‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 172 sur 303 · MEDITATIONS SUR L'HUMILITE. 8SI · texte numérisé non relu

MEDITATIONS SUR L'HUMILITE. 8SI

c'est la première démarche de Jésus-Christ venant au monde, el que c'est aussi la première obligation dans le christianisme (ju'il voms impose : Primus religionis introitus, sicul in mundum primus Christi imjressus, ut quicanquc vult pie vivere, humiliter dé se scutiat. Admirez dans cette conduite de votre divin Maître le bel exemple qu'il vous donne pouf vous faire prendre de bas sentiments de vous-» même. Il ne pouvait pas lui-même s'estimer peu, eu égard à sa divine personne, étant un même Dieu avec son Père, ni par conséquent nous donnet* exemple de cette pratique ; mais il en trouve le moyen en son humanité. La force de son amour lui fait aussi rencontrer, parcelle voie, le secret de se satisfaire et de nous instruire ; et en lui faisant opérer le plus grand de ses miracles, se faisant homme, il voit dans cette humanité tirée du néant, comme le reste des créatures, de quoi honorer la grandeur de son Père, en se regardant comme un néant devant son adorable majesté, el de quoi contenter le désir qu'il a de s'abaisser. Adorez tous les sentiments du cœur de Jésus dans cette vue, car il n'y en a point qui ne mérite les vénérations de lou^ tes les créatures. Remerciez-le de s'être mis dans cet état d'abaissement, car c'est pour vous instruire qu'il s'y met ; c'est pour vous faire connaître vos obligations; c'est pour vous apprendre par son exemple ce que vous devez faire : Teneri enim vuU in vita quod exliibuit in persona. (S. Cvprun.) Rendez-lui aussi, mais du fond du cœur, les autres devoirs que vous avez accoutumé de lui rendre, puisque, plus il s'abaisse pour votre amour, plus êtesvous obligé de le reconnaître et le relever par vos hommages.

Deuxième point. Communion. — Pour vous mettre en état de vous estimer peu , el n'avoir jamais que de bas sentiments de vous-même , méditez bien les trois motifs suivants , qui vous feront connaître l'importance et la nécessité de celte pratique.

Le premier, c'est que la vérité vous y oblige ; car la vérité vous apprend que vous n'êtes par vousmême que néant et péché : Homo de suo niliil liabet nisi mendacium et peccatum. Néant dan§ l'ordre de la nature, car c'est Dieu qui vous a donné l'être ; le néant est votre origine , el de vous-même vous n'êtes rien : Qui se existimat aliquid esse , cum niJii.. sit , ipse se seducit. {Calât, vi , 3.j Pire que le néant dans l'ordre de la grâce, puisque vous êtes pécheur : or, qui dit pécheur , dit quelque chose pire que le néant , puisque le péché est un néant , mais un néant qui, dans son rien, se révolte el s'arme contre Dieu même : Nihil rebelle el in Deum armatum. Voilà au fond et en deux mots tout ce que vous êtes de vous-même. Or, dans la vérité que peuvent mériter le néant et le péché? l'oubli, le rebut, la confusion el le dernier mépris ; el voilà le premier motif qui vous doit obliger à avoir de très-bas sentiments de vous-même, la vérité : Quantum enim at

hac œstimalione dévias , tantum erras a veritate.

(S. BONAV.)

Le second motif est que , non-seulement la vérité l'exige , mais votre propre intérêt le demande ; car dans ces bas sentiments on marche en assurance, ei hors de là il est assuré qu'on s'égare et qu'on se perd. Le premier ange, dans le ciel, n'était pas si misérable que vous Têtes sur la terre ; car, quoiqu'il eùf été tiré du néant comme vous, Dieu pourtant lui avait donné un être plus excellent , un être qu'il n'avait point corrompu par le péché , et qui avait son premier lustre ; cependant, parce qu'il veut se plaire en soi-même, il s'égare ; parce qu'il veut s'estimer quelque chose , il s'écarte de la vérité et il se perd; pourquoi cela? In verilate non sletit. (Joan. viii , 44.) Voilà la cause de son malheur. David , au contraire , tout pécheur qu'il est , noirci de crimes , infâme-adultère, cruel homicide, s'abaisse en esprit, et en son cœur s'estime ce qu'il est , c'est-à-dire un misérable, prend des sentiments vils et abjects, conformes à la vérité de l'état où il se voit réduit, et Dieu lui fait miséricorde ; d'où vient cela ? il ne sort point de ce que la vérité demande, et il se fait saint. Jugez par là de l'importance de cette pratique; pesez bien ces deux exemples, et voyez si après cela il n'y va pas assez de vos intérêts de vous y rendre fidèle , et de ne sortir jamais des bas sentiments de vous-même que la vérité demande que vous ayez.

Le troisième motif qui doit encore vous obliger à vous estimer peu , c'est que sans cela, quoi [que vous fassiez, il est impossible que vous soyez véritablement humble. L'humilité ne consiste pas en paroles , ni en grimaces , ni en actions extérieures ; mais elle est au fond du cœur. On n'est pas humble pour pencher la tète, pour avoir ordinairement les yeux baissés, pour parler d'une voix humble ; on n'est pas humble pour soupirer souvent', et pour protester à chaque parole qu'on est un misérable et un pécheur : Qui ncqnitcr se humiliât, interiora ejiis plena sunt dolo. {Eccii. xix , 23.) Pour être humble, il faut de nécessité avoir de bas sentiments de soi-même dans le cœur : Humilitas est vîrltis qun liomo veracissima sui cognitione sibi ipsi vilescit. (S. Bi:iiN.) Sans cela exposez-vous, si i-vous voulez, à toutes sortes de confusions, souffrez avec joie le rebut de tous les hommes , plaisez-vous à être foulé aux pieds de tout le monde, vous ne posséderez jamais l'humilité , vous n'en aurez que l'onibre et l'apparence , et vous serez , au fond et dans la vérité , un vrai superbe. Les stoïciens et ces anciens philosophes faisaient autrefois gloire du mépris ; tout païens qu'ils étaient, ils mettaient leur joie dans les ignominies et les plus grandes confusions : c'étaient pourtant de vrais orgueilleux, et ils ont été condamnés de Dieu comme des superbes ; ils s'estimaient eux-mêmes au milieu des mépris.

Craignez que Dieu ne porte contre vous le même

jugement , car enfin vous avez peine de vous défaire de cette vaine opinion de vous-même , et , quoi qu'on vous en dise , vous croyez toujours an fond valoir quelque chose, et avoir quelque chose en vous qui mérite de l'estime. Confondez-vous-en devant Dieu ; demandez-lui pardon de tous vos sentiments passés, et priez-le de vous bien convaincre de ce que vous êtes, et de vous anéantir totalement en votre propre estime.

Troisième point. Coopération. — Tâchez de bien connaître ce que vous êtes, et demandez souvent à Notre-Seigneur, comme saint Augustin : Domine, novcrim te , noverim me. Car si vous vous connaissez bien , vous n'aurez assurément aucune peine à vous estimer peu-

2° Lorsque, dans la pensée que vous êtes bien pauvre, bien misérable, bien peu spirituel, bien faible pour tout bien , vous vous sentirez attaqué de chagrin , de tristesse et de mélancolie , comme c'est ordinaire à la nature , prenez bien garde de ne vous pas laisser aller â ces sentiments qui ne viennent que de superbe.

3° Tâchez de tirer avantage même de vos imperfections, de vos fautes, de vos infidélités et de toutes vos misères; et, au lieu de chercher à vous en excuser vous-même comme votre orgueil vous fait faire ordinairement , ou à vous arrêter aux dons de Dieu qui sont en vous, pour vous en estimer, avouez franchement et ingénument devant Dieu que vous êtes un misérable ; et tirez de là occasion de vous confier davantage en Notre-Seigneur, comme faisait r.apôtre saint Paul, à qui Notre-Seigneur dit qu'il n'était qu'un misérable qui méritait la mort, afin de l'obliger à se défier incessamment de lui-même, et de s'abandonner plus absolument à Dieu : Jn vo^ bismetipsis responsum morlis habuimus, ut no7i simus fidcntes in nobismelipsis, sed in eo qui suscitât mortuos. {II Cor. 1 , 9.) Humilitas his indiciis comprobxtur.... si Iwmo semetipsum cunctis infcriorcm , non superficie pronuntiet labiorum, sed inlimo cordis crc~ dut ajfectu. (Cassian.) Nihil Deo tam gratum quant ctim extremis peccatoribus semetipsum conriumerare, (S. Chrysost.)

l'humilité.

Du second degré de cette vertu qui est d'agir selon le» bas setitiments qu'on a de soi, et de se traiter avec mépris

Prkmier point. Adoration. — Adorez encore Notre-Seigneur non-seulement dans les bas sentiments qu'il a eus de soi-même, mais particulièrement dans la conduite rigoureuse qu'il a tenue envers lui, et le mépris avec lequel il s'est traité pendant sa vie. Non-seulement il s'est estimé le dernier de tous les hommes, et s'est mis en celte disposition devant son Père ; non-seulement il s'est mis au rang même des pécheurs, et s'est regardé copime le dernier des criminels, en se chargeant des abomi-

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nations de tout le monde ; non-seulement il s'est considéré avec joie dans cet état d'abjection, exposé à toutes sortes de croix, de confusions, de privations et de mépris ; mais encore il s'est traité luia même de la sorte : il n'a voulu pour c.ela rien posséder des biens du monde, et il a fui les honneurs, les dignités, les richesses, les plaisirs ei toutes les grandeurs ; en un mot, il s'est privé volontairement de tout, et s'est mal traité en tout, comme étant indigne d'avoir aucun bien, cl comme ne méritant en cet état que tous les maux. Adorez Notre- Seigneur dans ce traitement rigoureux et humiliant qu'il a exercé envers soi-même ; remercicz-le de l'exemple qu'il vous donne, qui contient une belle leçon de ce que vous devez faire ; et rendez lui les autres devoirs que vous avez accoutumé de lui rendre ; surtout donnez-lui votre cœur, afin qu'il le mette en état de prendre part à ses dispositions.

Deiîxième point. Communion. — Pour vous encourager à vous traiter toujours avec mépris, là- «?hez de bien peser les trois motifs suivants.

Le premier est l'exemple même de Notre-Seigneur. Vous avez vu avec quel mépris, il s'est traité pendant sa vie ; arrêtez-vous encore ur; peu à présent sur cette vue, et voyez comme il se plaît à se traiter d'une manière humiliante et sévère, nonseulement par esprit de sainteté qui le sépare de tous les biens du monde ; non-seulement par esprit de religion, qui se prive de tout pour sacrifier tout à la gloire de Dieu ; non-seulement par esprit de pénitence, qui fait embrasser ce qu'il y a de plus pénible, pour satisfaire à sa justice, mais encore par esprit d'humilité, qui fait que, dans la joie de se voir petit et abaissé, il s'est toujours traité lui-même comme ne méritant que le rebut, et n'étant que digne de mépris. Voilà l'exemple que votre Sauveur vous donne ; c'est à vous de l'approfondir et d'y penser : c'est votre chef, c'est votre modèle, c'est votre maître ; quelle confusion à un membre, de vouloir s'élever au-dessus de son chef ! quel dérèglement à une image de ne point ressembler à son original ! quelle honte à un disciple de refuser de tiarcher sur les pas de son maître ! Pensez-y donc sérieusement, et voyez si vous voudriez bien vous exposer à cette confusion, et si vous seriez en état à l'heure de la mort et au grand jour du jugement d'en soutenir le terrible reproche. C'est ce qui doit faire le sujet de votre première réllexion. La seconde réflexion qui vous doit obliger de vous traiter avec mépris, c'est la justice ; car la justice vous oblige de rendre à chacun ce qui lui appartient et ce qui lui est dû .: or vous avez vu que ce qui vous appartient est d'être néant et pécheur, et ce qui vous est dû est le rebut et le mépris ; il faut donc vous résoudre à vous traiter vous-même de la sorte, si vous voulez. satisfaire à ce que demande la justice. Ce n'est pas assez de vous plaire 'dans la vérité de votre néant, ce n'est pas assez d'en porter le juge-

ment, et de vous estimer peu ; mais il faut que vous vous fassiez justice à vous-même, si vous voulez que Notre-Seigneur s'établisse en vous, et vous rende participant de sa vie : Vivit Dontinus in veritatc et judiciu et justilia. (Jcrem. iv, 2.) Méditez bien ces trois mots du prophète, et vous ne refuserez pas de faire justice à Dieu, en vous la faisant à vous-même, et en vous traitant comme il désire, et comme vous le devez. Le troisième motif qui voua doit obliger à vous traiter avec un grand mépris, c'est que vous ne trouverez jamais de plus fort rempart contre l'esprit de superbe, et contre les attaques de ce dangereux ennemi. Avoir de bas sentiments de vous-même est un mur puissant, opposé entre vous et votre ennemi ; mais vous traiter vous-même en tout, et extérieurement même selon ces sentiments, c'est un rempart qui l'écarté absolument, et qui vous mettra entièrement hors de ses prises : Ponetur in ea murus et antemurale. {Isa. XXVI, 1.) C'est une forteresse où il ne peut avoir aucun accès ; et quand une personne est assez fidèle dans la vue de ce qu'elle est pour se traiter en tout avec le rebut et le mépris que mérite l'état de son abjection et de sa misère ; comme elle renonce à tout ce qu'il y a d'éclatant dans le siècle, qu'elle se prive de tous les biens du monde, qu'elle se prive de tous les plaisirs de la vie, dont elle se voit indigne, le démon ne trouve plus par où la prendre, lorsqu'il la trouve ainsi retranchée dans cette pratique d'humilité : Recordatio propriœ fœditatis est custos verœ humilitatis. (S. Creg.) Tunis fortitudinis a facie inimici. (PsaL lx, 4.)

Confondez-vous de n'avoir pas été fidèle à cette pratique en votre vie passée ; demandez-en pardon à Dieu, et la grâce de vous y bien assujettir à l'avenir.

Troisième point. Coopération. — Pour vous traiter dorénavant avec mépris, et entrer, comme il faut, dans cette pratique, autant que l'humilité le denjande, voyez comme on traite ordinairement les personnes que l'on méprise, afin de vous traiter vous-même de la sorte.

1° On ne leur donne pas ce qu'elles demandent, oa les rebute, on s'en moque : faites-en de même en tous ces désirs qui s'élèvent en vous pour les honneurs, les dignités, les richesses, les plaisirs et tous les biens du monde ; moquez-vous de vous-même, et refusez à la nature ce qu'elle vous demande : c'est là un bon mépris.

2° Quand on veut traiter un homme avec mépris, on ne craint point en toutes rencontres de l'exposer aux opprobres, aux ignominies et aux confusions, on se plaît à le faire servir de risée : faites-en de même à votre égard, et vous vous traiterez assurément avec un grand mépris.

3° Quand on méprise un homme, comme on ne se met guère en peine de ce qu'il dit, on ne fait point d'état de ses plaintes, on ne change pas de conduite, on ne le traite pas mieux pour ce qu'il

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Uit : ainsi, quoique la nature se plaigne, et demande plus fâcheux; il veut naître en qualité, non de sei'

quelque chose qui la relève, laissez-la dans ses abjections, el ne cherchez jamais à la retirer de cet état.

DE l'humilité.

D'une autre pratiqae du secoiid degré d'humilité; que, pour se traiter avec tout le mépris qu'exige l'humilité parfaite , il faut rechercher en tout la dernière place.

Premier point. Adoration. — Considérez que la seconde pratique où porte l'humilité parfaite est non-seulement de se traiter soi-même avec mépris, mais de porter ce mépris jusqu'au point que, nous considérant toujours les derniers de tous les hommes, nous '[prenions aussi la dernière place en toute occasion; c'est la règle que le Fils de Dieu vous en donne dans l'Evangile : Recumbe in novis- $}mo loco. {Luc. xiv, 10.) Adorez toutes les dispositions du cœur de votre divin Maître prononçant tes paroles, et vous donnant cette belle instruction. Mais adorez particulièrement les pensées et tous les desseins qu'il avait pour lors sur vous, car c'est pour vous qu'il les a dites. Remerciez-le d'avoir ainsi voulu penser à vous, et de vous avoir donné une si sainte leçon pour vous guérir de la superbe ; rendez-lui aussi vos autres devoirs dans cette vue ; surtout tenez-vous un peu à ses pieds en attention à ces mêmes paroles, pour lui demander instamment la grâce de vous en bien convaincre.

Deuxième point. Communion.— Le premier, mais le plus puissant de tous les motifs que nous pouvons prendre pour nous persuader de nous traiter selon les bas sentiments que nous devons avoir de nous-mêmes et de prendre toujours pour cela la dernière place, est l'exemple de Jésus-Christ : il est admirable, et c'est une chose surprenante, comme il a en tout été fidèle à cette pratique. Voulant se faire homme, il pouvait prendre, dès le moment de son incarnation, l'état le plus parfait de la vie humaine, en se formant un corps parfait, comme il en forma un à Adam en le créant ; mais il choisit le plus petit el le plus abject de tous les états de la vie humaine , qui est celui de l'enfance. Ayant à naître d'une mère, il en pouvait prendre une considérable dans le monde, quelque princesse, quelque souveraine, ou quelque reine; mais il choisit une l)auvre femme, de la plus basse condition, et rava- [éc jusiju'à gagner sa vie à la sueur de son front et du travail de ses mains. Ayant à s'incarner dans la Ju;lée, il pouvait choisir Jérusalem, ou quelque autre vilk; célèbre; mais il choisit la petite bourgade de Nazareth, qui était dans le dernier mépris : A Nazareth potesl aliquid boni esse? {Joan. i, ^G.) Pour naître , il choisit le lieu le plus abject d'une étable, c'est celle qu'il conseille à tous ses élus, et celle d'une caverne, qui était la retraite des bêtes, et où il pla(x> ses plus intimes : Evideutissimum clccloveut même être mis en naissant dans la crèche des rum signum, disent les saints. Ne voudriez-vous pas animaux entre un bœuf et un une ; il choisit le bien être de leur nombre ? Il ne lient qu':'» vous, la lemps, la saison, le n)ois, le moment de l'année le place vous est offerte ; vous pouvez vous mettre

gneur et de maître, mais de sujet et de vassal d'Auguste, et il veut être enrôlé comme tel sur le registre d'Auguste. Étant au monde il pouvait, aussitôt après sa naissance, prendre quelque marque de grandeur , et quelques livrées qui auraient plus de convenance avec sa dignité ; mais il ne veut que celles de pécheur et du péché, et il les prend huit jours après sa naissance en sa circoncision. Quand il est présenté au temple, il veut qu'on offre pour lui , non pas un agneau qui était l'offrande des riches et des premiers du peuple, mais deux tourterelles qui étaient l'offrande des plus pauvres. Quand il faut éviter la persécution d'Hérode, il avait cent moyens de s'en défendre ; mais il choisit le plus honteux de tous, qui est la fuite. Il se trouve ensuite au milieu des docteurs, mais comme ignorant, les interrogeant en qualité de disciple, lui qui était leur maître. Dans la maison de sa trés-sainte Mère et de saint Joseph, il prend le dernier lieu, quoique le premier lui appartînt. En son baptême, il y paraît au dernier rang, puisqu'il y veut être baptisé comme pécheur. Dans le désert, n'y est-il pas au dernier rang, puisqu'il y est entre les mains du démon qui le transporte et qui le tente ? Entre ses disciples el ses apôtres, comment y est-il? Non sicut qui recunibit, sed sicut qui ministrat. {Luc, xxii, 27.) En la Cène , ne se met-il pas à leurs pieds et aux pieds d'un démon ; l'uus ex vobis diabolus est {Joan. vi, 71) ; aux pieds du plus méchant homme qui fût sur la terre ? En vérité, n'est-ce pas là le dernier de tous les lieux? Enfin, s'il est question de pauvreté, il naît, il vit, il meurt dans la plus grande qui puisse être ; s'd est question de douleur, il souffre l'extrémité de tous les tourments les plus cruels en son corps et en son âme ; s'il est question de privations, jamais personne n'en a porté et n'en portera de semblables.

Après un tel exemple , aurez-vous encore tanc de peines à vous traiter avec mépris, et aurez-vous toujours tant d'horreur des dernières places ? Cette foule d'actions ne sera-t-elle point capable d'abaisser votre cœur que la superbe élève ! Pensez-y bien sérieusement devant Dieu, et vous en rougirez assurément de honte. Vous mettre au-dessus du Fils de Dieu, et vouloir les premières places pendant (juil ne prend que la dernière, non est discipulua super tnagistrum , ncc servus major domino sua. {Matth. X, 2-4.)

La seconde réflexion qui vous doit obliger ^ vous mettre toujours à la dernière place, est que c'est la place que Notre-Seigneur aime le plus. Vous venez de le voir par le choix particulier que lui-même en a fait en toutes choses : mais considérez encore que

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propre de l'humilité et la troisième pratique où eHe nous porte, est non-seulement de nous plaire dans la vue de notre propre abjection, et nous traiter selon cette vue ; mais encore d'être bien aise qu'elle soit connue de tout le mondo, et d'avoir de la joie et de la satisfaction de la faire paraître. Admirtr,

parmi eux, humiliez-vous et mettez-vous en toutes choses au-dessous de vos frères, c'est le moyen que Jésus vous aime ; et soyez certain que, vous tenant (idèlement en cette place , il ne manquera pas de vous dire à sa venue : Amice, ascendc siiperius ; tune erit tibi gloria coram simul discumbeiitibuS' (Luc. XIV, 10.) C'est l'assurance que vous en donne le bel exemple que Notre-Seigneur vous donne toa

l'Evangile : n'est-ce pas assez pour vous faire aimer cette place ?

La troisième réflexion qui vous doit encore fiiire aimer la dernière place, est que c'est la place la plus sûre. 1° A cause que c'est la place où Notre-Seigneur se trouve toujours ; or quelle plus grande sûreté que d'être ainsi avec Notre-Seigneur, et tout proche de lui? Ne peut-on pas bien lui dire en cet état ce que disait un prophète : Slemus simul, et quis est adversarius meus ? 2" A cause de l'abondance des grâces qu'on y reçoit ; car c'est la nature de la grâce , elle descend toujours ; comme l'eau, elle coule des montagnes, et ne s'arrête que dans les vallées et les lieux les plus bas ; c'est le privilège de la dernière place : Locus gratiœ Dei, disent les saints. 3° A cause qu'étant la place la plus basse, ou n'est point en danger de tomber ; les grandes chutes ne se font que des lieux élevés : abaissez-vous, humiliez-vous, abattez-vous contre terre, c'est le moyen de ne tomber jamais : Ilumilitas casum nescit, scit ascensum.

Demandez à Dieu cette grâce, après vous être confondu de votre vie passée, et lui avoir demandé pardon de l'aversion que vous avez toujours eue puur les dernières places.

Troisième point. Coopération. — l" Quand vous vous trouverez avec vos frères, tâchez toujours «le leur laisser ce qui est le meilleur et le plus excellent, et de prendre toujours pour vous ce qu'il y a de plus abject et de plus vil, soit pour les charges, soit pour les emplois, les» exercices, la nourriture et les autres usages et besoins de la vie.

2° Dans les occasions mêmes qui ne regardent que vous seul, et où les autres ne se trouveraient point intéressés, si vous avez le choix entre deux choses qui vous paraissent égales, accoutumez-vous à prendre celle que l'on estime le moins, et que vous croirez être la plus méprisable.

3° Pour vous rendre fidèle à ces pratiques, tâchez d'aimer, de rechercher et de désirer particulièrement, dans l'exercice des vertus, les praticpies les plus délaissées , les plus abandonnées dans le monde, et auxquelles presque personne ne pense. Sic recumbe in novissimo loco, ut cum vendit qui te invilavit, dica t tibi : Amice, ascende superius. {Luc. xiv, 10. )

DE l'humilité.

Du troisième degré d'humilité qui consiste à être bien aise que notre abjection soit connue,

Pkcmier point. Adoration. — Considérez que le

chant celle pratique, se faisant homme. Non-seulement il aime cet état d'abjection où il se voit réduit, et se plaît à se voir ainsi abaissé et anéanti ou la présence de Dieu son Père : mais sa joie est de la faire paraître; il veut que toute la terre le sacb<^, et que ses anéantissements soient connus de tout le inonde. C'est pour cela qu'il envoie ses prophètes longtemps avant sa venue, et qu'il leur enjoint de publier si hautement l'état vil où il veut se réduire ; c'est pour cela qu'il attire les mages de l'extrémilé de rOrient , pour être témoins oculaires de ses anéantissements, et en porter la nouvelle chez les gentils; c'est pour cela qu'il envoie par toute la terre ses apôtres, qui ne publient rien tant que ses abaissements : tant il aime à les faire connaître. Et de peur même qu'on ne les oublie, et que les hommes n'en perdent le souvenir, il demeure encore au milieu de son Eglise ; il veut que ce soit dans un sacrement qui, nous servant de mémoiial de ses plus grandes merveilles aussi bien que du plus précieux gage que nous ayons de son amour, nous est en même temps un mémorial continuel de ses plus profonds anéantissements et de ses plus grandes confusions. Adorez votre divin Maître danâ.eet état ; admirez l'excès de son humilité aussi bien que de son amour, et tâchez de lui rendre de cœur vos devoirs ordinaires, pour être en état lïe participer à ses dispositions.

Deuxième point. Communion. — Pour ne vous point attrister quand vos misères seront connues, pour être en état de ne point craindre qu'on les découvre, et pour vous mettre dans la disposition de les faire co-nnaître vous-même avec joie dans les occasions, considérez le grand sujet de craindre qu'a une âme qui ne peut souffrir que l'on connaisse ce qu'il y a en elle d'humiliant, et ce qui lui pourrait donner quelque mépris et quelque confusion devant le monde.

1" C'est le moyen de n'avoir jamais qu'une fausse humilité, et d'être au fond un véritable hypocrite ; car n'est-ce pas la plus réelle de toutes les hypocrisies, de ne vouloir pas paraître ce que l'on est ? Vous savez au fond que vous n'êtes qu'un misérable, que vous êtes tout rempli d'imperfections, que vous portez en vous-même un fond de corruption qui ne se peut dire, que depuis les pieds jusqu'à la tête il n'y a en vous que pourriture , et v«Uf i<e sauriez souffrir qu'on le sache? et vous devonei chagrin quand vous croyez qu'on le connaît ; et vous êtes insupportable, quand vous vous apercevez, qu'on remarque la moindre de vfls fautes ; et vous cherchez de toutes paris des excuses pour vous mettre

à couvert; et il n'y a rien que vous n'employiez, de fonctions très-saintes et très-utiles que vous ne

afin que Ton ne s'aperçoive point de votre faiblesse, pourrez vous résoudre d'entreprendre : vous le sa-

afin qu'on ait toujours bonne opinion de vous, afin vez assez par l'expérience de votre vie passée. Et

qu'on en conserve la meilleure estime. Ah I dit le quand même vous les entreprendriez, la crainte de

Fils de Dieu, malheur à vous ! vous êtes des hypocrites; pourquoi vouloir qu'on vous croie autre que vous n'êtes? Vœ vobis, hypocrilœ ! {Matlli. xxiii, 13, 14 seq. ) Pesez ce que c'est que vœ contre les hypocrites, si souvent réitéré dans l'Evangile : c'est un terrible sujet de craindre, et c'est la première réflexion qui vous doit obliger de ne plus tant vous mettre en peine pour cacher vos défauts et toutes vos faiblesses : JSe partem luam ponat cum Injpocrilis. ( Matth. xxjv, 51. )

La seconde réflexion qui vous doit donner de la joie quand le monde découvre vos faiblesses et connaît ce que vous êtes, c'est que sans cela vous ne

n'y pas réussir tiendra votre esprit dans une si grande gêne, que vous n'y aurez jamais cette liberté nécessaire pour vous en acquitter parfaitement, jusqu'à ce que vous vous mettiez fort peu en peine que l'on connaisse vos défauts. Ensuite combien en particulier de détours, d'équivoques, de déguisements et de mensonges, et combien d'artifices nous portons souvent jusqu'aux pieds de notre directeur, et jusque dans le sacré tribunal de la pénitence, pour ne vout loir pas faire connaître ce que nous sommes

Considérez un peu en détail, et examinez en particulier le sujet que vous avez de craindre sur ceci en votre vie passée. Voyez l'obligation que vous avez

serez jamais dans tout le détachement du monde que pour le présent, et combien, pour ne plus tomber

vous devez ; car savez-vous ce que demande ce détachement? deux choses : la première, que vous vous détachiez du monde ; la seconde, que le monde se détache de vous. C'est ce que l'Apôtre exprime par ces paroles : Milii mundus crucifixus est, et ego mundo. {Galat. vi, 14.) Sans cela le détachement n'est point parfait. Ce n'est pas assez que vous ayez horreur du monde, et que vous le considériez comme un maudit: il faut encore, dit saint Grégoire, que le monde ait horreur de vous, et qu'il vous considère rommc un misérable ; autrement, quoique vous l'abandonniez, il ne vous abandonnera pas ; quoique vous le fuyiez parce que vous le méprisez, il vous suivra toujours, s'il vous estime ; et ainsi vous n'en serez pas parfaitement dégagé, et il y aura toujours pour vous beaucoup à craindre ; il faut donc vous mettre en état qu'en le fuyant, il vous fuie : or quelle meilleure voie, pour en venir à bout, r/ie de ne lui pas tant cacher vos misères? C'est un coup sûr : s'il les connaissait, il aurait assurément horreur de vous ; et c'est le fondement de la joie que vous (^evez avoir que l'on connaisse ce qu'il y a en vous de plus abject et de plus vil, car c'est le moyen le plus eflicace d'achever et de rompre sans ressource avec le monde. Vous vous êtes déjà séparé de lui, et vous ne le regardez plus qu'avec éloignement ; ne voudriez-vous pas bien achever cet ouvrage? Faites qu'il se sépare de vous, et qu'il ne vous regarde plus qu'avec horreur; il ne tient qu'à vous : soyez ravi qu'il reconnaisse vos misères, et ne cherchez plus tant de voiles ni d'excuses pour lui cacher vos faiblesses. Enfin, le troisième motif qui vous doit donner de la joie quand on connaît ce qu'il y a en vous de plus ( apable de vous donner de la confusion, c'est que sans cela vous serez toujours exposé à faire mille

dans les mêmes désordres, vous devez demander à Dieu qu'il vous mette en état de ne plus vous mettre en peine, quand on connaîtra vos misères et vos faiblesses, et d'être prêt même de les publier avec joie dans les occasions.

Troisième point. Coopération. — 1° Accoutumezvous à ne parler jamais de vous avec estime et avec avantage; jamais de votre noblesse, de vos richesses, des prérogatives de votre famille ; jamais de votre esprit, de votre science, de vos talents, de vos lumières ; jamais rien de ce qui est en vous ou de ce que vous avez fait, qui pourrait donner aux autre*» bonne opinion de vous ; mais ayez toujours pour une règle inviolable de votre conduite, ou de no parler jamais de vous, ou de n'en parler jamais que lorsque vous croirez que ce que vous en direz pourr"» vous attirer quelque mépris.

2° Quand vous vous apercevrez qu'on aura remarqué en vous quelque chose d'humiliant, ne cherchez point tant de raisons, tant de prétextes pour le couvrir : allez plus simplement, et, soit pour les faiblesses qu'on aurait découvertes en vous, soit pour celles qu'on n'aurait pas encore remarquées, mais que vous craignez qu'on ne remarque, confiez-vous davantage en Notre-Scigneur : faites, ce que vous devez faire pour sa gloire, et ;.-bandonnez-lui le succès de tout le reste : Sinumopere curandtim est ut main quœ fccimus, et svoiile fatcamur, et lia'c aliis arguentibus non negemus. { S. Grec.)

3° Etablissez-vous par la vertu de la grâce et l'esprit de Notre-Scigneur dans un grand mépris des jugements du monde : Saucli 7wn Innnnna jtidicia, scd œtcrni Judicis cxamcu aspidiiut. (S. ANsr.i.M.) Et pour lors vous serez en étal de dire : Milii aulcm

fautes, et vous ne manquerez jamais de tomber dans pro viinimo cxl ut a vobis judicer, nul ub liumano

de très-grands dérèglements; car, dans la crainte qu'on ne découvre voire ignorance, qu'on ne s'aperçoive de votre pey d'esprit, qu'on ne remarque qjie vou&avez ppii dp capacité H de talents, il y a qu.inlilé de bonnes oeuvres que vous éviterez, et quantité

dir (/ Cor. iv, 3) ; et de ne plus guère vous mettre en peine qu'on vous connaisse ou qu'on ne voi^s connaisse pas. C'est la grâce que vous demanderez )nf lentement à ÎSotrc-Seigncur

845 MEDITATIONS SLR L'HUMILITE. * 816

^thDlTATION VII. blo et dans une douce Iranquillilé au milieu de tous

i)E l'humilité. les mépris ; la pénitence le requiert, qui demande

Du quatrième degré de cette vertu, qui est de se plaire que l'ignominie tombe sur le pécheur qui a été assez

insolent pour vouloir dérober à Dieu son honneur et sa gloire ; la douceur le souhaite, qui ne veut

à être traité par les autres avec viépris

Premier point. Adoration. — Admirez rexomple incomparable que Notre-Seigneur vous donne de ce quatrième degré d'humilité, et comme il a voulu toujours être traité comme le dernier des hommes , 1° par les hommes mêmes, et par des hommes pécheurs et membres de Satan, car jamais personne n'en a été traité avec tant d'ignominie et de cruauté ; 2° pat les dénions, puisque, daiisle désert, l'esprit malin l'a traité en plusieurs manières comme s'il eût été capable de toutes sortes de péchés, et même il l'a porté et transporté d'un lieu en un autre, ce qu'il n'a jamais eu permission de faire à l'égard d'aucune personne que nous sacJiions; et en sa passion, avec (juclle fureur les démons ne le traitent-ils point, lorsqli'il se soumet à leur puissance ? Hœc est fiora vestra, et potestas tenebrarum. {Luc. xxii, 53.) 3° Ce (jui est surprenant, il a été aussi traite comme le ileruier de tous les hommes par le Saint-Esprit même, duquel il est dit dans l'Evangile, qu'après que Notre-Seigneur fut baptisé, il le chassa dans le désert, comme on y chassait autrefois le bouc émissaire avec ignominie : Expulit eum Spiritus in desertum. {Marc, i, 12.) Afin que, comme il était chargé de tous nos crimes, il en portât aussi toute l'humiliation. 4° 11 a été encore ainsi traité par son Père éternel, qui, le regardant comme tenant la place de tous les pécheurs, le livre aux souffrances, aux ignominies et à la mort la plus honteuse qui ait été et qui sera jamais. Adorez Jésus-Christ dans toutes ces humiliations; rendez-lui vos plus humbles devoirs dans ses plus profonds abaissements; et surtout priez-le qu'il vous donne part à son esprit, pour vous faire aimer cet état à son exemple.

DELXitME POINT. Communioti. — Le premier motif qui vous oblige à supporter avec joie tous les mépris, c'est que les principales vertus du christianisme vous y engagent. La foi nous y oblige, car nous devons vivre selon ce qu'elle nous enseigne ; or elle nous enseigne que nous ne sommes que néant et péché ; nous devons donc non-seulement nous regarder 81 nous traiter comme tels, mais souffrir de bon cœur que les autres nous regardent et nous traitent de même. L'amour de Dieu le demande : il veut que toute créature soit oubliée, et que tout l'honneur et la gloire soient rendus à Dieu seul, et il dit sans cesse : Soli Deo honor et gloria, nabis autem confusio. [Dan. IX, 7.) L'amour du prochain le désire, puisqu'il ne peut souffrir que l'on s'aigrisse jamais pour aucune calomnie. La religion l'ordonne : elle veut que tout s'anéantisse et soit sacrifié à la gloire de Dieu ; la , justice l'exige, car elle ordonne qu'on rende à cha-. cun ce qui lui appartient: l'oubli au néant, le mépris au péché, la gloire au tout et à la sainteté. La patience le veut, qui ne doit troubler sa paix pour auj.imc confusion, et qui demeure parfaitement paisi-

être altérée par aucune sorte de mépris ; en un mot, il n'y a pas une vertu qui ne le demande. Arrêtezvous à celle où vous aurez le plus d'attrait, et vous y trouverez de quoi vous obliger à aimer le mépris. Le second motif est que vous y êtes engagé par vos principales qualités: comme créature; car vous n'avez en celte qualité que le néant, ainsi que pouvezvous attendre, que le mépris? Comme pécheur ; en cette qualité vous êtes obligé de vous voir aux pieds des démons, et rebuté de toute créature, dont vous avez abusé par vos crimes ; comme Chrétien : car c'est une des inclinations de Notre-Seigneur, dont nous avons reçu l'esprit par le baptême, et qui veut imprimer en nous ses sentiments, et particulièrement celui qu'il a pour le mépris : Hoc senti te in i'o bis quod et in Cliristo Jesu {Pliilipp. ii, 5) ; comme prêtre et victime, vous devez sacrifier en vous les désirs de la gloire, et porter la confusion pour les péchés de tout le monde, comme Notre-Seigneur avec qui vous ne devez être qu'une seule victime. Arrêtez-vous à quelqu'une de ces qualités, pour en approfondir les obligations, et vous y trouverez un second motif pour vous faire aimer le mépris, les outrages même et les calomnies qui n'auraient pas le moindre fondement.

3" Non-seulement nous sommes obligés d'aimer le mépris à cause des qualités que nous portons eu cette vie, mais encore à cause de celles que nous espérons tous en l'autre ; car nous travaillons tous pour être saints, c'est notre prétention, c'est notre grande espérance ; or, pour être saint en l'autre vie et pour être participant de cette gloire éternelle qui fait la souveraine félicité de l'homme, il faut de nécessité se résoudre à souffrir les ignominies, les confusions, les opprobres et les mépris en celle-ci , et c'est se tromper que de prétendre y arriver par d'autres voies; car c'est par là qu'ont passé tous les saints et Notre-Seigneur même, le Saint des saints, qui est venu ici-bas pour nous en apprendre le chemin. C'est le partage que Notre-Seigneur a fait entre la vie présente et la future : jamais la gloire dans toutes les deux ; si vous recherchez la gloire en cette vie, vous n'aurez en l'autre que la confusion : mais si vous ne voulez que la confusion et le mépris en partage, pour l'amour de Jésus-Christ, en cette vie, vous aurez en l'autre bonne part à sa gloire : S^ compatimvr, et conglorificabimur.{Rom. viii, i7.)Ecou. tez l'assurance que Notre-Seigneur même vous en donne : Si exprobramini in nnmine Christi, beati eritis: quoniam quod est honoris, gloriœ et virtulis De^ stiper vos requiescit. (/ Petr. iv, 1-4.) ,

Après cela, aurez-vous encore tant de peine à souffrir les calomnies, les injures et les mépris du monde? vous n'avez jamais pu vous y résoudre en

voire vie passée : confondez-vous en devant Dieu, i!t demandez-lui la grâce d'y être plusfi'dèle à l'avenir. Troisième point. Coopération. — 1° Accoutumezvous à ne vous plus tant attrister, ni à ne vous mettre point tant en peine des injures, des calomnies ou du mépris du monde ; car, enfin, que peutil faire par tous ses rebuts, ses mauvais traitements et ses mépris? Vous n'en vaudrez ni plus ni moins devant Dieu, et il vous fournit même par là une grande occasion de lui plaire et d'être saint, si vous en voulez faire un saint usage,

son Prophète : Substanlia mea lanquam niliilum ante te (Psat, xxxvui, 6) ; et qu'il s-appelle si souvent Fi/ius /jomjnjs, c'est-à-dire fils du néant. Ill'avoue par ses actions : c'est pour cela que, dans toute sa vie, vous ne verrez jamais qu'il se soit traité autrement que comme un homme de rien. Il l'avoue par ses dispositions intérieures et par tous les sentiments de son cœur ; car, connaissant clairement que son humanité, toute sacrée quelle était par l'union au Verbe, d'elle-même pourtant n'était rien , et que son Père l'ayant tirée du néant pour la ren- 2° Quand vous croirez dans quelque occasion qu'on dre dépositaire de tous les biens, elle n'était pas plus

vous méprise, tâchez de vous rappeler ce que vous êtes : cette vue vous fera connaître que vous méritez les derniers mépris, et ainsi vous ne trouverez jamais de sujet raisonnable pour vous plaindre du traitement que l'on vous fait, voyant que vous en méritez un plus sévère et plus honteux.

3° Demandez souvent à Dieu l'amour du mépris, afin que les rebuts et les confusions, au lieu de troubler votre paix et vous être un obstacle au salut, vous servent de moyen puissant, pour arriver au ciel. Calumniœ luœ perfeclissimœ laudes meœ sunt, disait saint Vincent, diacre, au préfet Dacien.

Le fondement solide et véritable de la parfaite humilité est le rien ; c'est sur quoi Dieu fonde ses grands ouvrages , et c'est sur quoi l'humilité et toutes ses pratiques sont appuyées : Qui appendit terrain super niliilum {Job xxvi, 7) ; Dieu fonde la terre sur le néant : celte terre, dit saint Bonaventure, est l'humilité ; c'est cette terre qui est promise aux débonnaires et que possèdent ceux qui sont doux ; Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. [Matth, V, 4.) C'est cette terre qui, recevant la rosée du ciel, entr'ouvre son néant et ses abîmes pour y produire le Sauveur : Rorate,cœli, desuper, et nubes pluant Ju&tum : aperiutur terra, et germinet Salvatorem. (7s«. xlv, 8.) C'est cette terre de Juda , cette terre de bénédiction qui, paraissant petite, ne laisse pas d'être très-relevée et très-considérable par les avantages qu'elle a de porter Jésus-Christ : Terra Juda, nequa quant minima csinprincipibus Juda: ex te enim exiet dux, etc. {Micli, v, 2.) L'humilité est donc cette terre bénite, mais terre qui est fondée sur le rien : Qui appendit terram supra niliilum, et voici comment : ISihil siimus, nihil liabemus, niliil pos-^ tumus, nihil valemus.

DE l'humilité.

Du premier fondement de cette vertu : Nihil sumus.

Premier point. Adoration. — Adorez Notre-Seigneur Jésus-Christ, venant au monde, et considérez comme, nonobstant ces perfections divines, ces richesses, ces grandeurs qii il possède comine Dieu, il Re reconnaît néanmoins pour un vrai néant comme homme, et avoue qu'il n'est rien selon son huma- Tiité devant la majesté de Dieu son Père. Il l'avoue rar 5«s paroles ; c'est dans cette vu« qu'il dit par

que le reste des hommes ; il était ravi d'en faire un aveu continuel dans le fond de son âme, parce qu'il voyait l'honneur qu'il rendait à Dieu par la bassesse de son néant, et par cette humble reconnaissance. Enfin, c'est encore pour rendre, par son état même et jusqu'à la consommation , un aveu de son néant plus illustre, qu'il a voulu se mettre au milieu de son Eglise, dans un sacrement où, se réduisant sous le petit point d'un accident ordinaire, c'est-à-dire au plus bas étage de l'être, et le plus proche qu'il peut du néant, il publie hautement, qu'il n'est rien devant la majesté éternelle de Dieu. Adorez les dispositions du cœur de Jésus s'anéaniissant de la sorte ; réjouissez-vous de l'honneur qu'il rend par là à la souveraine majesté, devant qui il est ravi de ne paraître rien ; rendez-lui aussi vos autres devoirs dans cette vue. Surtout priez-le de vous rendre participant de sa divine lumière, pour vous bien faire connaître votre néant, et pour en imprimer le sentiment bien avant dans votre cœur.

Deuxième point. Communion. — Pour vous bien convaincre de votre néant, et bien établir en vous cette importante vérité, que vous n'êtes rien , sur laquelle toute humilité solide et véritable doit être fondée • 1° considérez dans la vue de la foi ce que vous êtes, mais considérez-le à loisir et bien à fond, Trois paroles du Saint-Esprit dans l'Ecriture vous le découvriront. La première est celle que Dieu dit autrefois pour se faire connaître à son peuple : Ecjo sumqui sum {Exod, m, 14) :]esuis celui(iuisuis; je renferme tout l'être; il est en moi originairement et essentiellement; j'en possède toute la plénitude. A/^/t'a, dit-il à Moïse, et afin que tout le monde connaisse que c'est moi qui vous envoie, dites seulement : Celui qui est m'a envoyé : j Qui est misit me ad te. > (Ibid.) Pesez bien cette parole, elle est convaincante pour vous persuader votre néant. Car si Dieu est celui qui est, il faut par nécessité que la créature soit celle qui n'est pas ; c'est l'instruction qu'il donna luimême à nne de ses fidèles servantes : Ma fille , lui dit-il, je suis celui qui est, et lu es celle qui n'est pas. Oh ! que ce mot dit par Jésus au fond d'un cœur porte de grâce ! Ouvrez-lui le vôtre pour en recevoir limpression et les elTels. La seconde parole du Saint-Esprit, encore plus expresse, est celle qui est dans Isaie : Omnes rjentes quasi non sint, sic swil coram te : et qunv nihiluin, cl innnc rovulatœ cuut

à. {ha. \L, 17.) Pesez bien ces mots, ils vous apprendront que devant Dieu, c'esl-à-dirc selon la vérité uième, vous n'êtes rien : Quasi non siiit, sic sunt coram te. Les sens nous trompent, l'aniour-propre nous aveugle, la raison même nous déçoit : laissez toutes ces lumières errantes, arrêtez-vous à celles de la foi : elle vous crie que toute créature n'est rien ; pouvez-vous avoir de plus grandes assurances de ce que vous êtes ? La troisième parole est celle de TApôtre : elle est décisive : Qui se existimal aliquid esse, cum niliil sit, ipse seseducit. (Ga/. vi, 5i) Voyez ce que vous en pensez ; le Saint-Esprit vous dit à vous en particulier aussi bien qu'à tous les hommes en général, que, si vous croyez être quelque chose, vous vous trompez. Prenez bien garde

encore à cette parole, car assurément elle porte grâce pour abattre l'orgueil : Vox Domini confringentis ccdros. {Psal.xxwu, 5.)

Demeurez donc à présent quelque temps abaissé aux pieds de Notre-Seigneur pour en recevoir les effets, et vous verrez que le poids de son impression sudlra pour vous enfoncer jusque dans le centre de votre néant, et pour. vous mettre dans un aveu sincère et continuel, quoi que vous ayez pensé jusqu'ici, qu'au fond vous n'êtes rien.

La seconde considération est que cet aveu donne tant de joie et de consolation à une âme véritablement fidèle , que , quand elle serait quelque chose par elle-même, elle y renoncerait de tout son cœur, pour se voir anéantie, et pour ne paraître que comme un néant devant son Dieu : Et substantia mea tanquam niliiliim ante te. {Psal. xxxviii, 6.) 0 néant, que tu es doux et précieux ! oh ! que tu es aimable ! oh! que tu es délicieux pour un cœur humble! Quelle joie, ô mon âme, de bien peser en toi-même que tu n'es rien , non plus que toute créature , afin de voir ton Dieu tout seul être tout en toutes choses: Ut sit omnia in omnibus {ICor, xv, 28), et lui pouvoir dire avec un sentiment amoureux : Nonne tu qui solus es ? {Job XIV, i.) Quelle consolation de te considérer toi-même au milieu du néant où il t'a établie et fondée sur le rien : Qui appendit terram super nihiluni {Job xxvi, 7), sans pouvoir en cet état avoir d'autre soutien, d'autre appui, ni d'autre espérance qu'en la toute-puissante et toute miséricordieuse bonté de ton aimable Père! Quel comble de bonheur de te tenir ainsi anéantie dans la conviction de ce que tu es , pour recevoir en toi ce que Dieu est, et pour être dans un état que, ne pouvant rien recevoir que de lui-même , il n'y ait aussi rien en toi qu'il ne chérisse. C'est le grand privilège d'un cœur humble et anéanti sincèrement à la vue de son néant : Se atténuât ut ametur a Sponso, se évacuât ut implealur a Deo.

La troisième considération qui vous doit obliger à celle conviction sincère de votre néant, est que vous ne sauriez sortir de cette conviction, et vous persuader être quelque chose, si peu que ce soit, que vous ne vous rendiez coupable de mensonge, de larcin cl

MEDITATIONS SLU L'HUMILITE. 8:0

d'un insigne orgueil. De mensonge : car il est vrai qu'ayant été tiré du néant, vous n'êtes rien de vousmême , et que vous n'avez de votre propre que le néant : Qnid est liomo?umbra; quid est liomo? somnium, quid est liomo? cinis ac pulvis; quid est liomo? niliH. (S. EniRF.M.) De larcin : car votre être n'étant qu'une participation de l'être de Dieu, ou plutôt l'être de Dieu rendu sensible , c'est dérober à Dieu la gloire qu'il en prétend, que de vouloir vous estimer davantage. D'orgueil insupportable : car si Dieu lait un si sensible reproche à l'homme de ce que , n'étant que cendre et poussière, il est superbe : Vtquid superbit terra et cinis? {Eccli. x, 9) que ne devez-vous point craindre, quand, n'étant au fond qu'un néant infiniment au-dessous de la cendre et de la poussière, vous avez peine néanmoins à demeurer dans l'aveu et la reconnaissance decequevousêtes?EtvousêtC3 si téméraire et si présomptueux que de vous élever!

Confondez-vous de vos sentiments passés ; condamnez votre superbe , et demandez à Dieu la grâce de vous établir dans la conviction de votre néant , et que vous ne vous regardiez jamais que selon cette vue.

Troisième point. Coopération, — 1" Au lieu de tant vous amuser à votre naissance, à vos richesses, à vos talents et autres avantages, dont la pensée ne fait qu'entretenir votre orgueil, tâchez de visiter souvent le lieu véritable de votre origine, afin que, vous ressouvenant de votre néant , vous ne perdiez jamais de vue ce que vous êtes en vérité,

2° Tâchez aussi de ne plus tromper le monde , et ne cherchez plus à vouloir lui persuader que vous êtes queUjue chose , à vouloir vous établir dans son esprit , à vouloir qu'on pense à vous , qu'on vous estime et qu'on vous loue,

3° Ensevelissez dans votre néant toute reslirae, la bonne opinion et les autres sentiments de superbe qui pourront à jamais s'élever en votre cœur; et dites à Dieu avec un de ses serviteurs : Omnis œsti' matio quantulacunque minima , in vallc niliilitatis mcœ submergetur et peribit in œternum. {De imil. Christi, lib. m, cap. 8.)

0 niliil, nihil, quantum Deo displices cum inflaris! o niliil quid libi et laudi ? quid niliilo et honori ? (Alvarez.) MÉDITATION IX.

DE l'hCMILITÉ.

Du second fondement de cette vertu. Nihil habemus. Premier point. Adoration. — C'est une chose surprenante, mais bien édifiante de voir la manière dont Notre-Seigneur envisage tout ce qui est en lui comme homme, et tout ce qu'il tient delà hbéralilé de Dieu son Père. Il en a reçu des richesses ii.imenses, il est rempli de tous ses trésors, il a en lui la plénitude de ses grâces, en un mot, il n'y a point de bien qu'il ne renferme : In quo swit otnnes tliesauri sapientiœ et scientiœ Dei absconditi {Coloss. Il, 5); et cependant il ne laisse pas de se reconnaître au milieu de tous ces biens, pauvre , dépouillé de tout, et dans la dernière misère, parce que ces dons sont des faveurs de Dieu , qu'il ne doit pas s'appro-

8ol

prier , pour en rechercher sa propre gloire. C'est pour cela qu'il se considère comme mendiant devant son Père : Ego autem mendicus sum et pauper. (Psal. xxxix, 18) ; et qu'il dit par son prophète : Ego vir videns paupertatem tneam. (Thren. m, l.) C'est pour cela qu'il dit que sa doctrine n'est point la sienne , et ses paroles ne sont point de lui : Doctrina mea non est mea {Jean, vn, 16) : et sermonem quem atidislis non est meus, sed ejiis qui misit me, Patris. (Jean, xiv, 24.) C'est pour cela qu'il- dit encore qu'il ne recherche point sa propre gloire , et ([ue, s'il cherchait à se glorifier pour tout ce qui est en lui, sa gloire ne serait rien, n'étant fondée que sur le néant : Gloriam meam non quœro : si ego gloriam meam quœro , gloria mea nihil est. (Joan. viu , M.) 0 le bel exemple pour vous apprendre à ne point tirer sujet de vanité pour loul ce qui est ^n vous! ô la belle leçon pour vous bien établir dans cette importante vérité, et cette maxime fondamentale de l'humilité que vous n'avez rien en vous, dont vous puissiez vous glorifier : IS'iliil habcmus. Adorez votre divin .Maître dans ce rare exemple d'anéantissement qu'il vous donne ; remerciez-le de la bonté qu'il a de vous instruire , et du soin qu'il prend de vous fonder solidement dans cette vertu qui est si rare. Demandez-lui la grâce de bien profiler de son exemple, et de vous rendre fidèle à ses instructions, pour vous bien établir dans une humiliation parfaite. DEUxiiiME POINT. Communion. — Pour vous mettre en état de ne vous glorifier jamais pour tout ce qui est en vous, et de ne vouloir jamais être estimé pour tous les talents, tous les dons, toutes les grâces que Notre-Seigneur vous aurait donnés, ou vous pourrait donner : 1° considérez que de vousmême vous n'avez rien : Niliil liabemus. Car de vous-même vous n'êtes rien, et le néant est la seule chose que vous avez en propre, comme vous l'avez vu dans la dernière méditation ; or le néant exclut tout être et toute possession ; c'est la plus grande de toutes les pauvretés, c'est la dernière de toutes les misères. Que si cela est, et que vous en soyez bien persuadé, comment oserez-vous vous glorifier en cet état? Il n'y a que des têtes creuses, cl des cerveaux épuisés qui se remplissent ainsi de fausses imaginations, qui se glorifient de ce qu'ils n'ont pas, qui se persuadent que des principautés et des royaumes sont de leur domaine, qui s'estiment être grands seigneurs, et veulent qu'on les honore, pendant qu'au fond et dans la vérité, ils sont dans la dernière pauvreté et dans une extrême indigence. Savez-vous bien qu'il n'y a rien que Dieu haïsse plus et sur quoi son bras s'appesantisse davantage que sur un pauvre qui est superbe? Très species audivit anima mea, et aggravor vnide animœ iltorum : l'aupcrcm superhum. Voyez donc où vous en êtes, < ar il n'y a point de niendiaiil, pour misérable 'ju'il puisse être, qui ne soit riche et bien à son aise, à l'égard de votre fond cl de ce que vous avez de vous-mCme.

Savez-vous bien que cela est si odieux et si insupportable à Noire-Seigneur, qu'il déclare dans V Apocalypse qu'il vomira celui qui, étant pauvre et misérable, sera néanmoins assez insolent, pour s'enorgueillir efese glorifier comme s'il était riche : Quia dicis quod dives sum et lucnpietatus . et tu es miser, et miser abilis, et pauper, et cœcus, et nudus, incipiam te evomere ex ore meo. (Apoc. m, 16, 17.)

Pesez bien cette menace, approfondissez celle terrible malédiction, lâchez d'en pénétrer les effroyables suites; et voyez si ce n'est pas cela même que vous avez à craindre, quand vous voulez vous glorifier, n'ayant rien de vous-même.

Le second motif qui vous doit bien empêcher de lirer vanité de ce que vous avez, est que si vous avez quelque chose depuis que vous êtes sorti du néant, vous ne l'avez que par emprunt : en sorte que, pour paraître en ce monde au rang des créatures. Dieu vous a prêté votre âme, votre corps, et tout ce que vous avez, sans exception d'un seul cheveu ; et dans la nature aussi bien que dans la grâce, tout est à lui seul, et il n'y a rien qui, au fond et à parler selon la foi, vous appartienne. Cela étant, quelle extravagance de vous glorifier en ce que vous avez? Quid habesquod non acccpisti? Si autem accepisti, quid yloriaris quasi 7ion acceperis? (I Cor. iv, 7.) Omnia mutuata sunl : non ergo licet ex corum possessione superbire. Il n'y a que les fous qui veulent qu'on les estime pour les habits qu'on leu»" prêle, et que tout le monde sait ne leur appartenir aucunement. Ce que vous avez vous sera bientôt redemandé avec usure : ce sont les biens de votre maître, dont vous n'êtes que l'économe, œconomi Dei, et dont vous serez obligé de lui rendre un bon compte ; ce sont des talents qu'il vous donne pour faire profiler, et les lui remettre fidèlement entre les mains. Quelle folie donc de vouloir qu'on vous en eslirtie comme s'ils étaient à vous, au lieu de penser au compte que vous en devez rendre? Aliéna sunt quœ postmodum repetcntur : unde cogitandum potius quoniodo reddilionis tcmpore repetentnr. Tatenla sunt ad negotiandum data, et in hora mortis cum emolumento et usura rcpetenda. Quœ dementia erit ad onus reddendœ rationis efferri, et ex beneficiis gratis acceptis in vilium clationis incidere? (Alvarez.)

Le troisième motif qui vous doit empêcher de vous glorifier en ce que vous avez, c'est que nonseulement vous n'avez rien de vous-même, nonseulement ce que vous avez n'est pas â vous ; mais, quand il serait à vous, vous ne l'avez qu'à condition que vous vous en servirez uni(|uement pour la gloire de Dieu, et nullement pour la vôtre. Si donc vous vous en servez pour être eslinié davantage, cl si vous vous en glorifiez vous-même, vous abusez des dons de Dieu en faisant un loul autre usage que celui qu'il avait en vue en vous les donnant; vous tombez dans une infâme ingratitude en n'étant point fidèle à le reconnaître pour ses faveurs; vous

allei au plus liaui point d'insolence, en vous servant de SCS dons mêmes pour lui ravir sa gloire, et pour en faire une usurpation sacrilège.

Considérez bien que c'est l'outrage que vous lui faites, quand vous vous persuadez avoir quelque chose CH vous-même , dont vous pouvez tirer estime.

Voyez sur cela les grands sujets que vous avez de vous confondre pour vos dispositions passées ; demandez bien pardon à Dieu de lui avoir si souvent ravi la gloire qu'il prétendait tirer des talents qu'il vous a donnés, et d'avoir ainsi abuse -de toutes les faveurs qu'il vous a faites. Priez-le qu'il vous fasse la grâce de ne jamais vous estimer pour tout ce qui est en vous, et de ne vous en servir jamais que pour la gloire de celui qui vous le donne.

TnoisiÈME POtM. Coopération. — 1° Séparez pour nue bonne fois ce qui est précieux en vous d'avec ce qu'il y a de vil , c'est-à-dire ce que vous avez de Dieu, et ce que vous avez de vous-même, suivant le conseil que Dieu vous donne par son prophète : car si separaveris pretiosum a vili (Jer. \v, 19) , vous verrez qu'il ne vous restera plus rien pour vous en glorifier.

2° Quand vous remarquerez qu'on vous estimera pour quelque chose qui est en vous, tâchez dans ce

MEDITATIONS SLR L'HUMILITE.' 854

dans l'état de la plus grande infirmité, et dans l'impuissance la plus universelle qui se puisse rencontrer dans toute la vie de l'homme. C'est pour cela qu'étant dans un âge plus avancé , et en état d'agir par lui-même dans la voie ordinaire , il proteste hautement pendant sa vie qu'il ne peut rien faire par sa propre vertu : Non possum a me ipso aliquid facere (Joan. V, 30) , et il veut que cette protestation soit écrite dans son Evangile pour être publiée par toute la terre, afin de confondre l'orgueil de Thomnie en sa puissance, et de lui apprendre à ne se rien approprier de ce qu'il fait. C'est pour cela encore qu'après sa mort il veut toujours demeurer au milieu de son Eglise, dans le saint Sacrement, mais dans une totale impuissance , afin que, nous étant toujours présent dans cet état où il ne peut voir, ne peut entendre , ne peut parler, ne peut pas même se remuer, il nous apprît plus efficacement par son exemple jusqu'à la consommation des siècles que nous devons anéantir avec joie nos puissances et toutes nos facultés, pour rendre hommage à la toute-puissance de Dieu ; que nous devons reconnaître et publier, par l'état même de notre infirmité, que lui seul est puissant : Tu solus polcns ; et que nous ne lui serons jamais plus agréables,ni ne procurerons jamais plus avantageusement sa gloire , que

temps de faire un acte de /oi de votre néant, et quand nous renoncerons plus entièrement à la nôélevant votre cœur à Dieu, dites-lui : Non nobis, Domine , non nobis. {Psal. cxiii, 9.)

3" S'il vous arrive de vous complaire , et de vous glorifier en quelque chose , ne laissez jamais passer la journée , sans vous en humilier devant Dieu , et en faire quelque pénitence, que vous pourrez déterminer en détail, suivant l'avis de votre directeur.

DE l'humilité.

Du troisième fondement de cette vertu : Nihil possumus.

Premier point. Adoration. — Considérez le bel exemple que Notre-Seigneur vous donne venant au monde , ^pour ne vous glorifier jamais de toute la puissance qui est en vous. Il y vient avec toute l'autorité de Dieu son Père ; toute puissance lui est donnée au ciel et en la terre ; il n'y a rien qu'il ne puisse faire selon toute l'étendue de ses desseins et de ses vues; il est même, dit l'Apôtre, le seul en ce monde qui soit puissant : Tu solus potens {I Tim. VI, 15) ; et cependant il anéantit tellement cette puissance, aussi bien que ses autres perfections, en se faisant homme : Exinanivit semetipsum {Philipp. ir, 7), et la réduit extérieurement en un tel état de faiblesse, que si peu que nous y voulions faire attention, nous verrons bien comme il nous apprend à ne nous glorifier jamais en nous-mêmes, et à ne tirer aucun sujet de propre estime de toute la puissance qui pourrait être en nous. C'est pour cela (|u'il veut paraître d'abord venant suf la terre dans les premières faiblesses de rcnfancc , r 'c^l-à-dirc

tre par l'aveu sincère de notre impuissance et de notre faiblesse. Adorez votre divin Maître dans ce bel exemple , dans cette incomparable instruction qu'il vous donne , et tâchez de lui rendre du plus profond de votre cœur vos autres devoirs accoutumés.

Deuxième point. Communion. — Pour bien connaître que vous n'avez aucun sujet de vous glorifier en ce que vous pouvez, et que ce ne peut être pour vous qu'un grand sujet de vous humilier et de vous confondre , arrêtez-vous aux trois considéralions suivantes.

1° Considérez ce que vous pouvez de vous-même, et vous verrez le sujet que vous avez de vous convaincre que vous ne pouvez rien. Car il est vrai que de vous-même vous n'êtes rien , et que vous n'avez rien , et par conséquent il est très-vrai que vous ne pouvez rien : Dci est omne quod possumus : inde vivimus , inde pollemus , dit saint Cyprien. Or, si de vous-même vous ne pouvez rien, comme la foi nous l'apprend : Sine me nihil potestîs facere (Joan. XV, 5) , quel sujet pourriez-vous avoir en vousmême de vous glorifier? In millo gloriandum quod uostrum nihil est, dit encore saint Cyprien. Représentez-vous un pauvre misérable qui dort, et qui, charmé par les douceurs d'un agréable songe, s'imagine posséder quelque empire , être assis sur le trône, avoir le sceptre et la couronne, commander à un grand peuple, et jouir en paix d'une grande puissance et d'une autorité souveraine : ah ! iqnele joie pondant qu'il dort : Dormicrunl somnum suum, cl nihil invcttcruni viri divitiaruvi. (/'*«/. lxxv, <è.)

SnS OEUVRES COMPLETES DE M. TliONSON. 806

Mais quelle surprise quand on l'éveille 1 qu'il est rons-nous encore vanité de ce que nous pouvons,

honteux, quand le songe est passé, de se retrouver ou plutôt ne prendrons-nous pas, dans la vue d'une

sur son fumier et dans sa première misère ! In si grande faiblesse où nous sommes, et dans la con-

manïbus suis. C'est ainsi , ô mon âme , que les va- viction que nous ne pouvons rien de nous-mêmes ,

peurs, qui s'étaient élevées de ton orgueil, l'avaient un fondement solide pour nous anéantir sans cesse

endormie; mais à présent que les rayons de la foi devant Dieu et nous humilier devant les hommes?

viennent frapper tes yeux, et que lu l'éveilles, conçois bien que l'iniaginalion que tu pouvais quelque chose de toi-même, n'était qu'un effet de ta rêverie ; et rentre dans le premier abaissement où lu dois être dans la vue de ta réelle impuissance , et dans la conviction que de toi-même , tu ne peux rien. C'est à quoi il faut présentement que tu t'arrêtes.

La seconde considération qui vous pourra bien établir dans cette conviction, est que non-seulement vous ne pouvez rien , eu égard à ce que vous avez de votre fond, mais encore vous ne pouvez rien de voua-mêrae , eu égard à la puissance que Dieu vous donne. C'est un des grands avantages de l'homme ,

La troisième considération qui doit vous faire trouver dans votre impuissance une raison continuelle de vous humilier, est que non-seulement vous ne pouvez rien avec la puissance que Dieu vous donne sans son secours, mais encore avec ce secours vous êtes dans une faiblesse qui ne se peut dire, et qui vous doit encore donner un plus grand sujet devons confondre ; car enfin, avec toute la puissance, les assistances et les grâces très-grandes que vous avez, vous n'avez pas laissé de tomber mille et mille fois dans le péché, et d'abuser dans une infinité d'occasions de toutes ses grâces ; vous ne laissez pas d'être ébranlé par les moindres tentations, vous êtes sur le point de céder aux moindres attaques,

que d'avoir été établi comme un petit roi sur la ^^ Pl"^ petite passion vous emporte : où est votre

force? La moindre difficulté qui se rencontre dans la vertu vous arrête encore.

terre; Dieu lui a donné l'autorité sur les autres créatures, il lui a donné droit de commander aux animaux, le pouvoir de gouverner ses passions, de se conduire el se déterminer à tout ce qu'il souhaite ; mais ce pouvoir est tellement lié , tellement

Pensez-y bien, et voyez s'il se peut trouver une plus grande faiblesse que la vôtre ; confondez-vousen devant Dieu, et gémissez de ce que n'étant q'n>

dépendant et tellement faible, qu'il ne s'en servira néant et impuissance de votre fond, et le péché étant jamais , si Dieu ne le soutient, si Dieu ne le meut , survenu ensuite, qui a dévoré toute la force que

si Dieu ne concourt avec lui , et si Dieu à chaque moment ne se rend en lui le principe de son action : Quoniam ex ipso, el per ipsiim et in ipso stint omnia. {Coloss. I, 16.) Représentez-vous un sujet qui aurait reçu de son prince toutes sortes de faveurs , qui aurait été même associé à son empire et rendu participant de son autorité, mais qui, dans cet étal d'élévation serait tellement faible, qu'il ne pourrait

Dieu vous avait libéralement donnée : Comederunt alieni robiir tiium {Osée vu, 9), vous avez tant de peine à vous humilier et à vous convaincre de votre faiblesse. Demandez-en pardon à Dieu, et priez-le de vous établir si bien sur ce principe, que vous ne pouvez rien, que vous ne présumiez jamais de vos forces.

Troisième point. Coopération. — i"Pour ne point

regarder, entendre, parler, se remuer, ni faire le tomber dans le malheur de ce prince de Tyr, qui

moindre geste , ni la moindre action , si le roi ne venait lui-même le prendre pour lui ouvrir les yeux, îui desserrer les dents , lui remuer les pieds et les -aains , et lui faire faire ce qu'il aurait envie ; ne dirait-on pas que cet liomme est misérable ; que son état, tout élevé ([u'il paraît être, ne devrait donner

fut condamné à la mort parce qu'il s'était glorifié en sa force : Elevatum est cor tuum, idcirco morieris'{Ezecli. xxviii, G, 8) , demeurons toujours bien convaincus de notre faiblesse; défions-nous de nousmêmes, et ne nous appuyons jamais sur nous, en ce que nous devons faire : autrement, si nous présu-

que de la confusion , el qu'il ne serait digne que de mous, nous ne manquerons jamais de tomber. Ce mépris? Considère, ô mon âme, que c'est l'image de fut le sujet du châtiment terrible que Dieu tira de

l'état où tu es. Dieu t'a élevée par la puissance qu'il t'a donnée ; mais pourtant lu ne peux rien en aucune manière, s'il ne l'assiste, s'il ne t'aide, s'il ne le soutient, ou s'il ne le meut à cha(iue moment ; non, tu ne peux rien : pas la moindre action : Omnia opéra noslra operatus est nobis {Isa. xxvi, 12); pas la plus courte parole . iNVmo potest dicerc: Jésus , nisi in Spiritu sanclo {/ Cor. xii, 3) ; pas la moindre pensée : Non sumus snfficienlcs coyitare

David et de son peuple ; ce fut la cause de la punition redoutable d'Kzéchias; ce fut la source de lu chute de saint Pierre, et ce serait assurément lu cause de la nôtre.

2' Confions-nous uniquement en Dieu, qui csî notre lorce, el disons-lui avec le Prophète : lli in curribus el hi in equis, nosautem in nomine Domini. {Psal. XIX. 8.)'

50 Plus nous sommes faibles dans les occasions ,

aliquid ex nobis qitasi ex nobis {II Cor. m, 5); pas le plus devons-nous tâcher pour lors de nous confier

moindre petit désir du cœur : Deus qui operulur in en Noire-Seigneur ; nous nous décourageons dans

nobis velle et perficcre {Philip. 11, 13) ; pas le plus nos faiblesses, et c'est superbe, le cœur humble s y

petit dr tous les mouvements : In ipso etiim vivimus (îiicourage ; el sach;uit «lu'il n'a de force qu'en Jésus-

cl movnnur cl sumus. {Ad. xvii, 28.) Après cela lire- Christ, il dit avec L\pôtio : Ctim infirmor, Hnupo-

wns sum. {Il Cor. xii, 10.) C'est la disposition par liiulière lue vous demanderez instamment à Notre Seigneur. Libcntcr gtoriabor in infirmitatibus meis ni inhabitetin me virtus Christi. (Ibid., D.j

MEDITATION Xï.

DE l'uOIILITÉ.

Du quatrième fondement de cette vertu : Nihil valemus.

Premier point. Adoration. — Considérez que , quoiqu'il n'y ait rien en Jésus-Christ qui ne mérite de l'estime ; que tout ce qui est en sa divinité et en son humanité soit d'une valeur infinie , qu'il n'y a rien en son corps, en son âme, en ses pensées, en ses paroles et en ses actions qui ne soit relevé à cause de l'union hyposlatique, rien qui ne soit infiniment noble, et au-dessus de tout prix; il a voulu né-.mmoins être traité pendant sa vie comme s'il n'avait rien valu. C'est pour cela qu'il ne peut souffrir qu'on dise qu'il est bon pendant qu'il converse avec les hommes, et qu'il reprend celui qui l'avait appelé de la sorte : Qitid me dicis boiinm ? nemo bonus, nisi unus Deus. (Marc, x, 48.) C'est pour cela qu'il a voulu être méprisé en ses paroles, en ses œuvres, en son humanité sacrée, et en tout ce qu'il est, comme si tout cela ne valait rien et n'était d'aucun prix. C'est pour cela qu'il a voulu souffrir les plus noires calomnies qui furent jamais ; et il est même encore en un état au très-saint Sacrement, oii il est traité de la sorte par les Juifs, par les infidèles, par les hérétiques, par les libertins et par un nombre infini de Chrétiens qui le blasphèment ou qui n'en font aucun cas. Adorez votre divin Maître dans celte profonde humiliation qu'il porte pour votre amour ; étonnez-vous de le voir dans de si jirands abaissements ; remerciez-le des grâces qu'il a dessein de vous donner par cet étal, pour vous liumilier à son exemple ; rendez-lui aussi vos au- Vres devoirs dans cette vue.

Deuxième POINT. Communion. — Pour bien concevoir la vérité de cette parole : Nihil valemus, et pour bien établir en nous ce quatrième fondement de Thulailité solide, vous vous arrêterez aux trois considérations suivantes :

1° Méditez bien que toutes les choses ne valent rien que selon ce qu'elles sont, ce qu'elles ont , ou (6 qu'elles peuvent, pour devenir utiles, ou pour le (ruit qu'on en espère : c'est ce qui fait leur valeur et leur prix, et c'est le fondement raisonnable de

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