‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 18 sur 303 · ENTRETIEN VI · texte numérisé non relu

ENTRETIEN VI

De la préparation à l'oraison.

Après vous avoir parlé, dans le dernier entretien, de rexcellence de l'oraison, après vous avoir nmnti^ son importance, et pour nous acquitter de nos

DE LA PUEPARATION A L'ORAISON BS

devoirs comme Chrétiens, et pour satisfaire à nos obligationscomme ecclésiastiques : après, en un mot, vous avoir fait connaître combien elle était nécessaire pour le salut, et ainsi l'obligation que nous avions de la bien faire , il nous reste à vous décou" vrir à présent la manière de la bien faire. El pour cela je me contenterai de vous expliquer simplequer et le plus clairemenl qu'il me sera possible la méthode que nous avons accoutumé de suivre dans ce saint exercice.

Et pour commencer, d'abord vous remarquerez que nous mettons trois parties dans l'oraison , que nous appelons la première, préparation ; la seconde, corps de l'oraison ; la troisième , conclusion. C'est la division que font tous les auteurs spirituels qui parlent de ce sujet. Quand on v;cut parler à quelque prince ou h quelque seigneur, avant que de lui parler, on le salue , on ne l'aborde qu'avec respect , voilà la préparation. Ensuite on lui parle; voilà le corps de l'oraison. Enfin, quand on a tout dit, on lui fait encore la révérence et on se relire ; voilà la conclusion. Ou bien la préparation est comme l'exorde ; le corps de l'oraison est comme le gros du discours ; la conclusion est comme la péroraison : trois parties qui font toute notre méthode, et qu'il faut maintenant expliquer.

Je commence par la première qui est la préparation, et qui seule nous suffira pour cet enfrelien ; et je dis d'abord que cette préparation est absolument nécessaire pour l'oraison , mais tellement nécessaire que sans cela on n'y fera jamais de grands progrès. C'est l'avis que donne le Saint-Esprit dans Y Ecclésiastique (xviii, 23) : Ante oratiouem privpara animam tuam, et noli esse quasi homo qui tentât Deum. Préparez-vous avant <[ue de vous approcher de Dieu dans l'oraison ; si vous vous en approche/, autrement vous le teniez, et si vous le tentez, vous ne ressentirez pas son secours : mais vous ne devez attendre que la peine de votVe présomption et le châtiment de votre témérité. Approcher de Dieu eu la manière que vous ne devriez pas aborder un petit prince de la terre ! Si voirs aviez à paraître devant un prince et à lui présenter quelque requête, encore y penseriez-vous quelque temps auparavant , et dans le désir d'être souffert eh sa présence tt d'en être écouté favorablement , vous ne voudriez pas en approcher sans vous être auparavant préparé. Et pour vous présenter à Dieu , et pour paraître devant lui, et pour lui parler dans l'oraison, n'y point penser et n'y apporter aucune préparation, c'est le tenter, c'est se mettre en danger d'en être rebuté : Noli esse quasi liomo qui tentât Deum. C'est pourquoi les saints nous ont donné cet important avis : Quicunque reqi noslro assistere et colloqui proficiscimur, non impnrati cursum hune faciamus : ne forte nos absque armis et stola reijio digna conspeclaa longe conspiciens, ministris et famulis jubeat, ut vinctos nos longe a (acie sua in exsilium viiltant, uegiujcntesque et interruptas orationes nostras in {a-

5î) ŒUVRES CONNUES

ùein iiobis exjytobrent. (Ci.iM\c., De oriitioue , gracl. 2^) N'est-il pas vrai que hous ne voudrions pas ontrcprendre aucune aCFaire d'un peu de conséquence, sans nous y être auparavant préparés, et sans avoir pris quoique lenips pour y penser? Or, la plus importante affaire est celle que nous traitons dans l'oraison , c'est la gloire de Dieu, le salut de notre ime, rélernité.

Il y a plus : c'est que telle qu'est la préparation , toile voyons-nous se trouver ordinairement l'oraison. Si la préparation est fervente , l'oraison est fervente ; si la préparation est froide , l'oraison est froide; disons de même, si la préparation est nulle, l'oraison est nulle. C'est-à-dire , en un mot , qu'où il n'y a point de préparation , il n'y a point d'oraison : Quelles orantes volumus inveniri, taies nos ante orationis tempus prœparare debemus ; ex prœcedenti enim statu mens et animus in supplicatione formatur. (C\ss., collât. 9, c. 2.) Enfin, c'est que souvent toute la peine que nous avonsidans l'oraison vient du défaut de préparation , et il arrive , comme nous voyons tous les jours , dans l'ordre de la nature : la peine n'est pas à introduire une forme dans un sujet , mais à bien préparer le sujet ; par exemple à dessécher le bois cl à en ôter l'humidité, à l'échauffer, à y mettre les dispositions nécessaires ; car ensuite quand il est bien préparé, il n'y a aucune peine à y mettre le feu : ainsi en est-il de l'oraison , la grande peine est à y apporter les dispositions né- :essaires. Or, c'est ce que l'on fait dans la préparation ; il est donc important de se bien préparer, et comment?

Pour le bien connaître , il faut savoir qu'il y a trois sortes de préparations : la première que nous appelons préparation plus éloignée, qui regarde tout le temps de la vie ; la seconde, moins éloignée , qui regarde tout le temps qu'il y a depuis le soir que l'on donne le sujet de l'oraison et les premiers actes, jusqu'au lendemain matin qu'on va à l'oraison ; la troisième préparation, prochaine, qui regarde l'entrée même de l'oraison et les premiers actes que l'on commence d'y produire. La première s'occupe parliculièrcment à éloigner les obstacles qui pourraient nous empêcher de bien faire oraison ; la seconde s'occupe à préparer les choses nécessaires pour la bien faire ; la troisième commence et sert d'entrée à /oraison. De même que lorsqu'on veut parler à quelque seigneur ou à quelque prince, on écarte tout ce qui pourrait le choquer en nous, tout ce qui pourrait lui faire peine, tout ce qui pourrait faire qu'il ne nous regarderait pas de bon œil , ou qu'il n'écouterait pas nos demandes ; voilà la préparation la plus éloignée ; on pense et on fait réflexion à ce qu'on lui doit dire : c'est la préparation moins éloignée ; on .'aborde avec respect et en l'abordant on le salue , cl on commence à lui parler ; voilà la préparation pnvchaine.

El ces trois sortes de préparation nous sont trèsbien représentées dans les préparatifs que fit autre-

fois Abraham pour sacrifier sur la montagne ; ce qui est une figure d'une âme qui va sur la montagne de l'oraison pour sacrifier à Dieu : Yade in terram visionis super unum montium, dit Dieu à ce grand patriarche {Gen. xxii, 2) ; allez dans la terre de vision sur une montagne ; cette terre de vision et cette montagne n'est-ce pas l'image, l'expression d'une âme qui s'élève dans l'oraison pour y voir Dieu ? Vo~ ravit noinen loci Iwjus , Dominus videt. (Gen. xxii , 14.) L'oraison est une mont<jgne , parce que l'àme y est élevée, et c'est une terre de vision, parce que nous y voyons Dieu, et Dieu nous y voit ; il jette sur nous des regards et plus particuliers et plus amoureux. Abraham va donc dans cette terre , et monte sur cette montagne par le commandement de Dieu , mais que fait-il auparavant? Trois choses: 1° Il quitte son pays , il laisse ses domestiques ; en un mot , il écarte tout ce qui est inutile à son sacrifice , ou qui même pourrait l'empêcher de l'accomplir : Dixit ad pueros suos : Manete hic (Jbid., 5) ; c'est b préparation plus éloignée, ôter les obstacles. 2° Tklit ligna liolocausti.... portabat in manibus ignem et gladinm {Ibid.,6), il apporte ce qui est nécessaire pour l'accomplir, et pour s'en bien acquitter ; c'est la préparation moins éloignée. Enfin, Ycniens ad tocum, desuper ligna compositit... arripuit gladium... (Ibid., 10), il commence le sacrifice ; c'est la préparation prochaine , où on commence à produire les premiers actes. Trois sortes de préparations que nous mettons dans notre méthode , qui font toute l'économie du premier point, et qu'il faut maintenant vous expliquer.

1° Pour la préparation plus éloignée, je dis qu'elle regarde tout le temps de la vie, et qu'elle consiste à ôter les obstacles qui nous empêchent de bien faire oraison. Or, il yen a trois principaux : le péché , les passions, la pensée et les idées des créatures. Le péché, car il est bien difficile qu'une âme détenue dans ses liens et déprimée s'élève à Dieu pour s'entretenir familièrement avec lui. Les passions, car comment ayant l'àme troublée et inquiétée par tant de mouvements, pourrait-on prétendre à la possession de Dieu, qui ne se trouve que dans la paix? Les pensées des créatures, car enfin elles nous dissipent, elles nous distraient et ne nous permettent pas de parler à Dieu avec attention. Ces trois grands obstacles à l'oraison nous sont admirablement bien représentés dans Isaie (cap. i,ix), lorsque ce prophète , parlant aux Juifs , dit qu'ils sont dans un élat où toutes leurs oraisons seront inutiles, et que Dieu ne les écoutera point ; et pourquoi ? Entre plusieurs raisons qu'il en rapporte, il en touche trois qui sonl considérables : Conceperunt dolorem, etpepererunt iniquitatcm; pcdes corum ad malum currunt, cojitationcs corum cogitationes inutiles. (Ibid., i.) Ils ont conçu et enfanté l'iniquité, premier obstacle à l'oraison, qui faitcjue Dieu ne nous écoute pas; le péché, pcpcrcruut iniquitatem. Leurs pieds courent à la malice , les pieds de l'àme sonl les aflections, disent les

ilANUEL DU SEMIN.VRISTE. — M.

E^ints : Pes litns affectio tua. (Bkrn. , sonii. 12 in psal. xc : Qui habitat.) Euulium pedcs stint cordis affcctus. (Ai;g.) Et ces pieds qui courent h l;i malice soutles passions qui nous y portent ; siH'ond obstacle, les passions, pcdcs eorum ad inalum. Leurs pensées sont des pensées inutiles, c'est le troisième obstacle : t-ogitatioucs eorum cocjitationcs inutiles {Isa. lix, 7) ; pensées des créatures que nous envisageons, que nous regardons, que nous écoutons, et qui, remplissant notre imagination et notre esprit, nous occupent aussi inutilement , et nous ravissent l'attention nécessaire dans l'oraison.

Nous parviendrons à lever ces trois obstacles à la prière par le dégagemeift du pcciié , la mortification des passions, la garde des sens; ce sont les trois choses, qui font la préparation éloignée de l'oraison.

1" Il faut se dégager du péché ; c'est une circoncision qu'il faut nécessairement faire , dit saint Amliroise , afin d'être trouvé digne de paraître devant Dieu dans l'oraison : Ciratmcisus vitiis Dominico dignus judicatur oblutu. En effet, nous pouvons remarquer trois définitions principales, que les saints l'cres nous donnent de l'oraison : i° Ils disent que c'est une élévation do l'àme vers Dieu : Asccnsio mentis in Deum , dit saint Jean Damascène ; 2" ils l'appellent conversatio citm Deo (Grec. Nvss.) ; Sermocinatio mm Deo (Ciirvsos.) ; Familiare cum Deo coUoquium (S. Ephbem.); c'est un entrelien et un colloque de l'àme avec Dieu ; 5" Conjnnctio atqne unio liominis et Dci (Ibid.) ; c'est une union intime de l'àme avec Dieu. Ces définitions nous expriment t-out le progrès et toute l'économie de l'oraison ; ♦»dr on s'élève pour s'approcher du trône de Dieu ; y étant élevé, on lui parle ; dans cet entretien, il se fait une union intime entre Dieu et l'âme. Voilîi tout le mystère de l'oraison; or une âme qui est dans le péché, ne peut faire ces trois choses.

1° Elle ne peut s'élever à Dieu ; car le péché est comme la glu qui embarrasse les ailes de notre àme ; il ne lui laisse jamais la liberté de s'élever ; c'est une chaîne qui nous attache à la terre, il faut de nécessité la rompre pour monter vers le ciel ; c'est un poids, mais si rude, qu'au lieu de pouvoir voler en cet état, il n'y a point de créature, pour élevée qu'elle puisse être, qui ne retombe, et qui ne soit abattue par cette charge : Sicut omis grave gravatœ sunt super me. {Psal. xxxvii, 5.) Il ne faut donc point s'attendre à s'élever dans l'oraison, si l'on ne quitte le péché.

2° Mais il ne faut point aussi s'attendre à pouvoir converser et s'entretenir familièrement avec Dieu. Car tant qu'une âme est dans le péché et qu'elle ne veut pas y renoncer. Dieu ne la peut souffrir : Laboravi suslitiens, dit Dieu par son prophète {Isa. i, 1-4); sa conversation lui est insupportable; qu'elle parle. Dieu ne l'écoute pas : Peccatores Deus non audit {Joan. IX, 51) ; qu'elle prie, sa prière devient exécrable : Oratio ejus erit exsecrabilis {Prov. xxviii, 9); qu'elle s'entretienne de quelques bonnes vérités,

Page 1