire et précipitée de quelqu'un dans l'Eglise. Il en répondra devant Dieu ; il sera fort étonné, lorsque Dieu lui imputera tous les péchés et tous les sacrilèges de cet intrus et de ce présomptueux. C'est pourquoi vous ne devez point trouver mauvais que vos directeurs aient quelquefois beaucoup de peine à vous déterminer d'aller aux ordres, ou à vous le conseiller. Il s'agit de votre salut, mais il s'agit aussi du leur ; et ils ont à craindre que, pendant qu'ils sont réglés dans leur propre conduite, et qu'ils ser\-ent Dieu fidèlement, d'autres ne fassent pour eux un amas de péchés ; car il est vrai que s'ils ont contribué témérairement à leur ordination, ces genslà pèchent sur leur compte, et ils en répondront devant Dieu. Il faut donc et pour les directeurs et pour les dirigés les plus grandes précautions, un examen sévère et profond: il faut aussi qu'il soit sincère et de bonne foi ; c'est la troisième qualité qu'il doit avoir.
Le Saint-Esprit nous avertit que celui qui cherche la loi de bonne foi sera rempli de sa lumière, et que celui qui use d'artifice et de duplicité y trouvera un plége et un scandale : Qui quœrit lecjem replebitur ab ea ; et qui iiisidiose ayit scandalizabitur in ea. {Eccli. ixxii, 19.) Celui qui cherche la loi de bonne foi et qui veut sincèrement être instruit, sera rempli de lumière ; celui qui consulte un directeur dans cet esprit, sera éclairé ; Dieu donnera à ce directeur des lumières pour manifester sa volonté ; mais si Ton consulte avec un cœur double, si l'on consulte, tout déterminé à faire ce qu'on a résolu, si l'on consulte sans indifférence : Qui insidiose agit scandalizabitur in ea. Vous demandez si l'on peut aller aux ordres, on vous dira, allez ; vous demandez si vous pouvez accepter telle ou telle place, on vous dira, acceptezla, parce qu'on vous répond suivant ce que vous exposez, et ainsi vous ferez \oire volonté au lieu de faire celle de Dieu.
Consultons-nous un peu nous-mêmes là-dessus, et voyons comme nous faisons nos consultations par rapport aux saints ordres et par rapport aux emplois ecclésiastiques. Notre résolution n'est-elle pas déjà
COG tre à couvert de la colère de Dieu, ne fera que l'eiiflammer davantage : Qui insidiose atjit scandalizabi' tur in ea.
Pour profiter de cet entretien si important et mettre en pratique ce que nous venons de dire, deux choses sont absolument nécessaires : beaucoup prier, beaucoup et bien consulter. Premièrement, il faut beaucoup prier pour demander à Dieu qu'il nous fasse connaître sa volonté sur une matière si importante pour sa gloire, pour le bien de son Eglise et pour notre salut. Il ne faut pas aller à l'oraison pleins de ce que r.ous voulons que Dieu nous inspire, mais dans une sainte indifférence, lui disant avec David : Domine, doce me facere voluntatem tnam ( Psal. cxlIi, 10 ) ; ou avec saint Paul : Domine, quid me vis facere? {Act. IX, 6. ) 11 faut rapporter à ce motif d'obtenir la grâce de connaître la volonté de Dieu, toutes ses bonnes œuvres, visites, communions, prières, études, mortifications ; et secondement, il faut consulter de bonne foi et sincèrement un directeur, lui découvrant les plis et les replis de sa conscience ; il faut le consulter avec docilité et avec soumission, étant prêts à faire tout ce qu'il dira, en telle sorte que si nous n'étions pas proposés, bien loin d'en ressentir la moindre peine, nous ne vissions en cela que l'expression de la sainte et adorable volonté de Dieu. Mais que ferai-je ? que deviendrai-je, que vat-on penser de moi? on s'attendait à me voir ordonné. Souvenez-vous de ces paroles de saint Bernard : Mclius est in liumili gradu salvari, quant in sublimitate cleri delerius ViVde et districtius judicari.
Je vous conjure de faire une réflexion sérieuse sur ces vérités. Consultons notre vocation ; si Dieu ne nous appelle point, gardons-nous bien d'entrer ; si nous entrons sans vocation, nous entrons sans grâces, nous vivrons sans bénédictions, nous aurons la dignité sacerdotale par un effet de la justice de Dieu; mais nous n'aurons pas le secours que donne sa miséricorde. N'exposons pas notre salut à un danger évident; n'exposons pas l'honneur de Dieu et celui de son Eglise ; que si au contraire Dieu nous appelle, entrons avec une humble confiance que Dieu nous assistera : ne prévenons pas toutefois les moments que Dieu a marqués pour nos ordinations ; et, en les attendant, préparons-nous sérieusement à un état si sublime.