‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 167 sur 303 · SS · texte numérisé non relu

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tous les vices un monstre d'iniquité si horrible et si épouvantable, que pour vous en donner de l'horreur il suffît de vous le faire voir tel qu'il est en lui-même, de vous en faire la peinture au naturel, de vous en marquer tous les caractères, en un mot, de vous en découvrir la nature que peu de gens connaissent bien. Voyons donc quelle est la nature de ce vice. C'est un vice, 1" honteux dans sa bassesse, 2° bizarre dans ses désirs, 3° ridicule et extravagant dans ses prétentions, 4° impudent dans ses recherches, 5° monstrueux dans sa malice.

1° C'est un vice honteux dans sa bassesse ; car

vres dans un temps de ca.araité puLliquc, en un mot, pour faire plusieurs bonnes oeuvres dont l'occasion peut se présenter un jour. Ce sont là de beaux projets, mais des projets imaginaires qui ne sont jamais suivis d'aucun effet ; ils conçoivent de bons désirs, mais ils n'ont pas la force de les enfanter : Yenerunt filii usque ad partum, et virlus non est pariendi {Isa. xxxvii, S); et ils se nourrissent ainsi de chimères et d'agréables imaginations, se flattant que les desseins qu'ils se proposent de faire de bonnes œuvres avec les biens qu'ils amassent avec tant d'empressement, les mettent à couvert du

quoi de plus vil et de plus bas que d'attacher son blâme d'avarice et d'attachement aux biens. Voyez

cœur à l'or et à l'argent, c'est-à-dire à un peu de terre blanchie ou jaunie dans les entrailles de la terre par les ardeurs du soleil? N'est-il pas honteux à un Chrétien appelé à la possession des biens de la grâce et à la jouissance des biens éternels, de s'attacher avec dérèglement à des biens fragiles et périssables qui s'acquièrent avec travail, qui se conservent avec soin, et qui se perdent avec autant de douleur et de chagrin que de facilité? Quoi! un cœur qui n'est fait que pour aimer Dieu, s'abaisser à aimer une vile créature, c'est-à-dire un néant et un rien ; n'est-ce pas une honte et une infamie? Mais si ce vice est si honteux dans tous les Chrétiens, combien l'est-il davantage dans des prêtres

toutefois la bizarrerie 'de leurs beaux desseins. Us veulent faire des fondations des biens qu'ils amassent; et pourquoi? Pour enrichir après leur mort l'Eglise qu'ils ont appauvrie et dépouillée pendant leur vie. Ils veulent fonder des hôpitaux; et ils laissent périr ceux qui sont déjà fondés, pour ne vouloir pas contribuer en quelque sorte de leurs biens pour leur entretien. Ils veulent faire un fonds considérable pour doter de pauvres lilles, et cependant ils en laissent perdre un grand nombre dans de malheureux engagements et dans des commerces criminels où la pauvreté les réduit, d'où néanmoins ils savent très-bien qu'ils pourraient les retirer, s'ils voulaient leur faire quelque charité pour

et dans des pasteurs, eux qui sont par leur élat les mettre en état de gagner leur vie. Enfin, ils aussi élevés au-dessus des rois, que le ciel l'est au- veulent amasser de quoi assister les pauvres dans dessus de la terre? S'abaisser, non-seulement au- quelque griève nécessité qui ne se présentera peutdessous des rois, mais au-dessous même des moin- être jamais, et ils négligent de les assister dans des i^^es sujets, par des attaches plus déréglées et des nécessités présentes dont ils ne sont point touchés; désirs de s' enrichir plus violents et plus excessifs, et, ce qui est bien plus déplorable, c'est que, sous

quoi de plus honteux? Des gens qui par leur état sojit appelés à de grandes choses, qui ne doivent avoir que de grands desseins, qui ne doivent penser à autre chose qu'à gagner des âmes à Dieu, qu'à faire connaître Jésus-Christ, à établir le règne de sa grâce dans le monde et y détruire le règne du démon ; des gens, dis-je, appelés à de si grandes choses, se ravalent jusqu'à ce point, que de s'occuper tout entiers à gagner de l'argent, à faire valoir des propriétés, à étendre des possessions! De bonne foi, cela n'est-il pas honteux? et un prêtre sujet à ce vice ne devrait-il pas mourir de confusion, s'il faisait attention à la bassesse et à l'ignominie qui l'accompagnent ?

2° Ce vice est bizarre dans les desseins qu'il inspire à ceux qui y sont sujets; car vous remarquerez qu'il y a peu d'avares, surtout parmi les prêtres, qui ne pallient leur avarice de mille beaux prétextes. Ils se forment mille beaux desseins et mille beaux projets qui servent de couverture à la passion, et par lesquels ils s'étourdissent eiix-mêmes pour n« pas voir la malice de ce vice qui les possède. S' il amasse du bien, le prêtre avare, c'est, dit-il, pour en faire un jour tle bonnes œuvres, pour en faire des fondations, pour en bâtir des hôpitaux, pour doter de pauvres filles, pour assister les pau-

de beaux prétextes d'avoir un jour de quoi assister les pauvres dans quelque grande nécessité, souvent eux-mêmes les réduisent à cette nécessité, par l'exaction presque tyrannique de leurs droits curiaux qu'ils répètent avec autant de rigueur des plus pauvres que des plus riches. Jugez donc s'il est rien de plus bizarre dans un prêtre que le vice de l'avarice, ave(« tous les desseins ridicules qu'il lui inspire.

5" Il n'est pas moins extravagant dans ses prétentions ; car demandez, je vous prie, à ce prêtre, à ce curé avare, ce qu'il prétend dans l'amas qu'il fait de l'or et de l'argent. S'il veut répondre selon les véritables sentiments de son cœur, il vous répondra que c'est pour s'assurer contre la pauvreté qu'il redoute et qu'il appréhende par-dessus tous les maux ; que c'est pour se tirer de l'indigence où tombent une infinité de gens pour n'avoir pas la prudence d'amasser quelque chose; que c'est, en un mot, pour pouvoir vivre en repos sur la fin de ses jours. 0( est-il rien de plus fou et de plus extravagant que de telles précautions ? N'est-ce pas une folie digne de risée, de vouloir vivre toute sa vie dans le chagrin, le souci et la solli(iitude que cause le désir déréglé d'avoir des richesses poup pouvoir vivre en repos quelques jours avant de

ENTRETIENS ECCLESIASTIQUES

mourir? Encore ces jours de repos ne viendront jamais, puisqu'on voit par expéxicnce qu'un avare ne met jamais de (in à ses désirs. N'est-ce pas une extravagance que, pour éviter lindigeuce sur la fin de ses jours, on veuille vivre toute sa vie, c'est-àdire trente et quarante ans, dans la pauvreté? En effet, un avare qui a sa bourse pleine d'or et d'argent n'est-il pas réellement plus indigent et plus misérable que les pauvres? N'est-ce'pas là vivre "véritablement dans la pauvreté? S'il ne retire aucun fruit de ses richesses, n'est-ce pas de même que s'il n'en avait point du tout? Qui amat divitias fructum es eis non capiet. {Eccle. v, 9.) Il ne peut prendre sur lui de les employer à ses usages, quelque besoin qu'il en ait : Est et aliud maliim quod vidi ttib sole, et quidem frequens apud Iwmines, vir cui Dens dédit divitias, et substanliam, et lionerem, et nihil deest aninuie suœ ex omnibus quœ desiderat ; nec tribuit et potestatem Deus ut eomedat ex eo. Hoc vanitas et magua miseria est. {Eccle. vi, 2.) Tout le fruit qu'il en retire, c'est le plaisir de voir ses pistoles accumulées, et le contentement de les compter et recxtmpter souvent : Quid prodest possessori nisi quod cernit divitias oculis suis ? [Ibid., 10.) Mais je les garde, dites-vous, pour accommoder ma famille, pour marier une nièce, pour faire étudier un neveu. Vous les gardez pour des gens qui se moqueront de vous, qui ne feront pas seulement dire une Messe pour vous, qui vous pilleront dans une maladie, avant même que vous soyez mort, e't vous feront mourir sur la paille après vous avoir enlevé votre lit et tout ce que vous avez. C'est ce que ''expérience ne vérifie que trop, et c'est ce que David a prophétisé en ces paroles : Introibunt in inferiora terrœ, tradentur in manus yladii partes vulpium erunt. {Psal. lxii, 10, H.) Le corps ira pourrir dans la terre, Introibunt in inferiora terrœ ; l'âme sera livrée au glaive de la justice divine; et pour les héritages, les biens et les possessions, à qui sera tout cela? Quœ autem parasti cujus erunt? {Luc. xii, 20.) Il n'en sait rien le pauvre homme ! Thesaurizat, et ignorât cui congrcgabit ea. {Psal, xxxviii, 7.) Il ne connaît pas même ceux pour qui il les amasse. Il croit les amasser pour des gens qui lui sont fort affectionnés, qui ont un grand attachement pour lui ; mais il n'en est pas ainsi, Partes vulpium erunt. Tout cela restera aux renards, c'est-à-dire à des héritiers adroits qui, par leur politique finesse, ont trompé ce pauvre curé, lui témoignant beaucoup d'amitié, quoiqu'ils n'aimassent que ses biens et son argent.

4° Ce vice est imprudent dans ses recherches, puisqu'il fait qu'on abandonne des biens éternels pour rechercher des biens, des richesses temporelles, fragiles, incapables de contenter, etc. (110)

o° Enfin, ce vice est monstrueux dans sa malice, et l'on peut dire de lui que c'est un monstre à plu-

sieurs tètes, parce qu'il est la source île plusieurs autres. C'est pour cela que le Saint-Esprit nous dit par la bouche du Sage, qu'il n'y arien de plus méchant que l'avare : Avaro niliil scelcstius {Eccli. x, 9) ; non pas que l'avarice soit en elle-même le plus énorme de tous les vices, car la haine de Dieu, l'hérésie, l'homicide, etc., sont plus énormes dans leur nature que le péché d'avarice ; mais c'est que ce vice est la source de tous les autres : Radix omnium malorum cupiditas, {I Tim. vi, 10.) En effet, un avare est capable de tous les crimes. Il n'est point de sacrilège, point d'homicide, point d'injustice, en un mot, point de crime, pour énorme qu'il soit, qu'il ne commette volontiers pour acquérir de l'argent, ou pour conserver celui qu'il a. D'où croyez-vous que vient la trahison de Judas, le plus horrible de tous les crimes? n'est-ce pas de son avarice? Quid vultis mihi dare, et ego eum vobistradam? {Matth. XXVI, 15.) D'où croyez-vous que viennent tant de crimes énormes qu'on voit parmi les prêtres? n'estce pas de la même source? N'est-ce pas de là que >iennent tant de simonies sacrilèges? tant de ventes et d'achats de bénéfices? tant de démissions con fi dentiaires? tant de permutations frauduleuses? tant de résignations faites avec remboursement de frais, avec achats de meubles ou avec d'autres semblables conditions onéreuses condamnées par les saints canons ? N'est-ce pas de là que viennent ces exactions de droits au delà de la taxe des supérieurs , exaca tii;r(S injustes et simoniaques, tout ensemble? N'estce pas l'avarice qui leur fait prendre plus de fonctions qu'ils n'en peuvent remplir, et qui leur fait faire des réductions d'autorité privée, et prendre plus de rétributions de Messes qu'ils n'en peuvent dire? N'est-ce pas l'avarice qui les conduit à tous les festins de noces, d'enterrements, de baptêmes, où se commettent tant d'excès? pour épargner quelque chose, ils n'en voudraient pas manquer un seul. N'est-ce pas l'avarice qui leur fait dire la sainte Messe avec un seul cierge, avec des ornements déchirés? qui leur fait faire un trafic infâme pour des Messes, prenant plus qu'il ne faut, pour les faire (Mre ensuite à moindre prix ? N'est-ce pas encore l'avarice qui leur ferme les entrailles sur les nécessités des pauvres, et qui leur fait retenir dans leurs coffres un bien qui ne leur appartient que par une détention que saint Bernard appelle à bon droit un larcin et un sacrilège tout ensemble ? Enfin, pour exprimer en deux mots l'excès de la malice qui se trouve en ce vice monstrueux, il suffit de dire avec le saint Apôtre, que l'avarice est une véritable idolâtrie : Idolorum servilus. {Eplies. v, 5.)

C'est la seconde qualité de ce péché, qui n'est pas seulement un des péchés mortels ordinaires, mais qui est un culte d'idole, une véritable idolâtrie. C'est saint Paul lui-même qui m'en est garant : Avariliam quœ est simulacrorum servilus. {Col. m, 5.)

{110) M. Tronson renvoie, pour ce développement, à un autre entretien que l'on n'a pas plus retrouvé que bien d'autres qui manquent.

OEUVRES COMPLETES DE M. TROiNSON.

Pour mettre h pensée de ce grand Apôtre dans son jour, remarquez que l'avare rend à l'idole de son argent les mêmes devoirs que les païens rendaient à leurs idoles ; ou bien, sans aller si loin,ravare se comporte à l'égard de son argent comme les justes se comportent à l'égard de la divine Ma-

impiété qui extermine toute Divinité pour avoir elle seule les honneurs qui ne sont dus qu'à Dieu seul : Impietas Numen omyie divinum exterminans. Ce qui vérifie ce beau sentiment que Dieu et la nature nous inspirent, qu'il ne saurait y avoir qu'un Dieu dans l'univers, et qu'il ne peut y en avoir davantage.

jeslé. Les justes mettent toute leur espérance en Ainsi; l'avare reconnaissant l'argent pour son dieu. Dieu : In le, Domine, speravî {Psat. \\\, 2); l'avare comme vous l'avez vu, il est de nécessité qu'il dé-

met toutes ses espérances en son or et son argent. S'il faut entreprendre quelque chose, quelque affaire; s'il forme des desseing, c'est sur ses richesses qu'il se fonde : Eccehomo qui non posuit Deum adjulorem siium, sed speravil in muUitudine divitiarum suarum. (Psal. u, 9.) Les justes aiment Dieu de tout leur cœur, toutes leurs affections tendent vers lui : ils n'ont point de plaisir plus sensible que de le contempler sans cesse et de jouir de sa divine présence.

truise Dieu autant qu'il est en lui, et qu'il refuse de le reconnaître. C'est encore ce que confirme Jésus- Christ lorsqu'il dit : Nemo potest duobus dominis servire, aut enim unum odio liabebit et alterum dili- (jet, aut unum sustinebit et alterum contemnet ; non potestis Dec servire et mammonœ. {Mattli. vi, 24.) Donc l'avare reconnaît son argent pour son dieu. Donc l'avarice est une véritable idolâtrie. Mais si l'avarice est un péché qui aille jusqu'à

"Voilà ce que l'avare fait pour son argent : Vbiestthe- l'idolâtrie, ce qu'il y a de plus terrible, c'est qu'il

iaurus tuus, ibi est et cor tuum. [Malth. vi, 21.) Les justes n'ont qu'une crainte au monde, qui est de perdre Dieu ; l'avare ne redoute qu'une chose, la perte de son or. Les justes ont un très-grand respect pour Dieu, et ils croiraient commettre un grand sacrilège de le faire servir à leurs propres usages ; de même l'avare n'ose toucher à ses trésors, il les regarde comme un dieu qui lui crie : Noli me tanière. {Joan.xx, 17.)

Enfin le plus grand de tous les devoirs que les justes rendent à Dieu, c'est le sacrifice qu'ils hjj offrent tant de leur corps que de leur âme; de leur corps, par les austérités qu'ils lui font souffrir; de leur âme, par l'obéissance et par les autres vertus qui la détruisent dans sa propre liberté pour la soumettre à celle de Dieu. C'est le même sacrifice que l'avare fait à son argent. Et

est irrémissible et presque impossible à guérir. Nulbis vilis despe(;!tusque videatur hic morbus, dit Cassien, qui sicut potest facile declinari, ita si quemquam possederit, ad sanctitatis remédia vix pervenire concedit. Hœc est, dit saint Bernard, quœ non recipit disciplinam, curari renuit, medelam non sustinet; vulnus pessinium quod et summis saltem digitis patitur attrectari. C'est un vice qu'aucun homme ne peut guérir. On peut, avec la grâce, convertir d'autres pécheurs ; mais un avare, il n'y a que la main toute-puissante de Dieu qui puisse le changer : Summis digitis patitur attrectari. Or je tire cette difficulté, pour ne pas dire impossibilité de conversion, du côté de la passion et du côté de la pénitence. Du côté des richesses, ce sont des liens qui tiennent tellement serrés, qu'on ne peut s'en débarrasser : Qui volunt divites fieri, incidiint in laqueum diaboli.

voilà pourquoi le Sage a dit qu'il n'y avait rien de (/ Tim. m, 7.) Les richesses sont les lacets du dia-

plus cruel et de plus méchant que l'avare : Avaro %ihil iniquius est ; il en ajoute la raison, nam et animam suam venalem liabet {Eccli. x, 1*0), parce qu'il vend son âme et la sacrifie à l'idole de son argent : et vous remarquerez que par ce mot son âme, on entend son repos, sa santé, son plaisir , son honneur, sa vie, sa conscience, et même son salut. L'avare sacrifie tout cela pour avoir de l'argent. Car toutes les passions cèdent à l'avarice comme à la maîtresse de toutes les autres. Ce qui est plus que tout cela, c'est qu'il sacrifie Dieu même. Il l'ancanlil dans son coeur pour y placer l'amour de l'or cl

ble, et des lacets dont on ne peut se dépêtrer, dit un saint Père, laqueus inexlricabilis. C'est une glu, dit saint Augustin : Amor terrenorum viscus est pennarum spirilualium ; or, comme un oiseau pris dans un filet ou par la glu ne peut plus voler, il en est de même de l'avare. Voulez-vous le voir dans un exemple de l'Ecriture sainte, voyez ce jeune homme de l'tvangile, dont il est dit qu'il ne put se résoudre au détachement dont lui parlait Notre-Seigneur : Abiit Iristis, quoniam multas habebat possessiones {Mattli. XIX, 22) ; et Nolrc-Scigncur prenant de là occasion de faire voir combien les richesses sont un

de l'argent. C'est saint Augustin qui le dit : il fait grand obstacle au salut, il s'écrie : Quam difficile

bien pis que ceux qui mirent l'arche avec l'idole de Dagon ; car l'arche ayant été mise auprès de celte idole, elle la renversa et la brisa entièrement par deux fois différentes ; mais dans le cœur de l'avare on y voit non pas l'arche, mais le Créateur du ciel et de la terre, non pas seulement auprès de l'idole de l'avarice, mais, ce qui est plus indigne, on le voilà ses pieds; on voit l'avarice triomphant de Dieu même et qui lui ravit les hon'.mages dus à la Divinité ! .\usbi saint Cvrille assure que l'avarice c&l une

qui pecunias habent intrabunt in regnum cœlorum ! {Marc. X, 23.) De quels riches parle Noire-Seigneur ? parle-t-il de ces bienheureux riches qui se servent de leurs richesses pour s'en acquérir d'éternplles dans le ciel? Point du tout : Divitiœ sapienlmn corona eorum. {Prov. xiv, 24.) Parle-t-il aussi de ces riches qui ne s'enrichissent que des biens d'autrui pnr leurs injustices? Nullement, puisque celui à l'occasion duquel il dit ces paroles avait gardé les commandements de Dicg depuis sa jeunesse. Donc

ENTRETIENS ECCLESIASTIQUES

il parle des riches avares qui ont le cœur dans leurs richesses, et il veut montrer par là que les riches^ ses possédées avec attache sont un grand obstacle à la conversion et au salut. Il n'est pas défendu d'en avoir, mais d'y attacher son cœur : Divitiœ si affluant, notite cor apponere. [Psat. LXi, H.)

Le second obstacle de cette conversion est la nature de pette passion qui, comme nous avons dit, est une passion si violente, qu'elle aveugle l'esprit et captive le cœur d'une si étrange manière, qu'à moins d'un miracle de la grâce il est impossible d'en revenir, etc.

Le troisième chef d'où se tire la difficulté de la conversion dans un avare est du côté de la pénitence même. Pour mettre ceci dans son jour, je re^marque trois temps qu'il est important de ménager, et dans lesquels on a plus sujet d'espérer la conversion d'une personne. Le premier est le temps où la passion est contente et satisfaite ; le second est le temps de la vieillesse ; le troisième enfin est celui de la maladie. Ces trois temps sont extrêmement favorables pour la conversion d'un pécheur ; et il est certain que si on les ménageait comme il faut , il n'est point de pécheur qu'on ne convertît. Le temps où la passion est satisfaite est fort propre pour cela; car parlez de conversion à un jeune homme dans l'ardeur de sa passion, il s'en moquera : ce n'est point le temps ; attendez que le feu de sa passion soit dissipé, que quelque disgrâce lui soit arrivée, et vous le verrez se rendre à vos représentations. Le temps de la vieillesse est aussi un temps propre pour h conversion; car alors les passions n'étant plus si vives, les forces n'étant plus si vigoureuses, il est moins difficile de quitter ce dont on se voit abandonné le premier. Enfin le temps de la maladie est aussi très-propre pour la conversion ; lorsqu'on se voit réduit à l'extrémité, qu'on se voit sur le point de paraître devant Dieu, on revient à soi et l'on change. Il est donc vrai que ces trois temps sont très-favorables pour la conversion , et que si une personne ne se convertit pas dans l'un de ces trois temps, on ne doit pas en espérer grand'chose. Cela est vrai dans tous les autres vices, mais non pas dans celui dont nous parlons, c'est-à-dire dans l'avarice. Car il n'y a aucun de ces trois temps où la passion soit satisfaite : 1° celui où l'avare aura fait quelque gain considérable, et qu'on lui aura apporté quelque grande somme, (jui est le temps où il semble que son avarice devrait être contente, puisqu'elle a ce qu'elle souhaite, c'est dans ce temps-là même que son avarice est plus enragée et qu'elle nourrit de plus fortes résolutions d'en amasser davantage.

2° Le temps de la vieillesse n'est pas plus propre à la conversion d'un avare ; car ce temps qui affaiblit toutes les autres passions augmente au contraire celle-ci : Omnia vitia, dit saint Augustin, senescunt; tola avarilia in sene juvenescii. On ne saurait en donner d'autre raison, si ce n'est l'aveuglement prodigieui que cette passion jette dans l'esprit, faisant

voir les richesses comme l'unique bien qu'il y a au monde le plus à souhaiter. On peut dire néanmoins que le vieillard se voyant incapable d'acquérir dorénavant du bien , n'ayant ni les forces ni la vigueur pour cela, et craignant d'ailleurs que quehpie chose ne lui manque, c'est ce qui fait qu'il est si attaché aux biens qu'il possède, et qu'il en souhaite davantage. Quoi qu'il en soit, il est certain , et l'expérience le fait voir, qu'il n'y a point de gens phis avares que les vieillards, et que ceux qui le sont dans leur jeunesse le sont encore plus dans leur vieillesse ; que s'ils ont quelquefois de bons mouvements, oriœ spinœ suffocaverunt itUid. (Luc. viii, 7.)

3° Enfin, le temps delà maladie n'est pas favorable pour la conversion d'un avare ; car ceux qui ont été dérèglement attachés à leurs biens pendant leur vie, le sont encore autant à leur mort. Parlez-leur, en ce temps-là, de faire pénitence, de faire une bonne disposition de leurs biens : oh non ! ils veulent avoir le plaisir de mourir avec leurs pistoles à la main; vous leur arracheriez plutôt la vie; ils meurent comme ils ont vécu. Une autre raison, c'est que nos parents ne sont pas moins avares que nous. Quand ils voient un. prêtre qui a amassé de l'argent, ils l'obsèdent jusqu'à ce qu'il soit hors d'état de faire^ un acte de justice pour disposer de ses biens; ils. empêchent qu'un homme de bien, qu'un confrère charitable ne le voie ; ils trouvent mille excuses : Monsieur dort, il repose ; et enfin ils font tant, qu'on ne lui parle point d'affaire jusqu'à ce qu'il soit tomb(> en frénésie. Ainsi ce pauvre homme meurt de la sorte avec son bien. Que devient-il? Dieu le sait. C'est donc un péché presque irrémissible, parce qu'il est presque impossible à guérir.

Pour confirmation de ceci, il faudrait que l'avare, pour faire pénitence , fît des aumônes ; mais on lui arracherait plutôt les dents que de lui faire donner cinq sous; il donnera peut-être quelques liards à> force d'être sollicité. Que s'il donne quelque somme un peu considérable, il s'en repent presque aussitôt; et pourquoi cela? C'est que l'avarice est un feu dévorant qui ne trouve jamais assez de matière , qui au contraire prend accroissement à mesure qu'on lui eu fournit : Ignis consumens nunquam dicit satis. est {Prov.xw, 16) ; c'est la soif d'un hydropique, qui s'irrite d'autant plus qu'on tâche de l'éteindre par la boisson. C'est une sangsue dont les deux filles qui la servent crient sans cesse : Apporte, apporte . Sanguisugœ duœ sunt filiœ dicentes : Afjer, affer. {Ibid., 15.)

Seconde partie. Suites funestes de l'avarice. — Pour donner quelque ordre à la confusion et au désordre que cause l'avarice dans un prêtre , voui remarquerez que toutes les obligations du prêtre se rapportent à quatre choses : 1° à l'égard de Dieu, 2° à l'égard du clergé, 3° à l'égard des peuples , et ■i° à l'égard de lui-même. Il doit à Dieu une religion souveraine ; il doit procurer l'honneur du clergé ; il doit travailler à la sanctification des peuples ; il doit, avoir soin de sa propre perfection. Or l'avarice le

rend, 1" irréligieux et infidèle à Dieu; 2" inju- 5° Un prêtre doit travailler au salut des âmes

rieux au clergé; 5° inutile et pernicieux aux peuples; en travaillant à la conversion des pécheurs et à

4* enfin cruel à lui-même. ravancemcnt des justes. Or un avare ne le fera

1° Vous savez que la première obligation d'un jamais. II se soucie fort peu du salut de ses brebis :

prêtre est celle de rendre à Dieu le culte de la reli- ISon perlinet ad eum de ovibus, quia mercenarius est.

gion, l'un intérieur, l'autre extérieur. L'intérieur {Joan. x, 13.) Il aura un soin merveilleux de tondre

consiste dans les actes de plusieurs vertus , principalement de l'adoration. Pour le culte extérieur de la religion , qui consiste dans les actions sensibles, l'avare ne s'en acquitte pas mieux que de l'intérieur, qui est contradictoirement opposé à l'avarice, puisque la religion demande principalement ses adorations pour Dieu, comme nous l'avons dit, et l'avarice né le porte qu'à l'idolâtrie. S'il fait quelque acte extérieur de religion , ce n'est que dans l'espérance de quelque gain. S'il dit la Messe , s'il confesse, s'il prêche, ce n'est que pour avoir de l'argent; en sorte qu'on peut bien lui faire la demande que Dieu fait dans son prophète Malachie : Quis est in vobis qui claudal ostia gratuito et incendat altare meum gra^ tuito? [Malacli. i, 10.) Pourquoi voit-on dans un chapitre une si grande assiduité quand la rétribution est considérable , et, au contraire , pourquoi voit-on le choeur vide lorsqu'elle est modique? Et l'on pourrait demander la même chose de bien d'autres ecclésiastiques en quelque emploi qu'ils soient. C'est que rinlérêt est l'unique motif qui fait agir, et nullement la gloire de Dieu ; de telle sorte qu'on est dans la même disposition à l'égard de nos niystères , qu'était Judas à l'égard de la personne vivante de Jésus-Christ : Quid vullis mihi dare? {Matth. XXVI, 15.)

2" Nous sommes obligés de procurer la gloire du saint clergé; car vous savez que nous avons l'honneur d'en être membres, et vous savez^ aussi que les membres doivent contribuer à la bonté et à l'honneur de tout le corps. Or y a-t-il rien de plus infâme et de plus ignominieux au saint clergé, que l'avarice? Vous savez quelle estime on a même d'un lîomme du monde qui est soupçonné d'avarice, quoiqu'ils aient tant de raison d'épargner , ayant femme et enfants ; et nonosbtant tout cela on les méprise. Or, si cela est vrai dans un laïque, combien plus dans un prêtre, qui n'a ni femme, ni enfants ! Ignominia sacerdotis, dit saint Jérôme, est propriis studerc diviliis; l'avarice du prêtre est une ignominie et une infamie qui retombe sur tout le clergé. Quel sentiment a-t-on des prêtres qui ont renoncé au siècle, quand on les voit aussi attachés aux richesses? J'ai connu un prêtre qui" faisait le sujet des divertissements et des railleries de toute une paroisse quand il y avait un baptême ou un enterrement. Bon! disait-on, voilà une bonne fortune pour M. le curé... Et si l'on ne l'a pas averti deux jours auparavant, il grondera fortement; parce que, comme un bon repas lui en épargnera trois ou quatre , il veut en être averti d'avance pour jeûner le jour précédent. Oi , je vous le demande, (|nclle estime voulez vous qu'on xi» d'un pasteur semblable?

leur laine, d'exiger avec sévérité ce qu'elles lui doivent; mais pour travailler au salut de leurs âmes, c'est la dernière de ses pensées. Il est extrêmement vigilant à recueillir ses droits, à faire cultiver une vigne , à avoir soin de sa vendange ; et il ne saurait s'occuper d'autre chose , parce qu'il ne regarde de temps utilement employé que celui qui peut satisfaire sa passion. Si vous voulez le trouver, cherchez-le dans sa cave, dans son grenier; pour l'église et le confessionnal, il ne s'y trouve guère. Que s'il travaille , ce n'est qu'auprès des riches , où il y a quelque chose à gagner ; pour les pauvres , il les néglige; il leur dit un mot en passant; mais pour eu prendre soin et leur rendre des assiduités, ce n'est que pour Monsieur et pour Madame chez qui il a entrée, chez qui il a la table ! Et encore , comment y travaille-t-il ? y cherche-t-il leur salut? Ah ! ce n'est point ce qu'il cherche: Plus invigilat, dit saint Bernard , subditorum evacuandis marstipiis quant vitiis resecandis. Ne le voit-on pas évidemment dans tant de lâches complaisances pour ces gens-là? Si je refusais l'absolution à Monsieur,... je n'aurais plus entrée chez lui. Que si quelquefois le scrupule le prend, qu'il dise quelque mot : Oh ! dit-on alors, M. le curé est fâché , il faut l'apaiser ; et pour cela on lui envoie un présent, on lui fait apprêter quelque pièce à manger , et ainsi on l'apaise , on lui impose silence tout comme on fait à l'animal qui aboie et qui menace de mordre ; on lui jette un morceau de pain et il se tait. Mordent dentibus et prœdicant pucem, dit Pierre de Blois ; et si quis non dederit qiiidpiam in ore ipsorum, suscitant super ipsum prœlium. — Aliquando, dit saint Grégoire , si pcrsona in hoc munao potens sit , ejus forsitan errata laudamus , ne, si advcrsemur, per iracundiam munus sublrahat quod impendebat.

Il est donc eertam que le pasteur avare ne cherche pas le salut des âmes, et bien loin de pouvoir dire comme le saint Apôlre : Non quœro vestra, sed vos {II Cor. xii, 14), il renverse la phrase et il peut dire, s'il ne veut pas déguiser : Non quœro vos, sed vestra. Mais enfin, quand il chercherait en eiïet leur salut et qu'il y travaillerait avec une intention sincère, quel succès y aurait-il? Et un homme- qui ne cherche que ses intérêts, quand il ferait des miracles, on ne le croira jamais, et on n'aura jaiiiai;; confiance en lui. On croira toujours que tout ce qn'il dit et ce qu'il fait n'est que pour son intérêt et arriver à ses fins. Il est donc évident qu'un pasteur avare ne peut être qu'inutile à son peuple. Ce qui est plus terrible, c'est qu'il leur est extrêmement pernicieux ; car comme il no cherche point ravancemcnt spirituel dcsjimes, il ne s'occupe qu'à cuire-

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