VII' ENTRETIEN
Des deux secondes marques de la vocation a l'état ecclésiastique.
Je vous rapportai dans le dernier entretien deux grandes marques pour connaître si l'on est appelé à l'état ecclésiastique, et je me réservai de vous en exposer deux autres dans un entretien suivant, c'est ce que j'ai dessein de faire maintenant. Comme il est de la dernière conséquence de ne point s'engager dans l'étal ecclésiastique sans vocation , il est aussi très-important de connaître si l'on y est appelé ou non. Je vous fis voir que l'inclination droite et la probité de mœurs étaient des marques de vocation, et aujourd'hui je vous ferai voir que, dans le seniiment des saints Pères, l'aptitude à l'état ecclésiastique et l'appel de son supérieur sont deux marques qui servent à découvrir le grand secret de la vocation. C'est ce qui va faire le sujet de notre entretien. Nous verrons que, pour entrer dans l'état ecclésiastique, il faut avoir, premièrement, de l'aptitude pour en faire les fonctions, et secondement, y être appelé par son supérieur.
Je dis, premièrement, que pour entrer dans l'état ecclésiastique il faut avoir de l'aptitude pour en exercer les fonctions. C'est une nécessité dans tous les états ; il n'y a point de condition, il n'y a point de charge ni de profession dans le monde, où .l'on ne demande celle aptitude ; on n'appliquera jamaii
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mie personne à être conseiller, si elle n'a pas l'esprit de rapporter un procès ; ou, si on le fait, c'est une très-grande imprudence. On ne confiera pas le gouvernement d'une province à un étourdi qui n'aurait point de jugement. On ne confiera pas le soin
ŒLVRES COMPLETES DE M. TRONSON. fi 16
qu'elles causent on quelque sorte de l'horreur. Je sais bien que l'Eglise regarde particulièrement le mérite, la science et la piété ; mais, après tout, elle ne veut point de difformité dans ses ministres. Et pourquoi le souffrirait-elle dans un ministère de
d'une place forte à un capitaine qui n'aurait pas le vie, puisque Dieu ne la pu souffrir autrefois dans
courage de se défendre. Et cela se pratique même la Synagogue pour un ministère de mort ? Il faut
pour les emplois les plus vils. On demande au moins donc avoir quelque disposition et quelque aptitude
l'aptitude pour en pouvoir faire les fonctions. N'est- dans le corps pour faire décemment les fonctions
il donc pas plus juste de demander de l'aptitude cléricales.
pour le plus excellent et pour le plus saint des étals. Mais il faut bien plus particulièrement de l'aptid'autant plus que les conséquences en sont bien plus tude et de la disposition dans l'esprit, c'esl-à-di.'-e périlleuses ? Saint Paul, en disant de lui et des au- qu'il faut avoir l'esprit propre et ouvert pour les 1res apôtres, que Dieu les a appelés au ministère sciences, et avoir une science suffisante pour Torde la loi de grâce, dit qu'il leur a donné en même dre qu'on démande. Cela est absolument nécessaire temps l'aptitude pour en exercer dignement les en sorte que ceux qui ont l'esprit bouché pour l'éfon étions :/doneos nos fecit ministros ISovi Testamenti tude et pour les sciences, ne doivent pas être re- {II Cor. m. G) ; et saint Cyprien dit qu'il faut choi^ Çus dans l'étal ecclésiastique, ni admis aux saints sir pour le sacerdoce ceux que l'élection divine fait ordres. C'est un des abus les plus pernicieux dans connaître dignes et propres à cet état : Qiios dignos lEglise. Que voulez-vous qu'y fasse un ignorant ? et idoneos divina probat electio $tatuil saccrdoles. quel service pourra-t-il rendre ? non-seulement il y
(S. Cypr., Serm. de unct. clirismatis.) 11 faut cire propre à faire les fonctions ecclésiastiques pour pouvoir entrer dans l'état ecclésiastique. Et vous remarquerez que cette aptitude n'est pas seulement ni la science, ni la pieté jointe à la science ; car il y a des personnes qui ont de la science et de la piété, qui n'ont pas d'aptitude pour les fonctions ecclési-istiques, et qui ne sont nullement propres pour le sacerdoce.' Il est donc important de savoir en quoi consiste l'aptitude pour l'étal et pour les fondions ecclésiastiques, afin qu'on voie si on l'a, ou si l'on juge que nous l'ayons.
Celte aptitude qu'on demande pour l'état ecclésiastique n'est autre chose qu'une disposition de corps et d'esprit pour faire avec bienséance les fonctions saintes auxquelles on est obligé dans cet état, et auxquelles nous engage le ministère des saints autels. Je dis disposition de corps et d'esprit, parce que l'un et l'autre est nécessaire. Premièrement, il faut avoir un corps bien disposé pour faire avec bienséance les fonctions de l'état ecclésiastique, n'ayant aucune difformité, ni aucun autre des empêchements qui nous renden* irréguliers, et qui, selon les règles de l'Eglise, nous excluent des saints ordres. Et cela est d'une telle importance, que souvent le défaut d'un ministre rejaillit sur nos mystères, et en diminue not.iblcnient le respect. C'est donc un grand abus et un grand désordre lorsque les parents, ayant des enfants qui ont des défauts corporels qui les rendent peu propres à figurer dans le monde, les présentent à l'Eglise, et îes forcent en quelque manière à se faire ecclésiastiques, comme si lEf^ise était l'égout et la sentine de ce qu'il y a de plus vil et de méprisable dans les familles. L'Eglise veut que ses ministres ne soient point difformes, parce que cette dilïormité la rend en quelque manière méprisable, et nous voyous (luelqucfois des personnes si mal faites,
sera inutile, mais il y sera d'un très-grand préjudice ; car s'il y travaille, il y fera des fautes irréparables, et il sera un aveugle qui se précipitera avec plusieurs autres dans la fosse. S'il ne travaille pas, il vivra dans l'oisiveté, dans le désordre et dans le scandale ; cela est presque inséparable. Dieu avait fait un commandement, dans l'ancienne Loi, que les prêtres fussent savants, et qu'ils eussent la science de discerner ce qui était saint et ce qui était profane : Prœceptum sempiternum est in generationes vestras ut liabeatis scicnliam discernendi inter san~ ctum et profanutn {Levil. x, 10) ; et il rejetait du sacerdoce ceux qui avaient négligé la science : Quia repulisli scientiam, repellam te quoque ne sacerdotio fungaris milii. {Osée, iv. G.) Or, si Dieu demandait de la science dans les prêtres de l'Ancien Testament, il y a bien plus de raison de dire qu'il en demande une plus grande des prêtres de la loi de grâce. Autrement, c'est une honte et un opprobre poHr lEglise d'avoir des ministres ignorants. Néanmoins on ne voit que trop qu'on tâche de décharger les familles et de faire entrer dans l'Eglise ce qu'on a de plus grossier , de sorts qu'il l'aul que la pauvre Eglise soit le rebut du siècle. Entrons dans un saint zèle pour la maison de Dieu, et lorsque nous aurons des parents dans cette dispositioo, il faut tâcher de les en détourner, leur faisant connaître que c'est faire une grande injure à Noire- Seigneur, que de lui offrir ce que le monds ne veut pas et qui n'est bon à rion. 11 faut leur représenter que (''est imiter la conduite du malheureux Caïn qui offrait à Dieu ce (pi'il y avait de pire dans sou troupeau ; aussi mérita-l-il d'être rejeté et réprouvé de Dieu. Il faut encore leur représenter qu'en se reiulant coupables de son crime, ils allirent sur eux les punitions dont il fut châtié de Dieu. Il faut donc de la disposition de corps et d'esprit. J'ajoute qu'il ne suflil pas d'avoir quelque cuver-
EM'IlETIEiNS ECCLESIASTIQUES.
ture dVspril pour les sciences, mais, ce qui est encore tros-iinportant , c'est qu'il faut avoir du iugoment et un esprit réglé pour la conduite. Si cola niauiiuo, on pont dire qu'on n'est nullement propre à l'état ecclésiastique, ni aux fonctions cléricales ; car cet état demande une prudence consouimée, et il est vrai de dire que, quoique piélc qu'on ait, quelque science qu'on ait, si L'ou manque de jugement et de conduite, on est très-inhabile pour l'Eglise ; on fait des fautes très-grandes, et souvent irréparables lorsqu'on manque do prudence et de jugement.
Voyous maintenant si nous avons celte aptitude pour l'Eglise. Avons-nous les dispositions de corps et d'esprit pour faire avec bienséance les fonctions cléricales ? Nous le croyons peut-être, et nous nous trompons pour la plupart ; car si nous nous faisions justice, nous avouerions que nous sommes fort peu disposés pour bien faire les fonctions de l'état ecclésiastique. Mais comme nous ne devons pas être nos juges en notre propre cause, il faudrait s'en rapporter à des personnes éclairées, zélées pour l'Eglise, et désintéressées. Toutefois souvenonsnous que, pour entrer dans l'Eglise, il faut avoir de l'aptitude pour faire les fonctions de l'état ecclésiastique; autrement, c'est tromper l'Eglise qui, croyant avoir un serviteur agissant, n'a qu'un serviteur inutile ; autrement nous abuserons du pouvoir que nous recevrons dans l'ordination, ne pouvant pas le mettre dignement en exécution ; autrement nous serons cause des désordres qui arriveront par notre défaut d'aptitude. Jugez de là de quelle importance il est de ne point entrer dans l'Eglise sans cette troisième marque.
Enfin il faut joindre aux marques précédentes une quatrième qui est bien assurée et qui assure toutes les autres, c'est l'appel du supérieur qui nous ordonne d'avancer dans la vue de l'utilité ou de la nécessité de l'Eglise. Ce supérieur naturel et légitime est l'évêque, car c'est à lui que Dieu laisse le choix de ceux qu'il appelle à cet état : Dixit dominus vineœ procuratori suo : Yoca operarios. {Matth. xx, 8.) Le saint concile de Trente donne cette belle règle (sess. 23, c. 6 De reform.) : NuUus débet ordinari, qui judicio sui episcopi non sit utHis aut nccessarius suis Ecdesiis. C'est à l'évêque à juger de la vocation de ceux qui entrent dans l'Eglise ; que s'il ne s'y applique pas immédiatement par lui-même, qu'il s'en rapporte aux supérieurs de son séminaire. Je dis qu'cin doit chercher la volonté de Dieu et dans le supérieur et dans son directeur. C'est ici qu'il est important de peser l'obligation que vous avez de bien consulter sur votre vocation. La chose est de trop grande importance pour ne pas l'examiner de
être malheureux pour le temps et pour l'éternité. Cela iMî mérite-t-il pas que nous consultions et que nous ne nous fiions pas à nous-mêmes ! Faisons du moins pour cette affaire ecqu'on fait pour une infinité d'autres infiniment moins import.antes. N'est-il pas vrai que si l'on a quelque affaire, si l'on a un procès, si l'on nous demande quelque chose, ou si nous croyons avoir droit de demander quelque chose considérable à quelqu'un , nous prenons conseil, nous examinons sérieusement, toutes choses! On prend garde si l'on pourra soutenir un procès, s'il, aura une bonne issue. Quand on est malade, on. consulte un médecin, on lui déclare tout soit mal ; quelquefois on ne se fie pas à un seul, oa fait une consultation de plusieurs ; et pourquoi? c'est qu'il s'agit de la vie. Si l'on veut faire un voyage, on s'informe des chemins ; et si l'on nous disait qu'il y a du danger pour notre vie à l'eu- Ireprendre, nous n'y penserions plus : enfin on consulte sur une infinité d'affaires. Faut-il entrer dans l'état ecclésiastique ? faut-il s'engager dans les ordres ? on ne suit que sa tête, et sans conseil, on se détermine, par la volonté de ses parents et par sa propre cupidité. C'est un étrange aveuglement? nous ne sommes pas en état de juger de notre vocation ; nous n'avons pas de lumière pour nous conduire en ces matières. Ce n'est pas non plus par l'organe des parents que Dieu fait connaître ordinairement sa volonté à ceux qu'il appelle à l'état ecclésiastique ; les parents n'agissent en cette cause que par des vues charnelles. Quelquefois ils détournent ceux de leurs enfants que Dieu appelle à l'Eglise, et d'autres fois ils y poussent ceux que Dieu n'y appelle point; et la vue d'un intérêt temporel, la vue d'un bénéfice, d'une place honorable, d'un poste avantageux les portera à sacrifier le salut éternel de leurs enfants par une entrée téméraire dans l'Eglise. Il faut donc consulter un directeur éclairé et désintéressé; ma'is comment le doit-on consulter? Le voici :
Pour bien consulter son directeur au sujet de sa vocation, il faudrait faire trois choses : premièrement, lui ouvrir entièrement son cœur ; secondement, se mettre dans une grande indillérence; troisièmement, être dans la disposition de faire tout c^ qu'il décidera. Premièrement, il faudrait consulter son directeur sur sa vocation, et lui ouvrir entièrement son cœur, le priant de faire attention à tout ce qui nous regarde : à notre esprit, à notre science, à notre jugement, à nos talents ; il faudrait le prier de faire attention à notre vie passée et présente, à nos inclinations, à nos tentations, à nos péchés, à nos intentions. En un mol, il faudrait le prier d'examiner sérieusement devant Dieu notre état, et ne lui rien cacher. Si l'on en usait ainsi, on ferait con-
près. Il ne faut pas ici agir par caprice, ni par fan- naître qu'on veut faire la volonté de Dieu. Mais qui
laisie ; il s'agit de la gloire de Dieu, il s'agit des in- est-ce qui le fait? Les plus fidèles en ce point diront
térêtsde l'Eglise, il s'agitde votre salut; il s'agit de quelquefois à un directeur : Monsieur, me conseil-
s'engager dans un état d'où l'on ne sera plus libre de lez-vous de recevoir les ordres? Que voulez-vous
sofllr. Si l'on entre mal, on s'expose évideiouicnt à qu'un directeur vous réponde si vous n'en dites çaf
davantage? Il vous laissera faire, parce qu'il ne peut
pas se servir de la connaissance qu'il a de votre
conscience par la confession ; et vous croirez qu'il
vous aura conseillé d'aller prendre les ordres I quelle
erreur !
Mais ce n'est pas tout d'ouvrir son cœur à un directeur, il faudrait encore le consulter avec une grande indifférence, sans être déjà tout déterminé à l'état ecclésiastique ; car c'est se moquer de Dieu et des hommes que de consulter un directeur sur sa vocation, étant tout déterminé. S'il dit que je puis entrer ou demeurer dans l'état ecclésiastique, je le ferai ; mais s'il me disait qu'il me conseille de prendre un autre parti et un état de vie, je suis résolu à persévérer dans mon premier dessein, mon parti en est pris. En agir ainsi est-ce consulter? Lorsque les saints nous avertissent de consulter des personnes éclairées et capables de nous faire connaître la volonté de Dieu, ils nous avertissent en même temps de tenir notre volonté dans l'indifférence, sans être plus déterminé d'un côlé que de l'autre: Voluntatem suam suspensim teneat doncc prœlatum interrogel, et tib co quœrat Doinini voluntatem. (S. Bern.) Et quand on cherche bien la volonté de Dieu dans le conseil qa'on demande, il faut être disposé à ne faire que C3 qui sera conseillé. Peut-être direz-vous : cela ser;iit bien rude s'il fallait quitter, après beaucoup de dépenses, après tant d'études, après avoir porté l'habit noir, après avoir demeuré quelque temps dans un séminaire ; que diraient les parents ? ce changement les désolerait ; ils ne voudraient plus nous voir; on ne serait bon à rien. Je vous demande si l'on trouve fort étrange qu'un novice sorte d'un état religieux pour lequel on ne l'a pas trouvé propre. Les religieux ne veulent pas se charger d'une personne qu'ils ne croient pas propre ni appelée à la religion, et ils s'en déchargent. N'y aura-l-il donc que le saint clergé qui recevra sans aucun choix tout ce qui se présente? Vous dites que cela serait bien rude de renoncer à un état auquel on aspire depuis si longtemps. Que voulez-vous que je vous dise? voudrieZ'YOUs y entrer si Dieu ne vous y appelle pas? voudriez-vous y entrer par une autre voie que par la porte ! ne serait-ce pas l'ouvrir à une infinité d'indignes ? Vous dites que cela serait rude ; mais il serait encore bien plus rude d'entendre
qu'on leur fait violence. Saint Augustin, qui avait mené une vie bien pure depuis son baptême, ce saint qui avait une science si extraordinaire, ce grand saint, pressé de recevoir la prêtrise, se lamente et dit qu'on lui a fait violence, et que ses péchés en sont la cause : \\s rnilii facta est merilo peccalorum meorum. Et ceux qui n'ont ni la voca-^ tion ni le mérite se pressent, sollicitent et veulent forcer la carrière du sanctuaire : on les y appelle toujours trop tard. Quel terrible aveuglement! quel endurcissement bien funeste! Ah! je vous l'ai dit, et je vous le dis encore, il vaudrait bien mieux se sauver dans l'état laïque, ou être retiré dans le fond d'un cloître, que de se damivcr dans l'état ecclésias^ tique : Melius est salvari in liumili gradu fidcHs popitli, quant in subliniitate cleri deterius vivcre, et districiins judicari. Priez Dieu pour celte affaire, la plus importante que vous puissiez avoir jamais. Consultez beaucoup et comme il faut, vous souvenant toujours de ces belles paroles de saint Climaque : l'obéissance est immediata apud Deum cûheusatio.