XIV' ENTRETIEN
De l'obligation qu'ont les ecclésiastiques de paître le troupeau.
Ayant l'honneur de parler à des prêtres et à des pasteurs , j'ai cru ne pouvoir pas choisir un sujet plus important que celui que me fournit saint Pierre dans ces paroles : Pascite qui in vobis est gregem Dei. {I Petr. v, 2.) C'est un des plus grands pasteurs de l'Eglise et le premier vicaire de .Tésus-Chrisl sur la terre qui a prononcé ces paroles. Ce saint apôtre, tout pénétré de l'esprit de son état, et tout rempli de l'ordre qu'il avait reçu de sou Maître de paître ses ouailles, prie tous les pasteurs de remplir fidèlement ce devoir capital du saint ministère : Seniores ergo, qui in vobis sunt, obsecro, consenior et testis Cliristi passionis.... {lbid,i.) Pascite qui in vobis est gregem Dei. Je trouve dansées paroles et les suivantes le fondement de l'obligation que nous avons de paître le troupeau qui nous a été confié, et en même temps la manière dont nous devons lui donner la nourriture spirituelle que Dieu exige de nous. C'est le dessein que je me suis proposé dans ce discours. Je ferai donc voir deux choses en marchant sur les traces du prince des apôtres : premièrement, l'obligation que nous avons de paître le troupeau ; secondement, la manière dont nous devons lui donner la nourriture spirituelle.
Pfemièrement, une des qualités les plus aimables que la charité du Fils de Dieu lui ait fait contracter avec les hommes est celle de pasteur. Cette qualité est pour nous un grand sujet de consolation, de joie et de confiance. Or le Fils de Dieu nous associe à cette qualité, et il veut que nous en fassions l'office et les fonctions à l'égard des peuples, et spécialement à l'égard des âmes dont le soin nous est confié. L'honneur que le Fils de Dieu nous fait en nous associant à son office de pasteur doit nous être un grand motif d'avoir soin d'un troupeau qu'il a jugé digne de ses soins ; mais, sans m'y arrêter, je vous ferai voir uniquement que nous devons paître la portion du troupeau qui nous est confiée , par cette considération que c'est le troupeau de Dieu : Pascite qui in vobis est gregem Dei. 1° C'est le troupeau de Dieu, parce qu'il l'a formé ; 2° c'est le troupeau de Dieu , parce qu'il le gouverne ; 5° c'est le troupeau de Dieu, parce qu'il le nourrit; 4° c'est le troupeau de Dieu , parce qu'il le destine à la gloire. Voilà des raisons Ijien particulières qui nous démontrent que le. troupeau qui nous est confié est le troupeau de Dieu , gregem Dei, et toutes ces raisons sont autant d'engagements (lui nous portent à en avoir soin.
1" Nous devons avoir soin du troupeau qui nous est confié, parce que c'est le troupeau que Dieu a formé ; c'est son œuvre d'une manière particulière. Di(!u, (îu créant le monde , s'est proposé de former une Eglise dans huiucllc il a voulu être servi ei adoré ; et cette Eglise est le plus grand chef-d'œuvre de sa bonté et de sa puissance. Dans la loi de
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nature, il y a une Eglise que Dieu a formée ; il y en a «no dans la loi étrile dont Dieu ro<ïle le ciille, les sucreuu-nts, les sacrifices ; mais Dieu a voulu que son Fils inc;trné s'appliquât à former une Eglise dans la loi de grâce. 11 faut donc considérer ce que ^otre- SeigHeur a employé pour former la nouvelle Eglise. II. y a trois choses à considérer parliculièromenl, savoir : ce que Noire-Seigneur a fait , ce qu'il a dit, ce qu'il a souffert. 1. Notre-Seigneur a agi pendant trente-trois ans, et spécialement pendant les trois dernières années de sa vie. Les trente autres ont servi comme de préparation à l'établissement de l'Eglise ; 11 a institué des sacrements, un sacrifice ; il a établi des ministres , etc. 2. Ce qu'il a dit :
Pamte qut in vobh est greycm Dci. (I Pelr. v, 2.) Dieu gouverne le monde , et il gouverne toutes les créatures : Tua providenlia, Paier, cuncta gubernat (Sap. XIV, 3); mais s'il y a quelque chose que Dien gouverne d'une manière particulière , c'est son troupeau , c'est son Eglisç ; et il emploie sa sagesse et sa puissance pour la gouverner et la conduire. Dieu, pour morquer l'estime qu'il fait de son troupeau , et nous apprendre en même temps combien il lui est cher et combien nous devons le chérir, députe ses anges pour le garder et en avoir soin ; il ne se contente pas de donner un de ses anges à chaque paroisse et à chaque ville , mais ri en donne un à chaque particulier. Quelle faveur ! quelle grâce!
Notre-Seigneur a donné beaucoup d'instructions à quelle dilection ! Un Dieu donner dés anges , des
ses disciples sur l'établissement de l'Eglise.... Il a demeuré quarante jours sur la terre après sa résurrection, pour apprendre à ses disciples ce qui était nécessaire pour la conduite de l'Eglise.... 3. Il a beaucoup souffert pour former l'Eglise ; il a donné sa vie et répandu son sang ,.., il a comme enfanté l'Eglise sur la croix ; car saint Augustin remarque que l'Eglise est sortie du côté de Notre-Seigneur qui fut ouvert par la lance. 11 faudrait, dans cette vue , avoir un grand amour pour l'Eglise ; et c'est de cette vue dont se sert saint Paul dans le discours qui est rapporté par saint Luc (Acl. xx, 28) , pour exhorter les pasteurs à veiller sur eux et sur l'Eglise : Attendue vobis et nniverso gregi in quo vos Spiritus sanctus posuil episcopos regere Ecclesiam Dei quant acquisivil sanguine suo. Or celte Eglise n'est autre chose que le troupeau dont nous parlons , et les pasteurs particuUers sont chargés d'une portion de cette Eglise et de ce troupeau. Dieu, en formant son Eglise, et en se faisant un troupeau particulier composé de ses véritables adorateurs, a eu des desseins très-grands et très-relevés ; car, outre qu'il a prétendu se faire honorer, il a encore voulu que ce corps mystique fût une image vivante de l'union admirable qui est entre les personnes de l'auguste et adorable Trinité. Les trois personnes divines sont si unies ensemble , qu'elles n'ont toutes trois qu'un même entendement, qu'une même volonté , qu'une même sagesse , qu'une même puissance , qu'une même bonté, et elles possèdent toutes trois les perfections absolues qui sont en Dieu. J'ajoute qu'elles 'jOnt si fort unies , qu'elles ne sont qu'une même chose : Et lii 1res unum sunt. {I Joan. v, 7, 8.) Or Dieu a voulu que ce troupeau qu'il a forme sur la terre fût une image vivante de cette union ; et c'est ce que le Fils de Dieu demandait à son Père avant sa mort : Vt sinl unum sicut et nos unum sumus. {Joan. xvii, H.) Qui n'aurait pas, après tout cela, une grande estime de ce troupeau que Dieu a formé ?
esprits bienheureux pour veiller sur son troupeau et sur les particuliers qui le composent ! c'est assurément un bienfait inestimable. Mais Dieu ne borne, pas là ses soins et sa conduite à l'égard de son troupeau, il a encore voulu établir des hommes en office et en dignité pour avoir soin de son troupeau ; il les, en a spécialement chargés. 11 a établi pour cela des évêques , des prophètes , des évangélistes, des pasteurs et des docteurs : Ipse dédit quosdam quidem apostolos , quosdam anlem proplietas, alios tero evangelistas, aiios aulem pastores etdoctores ad consummalionem sanctorum in opus ministcrii, in œdificationem corporis Christi. {Eplies. iv. M, 12.) Voilà de grandes marques que Dieu gouverne son troupeau bien particulièrement. Mais ce qui ftie surprend bien davantage, et ce qui doit nous jeter tous dans une profonde admiration, c'est (|ue Dieu a donné son divin Esprit à son troupeau pour le conduire et pour le gouverner ; c'est la promesse que Notre-Seigneur en a faite avant de monter au ciel : Paracletus aiitem Spiritus sanctus quem mittet Pater in nomine meo, i'ile vos docebit omnia. {Joan. xiv, 26.) Voilà jusqu'où Dieu porte ses soins pour la conduite et le gouvernement de son troupeau. Il faut donc gouverner ce troupeau, mais volontiers, mais avec plaisir, en coopérant aux soins de Dieu même , et regarder comme un très-grand honneur d'être appliqué à la conduite d'un troupeau que Dieu même conduit par ses anges et par son Saint-Esprit : Pascite gregem Dei.
Ajoutez qu'il faut que nous paissions ce troupeau qui est le troupeau de Dieu , non-seulement parce qu'il l'a formé et qu'il le gouverne , mais encore parce qu'il le nourrit. Il n'y a rien qui nous marque mieux la tendresse que Dieu a pour sou troupeau , que la nourriture qu'il lui donne. Que celle nourriture est excellente ! qu'elle est admirable ! qu'elle est surprenante ! Dieu nourrit son troupeau dans de bons pâturages : c'est ce qu'exprime
Quel pasteur ne s'estimera pas très-honoré de lui si bien le Prophète par ces paroles : Dominus rej/iV me,
donner ses soins , puisque c'est l'ouvrage de Dieu et et niliil ntihi décrit : < le Seigneur me conduit, et rien
son ouvrage par excellence? Mais s'il faut avoir soin -ne me manquera. > {Psali xxn, 1.) Ah! il in'a placé
de ee troupeau que Dieu a formé, il faut aussi lui dans d'excellents pâturages : In loco pascucf ibi me
donner nos soins, parce que Dieu le gouverne : collocavii {Ihid., 2) ; là je trouve unfi eau délicîeusa
naire de sa providence. 11 veut que ses grâces soient conférées aux âmes par nos soins, par nos exhortalions, par la prédication de sa parole, par nos prières, par Tadminislration des sacrements, et par tous les antres moyens qu'il nous met entre les mains.
Je vous demande maintenant si nous pouvons nous dispenser de paître ce troupeau qui est à Dieu par tant de titres. C'est son troupeau , parce qu'il l'a formé; c'est son troupeau, parce qu'il le gouverne; c'est son troupeau, parce qu'il le nourrit; c'est enfin son troupeau, parce qu'il le destine à la gloire. Voilà bien dos litres à raison desquels le troupeau dont noi;s sommes chargés appartient à Dieu ; mais ce sont aussi pour nous autant d'engagements à le paître et à en prendre soin, et si nous sommes infidèles à lui donner la pâture dont il a besoin, nous faisons connaître que nous n'avons pas d'amour pour Notre-Seigneur. Vous savez que Notre-Seigneur demanda par trois fois à saint Pierre s'il l'aimait : Petre, amas me? {Joan. xxi, 17.) Saint Pierre ayant répondu qu'il l'aimait, Noire-Seigneur lui ordonna de paître ses brebis, Pasce oves meas , lui faisajit connaître par là que s'il l'aimait véritablement , il fallait qu'il le témoignât par le soin qu'il prendrait de son troupeau ; et c'est ce qui fait dire à saint Augustin que c'est un office de la charité de paître le troupeau de Noire-Seigneur : Pascere Domiuicmn gregem amoris officium (tract. 123 in Joan.) ; et nous pouvons dire , par une conséquence contraire, qu'on n'aime point Notre-Seigneur, si l'on n'a pas soin de son troupeau. C'est ce que reconnaissait le grand saint François, si bien instruit à l'école du divin amour ; car saint Bonavenlure remarque dans sa Vie, qu'il n'aurait pas cru être ami de Notre-Seigneur , s'il ne s'était appliqué au soin des âmes rachetées de son sang : Non se Cliristi rcputabat amicum, nisi animas foveret quas ille redemit. 11 faut donc, si nous avons de la charité pour Notre-Seipeau de Dieu , non-seulement pour le corps , mais ^^^^^^^ ^^^^ ^^^^ paissions un troupeau qui lui est si
qui me nourrit en même temps qu'elle me rafraîchit : Super aquum refcctionis educavit me [Psal. xxii, 5) ; c'est l'eau salutaire de sa grâce dont je suis nourri dans ce gras pâturage. Là je trouve une table abondante qui me fortifie et me soutient contre ceux qui me tourmentent et m'alRigont : Parasti in conspeciu meo mensam adversus eos qui tribulant me. {Ibid., 5.) Parlons clairement et sans figure; l'Eglise est ce pâturage où Dieu nourrit son cher troupeau de sa grâce, de sa parole, et surtout de la divine Eucharistie, dans laifuclie il lui donne tout ce qu'il a de plusgrajid, de plus excellent et de plus divin, puisqu'il donne le corps, le sang , l'âme et la divinité de son Fils, pour servir de réfection et de nourriture à son troupeau. Peut-on douter après cela de la charité de Dieu pour son troupeau, ou plutôt ne faut-il pas tomber d'accord qu'il l'aime jusqu'à un saint excès? Et s'il l'aime si fort , ne devons-nous pas conclure que nous devons le chérir aussi et lui donner tous nos soins? Quoi! voudrions-nous né.gHgerun troupeau dont Dieu a un soin si particulier, et pour lequel il a un amour si tendre, qu'il le noi'rrit de la propre substance de son Fils unique; et n'avons-nous pas sujet d'être surpris de la dureté de plusieurs pasteurs qui refusent du pain matériel et des aliments corruptibles aux ouailles qui leur sont confiées, voyant que Dieu leur donne ce qu'il a de plus cher, son Fils unique? Ah! charité de mon Dieu! que vous condamnez bien le défaut de miséricorde qui est si commun dans les pasteurs! et qu'ils ont sujet de craindre les justes reproches que vous leur ferer, un jour, lorsque vous leur représenterez qu'ils ont eu des entrailles de bronze , refusant un morceau de pain à ces pauvres pour lesauels vous avez eu tant de tendresse , et dont vous avez nourri les âmes avec tant de bonté ! 11 est donc juste que nous prévenions ces sanglants reproches , en nous appliquant présentement à paître le trou-
encore plus parlicuUèrement pour l'âme : Pascite yreaem Dei.
Quatrièmement, enfin, ce qui doit nous obliger à paître le troupeau , c'est qu'il le destine à la gloire. La charité que Dieu a pour son troupeau n'est pas une charité purement temporelle. Dieu l'a aimé avant tous les temps ; il Ta aimé d'une charité qui n'a pas eu de commencement : In cliarilate perpétua dilcvi te {Jerem. xxxi, 5) ; et il veut l'aimer éternellement, il veut sauver ce troupeau ; il veut le glorifier et le rendre heureux dans l'éternilé ; il a dessein qu'il soit à jamais dans le ciel avec les anges pour en être loué et béni. Voilà les vues que Dieu a sur le iroul)eau qui nous est confié. 11 faut donc nous appliquer au salut de ce troupeau que Dieu destine au paradis el à sa possession. Ce ([ui doit d'autant plus nous animer à nous appliquer au salut des âmes, «'est que Dieu veut les sauver par notre ministère. i»ii-u pe»ii absolument les sauver par lui-même en leur donuaiii ses grâces ; niais dans le cours ordi-
cher, pour lequel il a donné sa vie et répandu tout son sang. Il faut que nous ayons soin de paître ce troupeau que Notre-Seigneur, par une charité immense , nourrit et repaît de son corps et de son sang : que si nous ne ivous rendons pas à la charité de Jésus qui nous presse d'avoir soin de son troupeau, craignons du moins sa justice; rappelons souvent dans notre esprit ce compte terrible que Notre-Seigneur nous en demandera. Pensons à ce compte qui a fait trembler les plus saints pasteurs de l'Eglise, et qui a donné à un grand nombre de saints de Téloignemcnt pour les places à charge d'âmes. Souvenous-nous que si ce troupeau qui nous a été confié se perd par notre faute, par noire négligence, par défaut d'instrucliou, de bon exemple, de vigilance el d'application, ou par quehpic autre manière, nous en répondrons âme pour âme, cl le sang die ces âmes perdues criera vengeance contre nous, et il sera exaucé. Ilemanpiez avec les saints que, jiour suuircr 1rs elTets de la colère et de la justice du
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souverain Pasteur , il n'est pas nécessaire que tout répugnance et avec chagrin,
'e troupeau se perde ; il suflil pour être damné, qu'une seule âme périsse par notre faute : Si vel U71US tanlum deecdal non initiatus , nonne totam ipiiu$ subvertil salttUm? (S. Chrysost.) C'est dans cette vue que saint Chrysostome pensait avec tant de frayeur au compte que Dieu fera rendre aux pasleurs. Holas ! disait ce saint Père, si les jugements de Dieu doivent être si terribles pour ceux qui auront mené une vie privée et qui n'auront qu'à répondre de leur propre conduite, quelle sera leur sévérité pour ceux qui auront été chargés de tant de personnes ! C'est ce que nous devons bien méditer ; et si l'on méditait bien cette vérité, on ne courrait pas avec tant d'ardeur aux places à charge d'âmes, et, en étant chargé, on soupirerait à s'en voir délivré» On vivrait du moins dans une sainte crainte et dans une grande sollicitude qui porterait à remplir fidèieraenl tous ses devoirs, et à paître le troupeau de Dieu en la manière qu'il le désire. Je dis en la manière que Dieu désire, et non pas selon nos vues qui sont souvent fausses et fort différentes de celles de Dieu : c'est de cette manière de paître le troupeau de Dieu que je dois vous entretenir dans la seconde partie de ce discours.
L'apôtre saint Pierre ne se contente pas de nous recommander de paître le troupeau de Dieu, mais il nous marque encore la manière et les dispositions avec lesquelles il faut le paître et le conduire. Ecoutons ce saint apôtre qui instruit tous les pasteurs d'une manière si admirable : Providentes non coacte, sed spontanée secundum Deum, mque turpis lucri gratin, sed voluntarie, neqxie ut dominantes in cleris, sed forma facti gregis ex animo. {I Petr. t, 2, 3.) Je tire de ces paroles quatre grandes dispositions que les pasteurs doivent avoir en paissant le troupeau de Dieu. La première est une grande affection selon Dieu, sans aucune contrainte : Providentes non coacte, sed spontanée secundum Deum. Il faut paître le troupeau de Dieu avec affection ; et cela est bien juste, puisque c'est le troupeau de Dieu, si cher à Notre-Seigneur. Si nous avons de l'amour pour Dieu et pour Noire-Seigneur, nous le ferons paraître en nous appliquant avec affection à paître le troupeau qui nous est confié. Nous ne compterons pour rien le travail qui est attaché à notre ministère ; nous souff'rirons de bon cœur la fatigue des voyages , les difficultés du confessionnal ; nous passerons par-dessus les neiges, la pluie et toute espèce de mauvais temps pour aller visiter nos ouailles, ou plutôt les ouailles du Fils de Dieu, car elles sont plus à lui qu'à nous. En un mot, notre travail nous sera agréable, sachant qu'il plaît au souverain Pasteur, et nous supporterons gracieusement les répugnances qu'on ressent quehjuefois dans l'exercice de ses fonctions. C'est ce que Dieu demande particulièrement de nous ; car si nous manquons d'affection en paissant le troupeau de Notre- Scigncur, et que nous ne fassions les choses qu'avec
notre travail sera sans mérite, et il ne plaira pas à Dieu. Il faut donc, . encore une fois, veiller sur la conduite de notre troupeau avec intérêt, et il faut prendre garde à ce ([u'ajoute saint Pierre : secundum Deum ; et pour cela il faut le paître en lui donnant la nourriture que les saints nous conseillent... Saint Bernard dit qu'il fiiut paître le troupeau de Notre-Seigueur de trois sortes de nourriture : Exemplo conversutionis, verbo prœdicationis, fructu orationis. [De vita et morib. clericor., c. 4.) Le concile de Trente (sess. 25) se sert de ces trois expressions : Verbi divini prœdicatione, sacramentorum administratione , omnium bonorum operum exemplo. t° Il faut que les pasteurs paissent leur troupeau de la parole de Dieu : c'est un devoir indispensable ; le concile de Trente (sess. 5, c. 2) ordonne aux curés, diebus saltem Dominicis et festis solemnibus, plèbes sibi commissas pro sua et earum capacitate pascent salutaribus verbis. Le concile de Bourges (tit. 5, can. 2) s'exprime a peu prés dans les mêmes termes sur ce sujet : Provideunt episcopi ut parocliialium rectores verbum Dei prœdicent populo simjulis diebus Dominicis et festis, aut concione publica, aut saltem inter Missarum solemnia... Il faut que les curés puisent cette doctrine dans lEcriture sainte, dans les Conciles, dans les saints Pères et dans les bons auteurs ecclésiastiques. Il faut surtout la puiser et la ruminer dans l'oraison, et faire comme saint Augustin qui disait : Lnde pascor, inde pasco. 2° Il faut repaître le troupeau par l'administration des sacrements, sacramentorum administratione ; il faut les donner à ceux qui sont dignes, les refuser aux indignes ; faire ce qu'on peut pour les y disposer ; et il faut avoir dans ce ministère beaucoup de religion, de prudence, de douceur et de fermeté. 5° 11 faut paître le troupeau de Notre-Seigneur, fructu orationis, dit saint Bernard ; il faut que le pasteur prie beaucoup pour ses ouailles, et qu'il les recommande à Dieu continueUeUiCnt, afin d'attirer sur elles les grâces qui leur sont nécessaires pour le salut. Voilà ce qu'on appelle paître le troupeau secumium Deum. On voilquelquefois des pasteurs qui aiment leur troupeau, mais qui l'aiment d'un amour qui n'est pas selon Dieu, parce qu'ils ont à son égard une lâche complaisance, ne voulant, disentils, faire peine à personne ; et par cet amour peu réglé, ils laissent périr les âmes. Il faut quelquefois corriger, reprendre, refuser les absolutions, quoique les personnes en sachent mauvais gré : il faut guérir les brebis malades, quoique le remède leur soit amer ; et il faut ramener au bercail celles qui s'égarent, quoiqu'elles aient de la répugnance à revenir de leur égarement. Si l'on en usait autrement, ce serait une fausse charité et une véritable cruauté. Mais ce n'est pas assez d'avoir de l'affection pour son troupeau, il faut encore, poursuit l'apôtre, avoir une charité désintéressée, et éviter un honteux désir de gain : neque turpis lucri qratia ; c'est la seconde disposition avec laquelle on doit [>aîtrc le troupeau du Seigneur.
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Un vrai pasleur doit être désintéressé, et il n'y a rien de si sordide que de voir des prêtres de Jésus- Christ chercher des gains honteux dans le service des âmes, et amasser de l'argent par l'exercice d'un juinistère tout saint et tout divin. Quoi de plus bas que de voir un prêtre acquérir des biens, bàlir des maisons, acheter des terres de l'argent qu'il a reçu ou extorqué des personnes dont Dieu lui avait confié le soin ? Je vous avoue que cette conduite me paraît très-injurieuse à Dieu que nous avons pris pour notre partage en faisant la première démarche à l'état ecclésiastique. C'est aivilir notre état, c'est scandaliser les peuples, c'est aussi s'attirer la colère de Dieu, et s'exposer aux sanglants reproches que Dieu faisait à ces pasteurs mercenaires dont il est parlé dans Ezéchiel. Vœ pastoribus Israël qui pascebanl semelipsos ! nonne grèges a pastoribus pascuntur ? Lac comedebatis et lanis operiebamini, et quod crassum erat occidebatis ; qreqem antem meum non pascebatis. {Ezech. xxxiv, 2, 5.) C'est le reproche que Dieu faisait aux pasteurs de son peuple par le prophète Ezéchiel, reproche que méritent très-justement plusieurs pasteurs de la loi de grâce, puisqu'il y en a, à la confusion du clergé, qui, comme remarque Pierre de Blois, sont plus attachés à la laine de la brebis qu'à son salut : de lana ovium et non de ialute solticili. (Serm. 57.) Si nous jetions les yeux sur le parfait désintéressement de notre grand Pasleur, nous ne nous attacherions pas à des biens corruptibles , et nous ne désirerions pas d'autre récompense que Dieu même et l'honneur de le servir. Si nous recevons le temporel des peuples que nous servons, il faut que nous n'ayons pas d'£(utre vue que celle de nous sustenter, et non de nous enrichir. Si, après notre honnête entrelien, il nous reste quelque chose, nous devons en faire part aux pauvres, pratiquant exactement la charité et évitant soigneusement tout soupçon d'avarice. Soyons des pasteurs dt*sintéressés , mais aussi, continue saint Pierre, soyons des pasteurs humbles, ne cherchant pas à dominer sur l'héritage du Seigneur : neque ut dominantes in deris.
Quoique l'état ecclésiastique soit très-relevé, et qu'il surpasse en dignité tout ce qu'il y a de plus ^rand dans le monde, néanmoins il ne donne pas droit d'agir avec empire et avec un air de domination , comme les rois dominent sur leurs sujets ; mais il impose une obligation toute particulière d'exercer son autorité avec beaucoup de douceur et de modération. Il faut que les pasteurs de l'Eglise traitent leurs ouailles avec charité , support , lenilrcsse , bonté, se revêtant des entrailles de miséricorde du Fils de Dieu envers les hommes. Bien loin de dominer d'une manière impérieuse sur ceux que Dieu leur a soumis, ils doivent , en conservant leur rang et leur dignité, se regarder comme leurs serviteurs. C'est ainsi qu'en usaient les apôtres : Nos nutem servos vestros per Jesum Clirislum. {II Cor. iv, i^.) Ils se faisaient tout à tous pour les gagner tous
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à Jésus-Christ. Nous devons , à leur exemple , nous regarder comme les serviteurs de ceux qui sont sous notre conduite, et nous persuader que les derniers de nos paroissiens ont droit de nous appeler, de nous demander du secours et d'exiger de nous ce qui leur est nécessaire pour leur instruction et leur sanctification. Il faut donc éviter ces airs impérieux et méprisants à l'égard des gens grossiers et des malheureux. C'est là l'esprit qui doit nous animer ; c'est l'esprit dont le souverain Prêtre a été rempli ; c'est celui qu'il a communiqué à tous les saints prèitres. Il faut donc que notre autorité soit accompagnée de douceur, d'humilité, de charité, de suppf r' et de condescendance. Ajoutons, pour finir, que cette autoi'ité, selon saint Pierre, doit être soutenue de l'exemple d'une vertu solide : Forma facti gregis ex animo.
Les pasteurs doivent être les modèles de leur troupeau par une vertu qui naisse du fond du coeur, et c'est la grande obligation des pasteurs. Us ne doivent pas seulement instruire leur troupeau par des paroles, mais ils sont très-spécialcînent obligés de le porter à la pratique de la vertu et à l'horreur du vice par leur exemple. Leur vie , comme parle un concile, doit être un livre où ceux qui leur sont confiés puissent lire et apprendre ce qu'ils ont a faire : Yita clericorum liber laicorum. Le Fils de Dieu compare les prêtres à une ville située sur une haute montagne, qui , étant exposée aux yeux de tout le monde, ne peut pas ne pas être aperçue : Non polest abscondi civitas supra montent posita. {Matth. V, 14.) Notre-Seigneur nous fait connaître par cette comparaison, que la vie des prêtres et des pasteurs est exposée aux yeux de tout le monde, et qu'étant fort élevés par leur état , ils doivent édifier et porter tout le monde à la piété et au service de Dieu. C'est aussi ce que le saint concile de Trente conclut de cette élévation du sacerdoce : Cttm a rébus sœculi in alliorem sublali locum con-. spiciantur, in eos tanquam in spéculum rcliqui oculos conjiciunt , ex iisque s^imunl quod imilentur. (Sess. 2, De reform., c. 4.) Il faut donc se comporter si bien que nous attirions, par notre conduite et par la probité de nos mœurs, la vénération de tous ceux qui nous voient et qui nous connaissent : Sic decet omnino clericos in sortent Domini vocales vilam moresque componere, ut eorum actiones cunctis afferanl venerationem. (Sess. 22, De réf., c. !.•) Voilà notre obligation, et quand nous y manquons , nous faisons une grande injure à Dieu et un gramj tort aux âmes; une grande injure à Dieu, pane que si, étant obligés de donner bon exemple, nous ne le donnons pas , et qu'au contraire nous en donnions un mauvais. Dieu en est extrêmement désiionoré. C'est ce qui fait dire à saint Chrysostoine (boni. 17 in Evang.) : Nullum pulo ub aliis majus prirjudicium tolérai Deus, quando eos, qtios ad uliorum correctionem posuit , darc de se excmpla pruvilulis ccrnil. On fait aussi un grand loil aux peuples lorsqu'on
ENTRETIENS EŒ
leur donne mauvais exemple , parce que le mauvais exemple que donne un prêtre et un pasteur est ex- Irèmement contagieux. 11 entraîne les âmes, il autorise le mal , et il n'y a plus rien qui puisse arrêter le dérèglement des laïques.
Profitons donc de l'avis de saint Pierre : soyons le modèle de notre troupeau par une vertu qui naisse du fond du cœur. Si nous remplissons ce devoir et les autres que je vous ai proposés, le même apôtre nous dit des paroles bien consolantes : Cnm apparuerit Priuccps pastorum, percipictis immarcessibilem gloruv coronam : < Lorsque le Prince des pasteurs paraîtra, vous remporterez une couronne de fftoire qui ne se flétrira jamais, t {I Petr. v, i.) Ce sera pour lors que nous serons bien aises de nous être sacrifiés pour le troupeau de Nolre-Seigncur ; lorsque Noire-Seigneur nous fera entrer dans son repos, nous serons bien aises d'avoir travaillé pour sa gloire , lorsqu'il nous donnera une couronne d'immortalité, nous serons ravis de nous être assujettis à paître avec zèle son troupeau ; lorsque le souverain Pasteur fera notre éloge, et qu'il nous fera part de son trône, nous serons bien consolés de tous les travaux et* de toutes les fatigues que nous aurons supportés pour son amour. Quelle consolation pour un pasteur de voir un grand nombre d'âmes sauvées par ses soins et par son ministère I Ces âmes feront sa joie, et elles composeront en quelque manière la couronne de ce pasteur fidèle ; et ce pasteur pourra bien dire ce que disait saint Paul encore vivant sur la terre, en écrivant aux Philippiens : Fratres met cnarissimi et desideratisstmi , tfaudium meum et cerona mea. {Philip, iv, 1.) Demandons à ce divin Pasteur qu'il anime notre zèle ; qu'il renouvelle notre charité, qu'il rallume ce feu presque éteint dans le clergé , et qu'il nous mette dans la disposition de paître son cher troupeau de la manière qu'il désire. Prions-le qu'il nous rende des instruments efficaces pour procurer sa gloire dans le service de son Eglise. Sauveur de nos âmes, adorable Pasteur, exaucez nos désirs et nos prières, faites que nous participions à votre esprit et à vos saintes dispositions ; faites, par votre miséricorde , que nous soyons de vrais pasteurs, que nous en fassions toutes les fonctions et que nous eu remplissions toutes les obligations!... C'est ce que je vous demande au nom de tous les pasteurs de ce diocèse ; c'est aussi ce que je vous demande au nom de toute l'Eglise.