DE LA PUEPARATION A L'ORAISON
Dieu lui fait des reproches : Peecatori atttein dixit Deus : Quare tu enarras justitias meas, et ùssumis leftamentum meum per es tmtvt? {Psal. xlix, i('\) Et pounjuoi? elle a le péché dans le coMir , ainsi elle ne peut pas s'entretenir avec Dieu ; elle lui est ennemie.
3" Elle ne peut s'unir à Dieu dans cet état; car comment unir la sainteté h l'impureté, la justice à l'injustice, Jésus-Christ avec Déliai? Quœ participatio, quœ societas lucis ad tenebras? quœ conventio Christi et Déliai? {II Cor. G, U, 15.) Non, il ne peut y avoir aucune société : bien moins peut-il y avoir union ; il faut donc de nécessité quitter le péché, si on veut bien faire oraison.
2" Il faut mortifier les passions, et ceci est encore e'xtraordinairement important ; car dans l'oraison ou doit contempler Dieu : or, une âme agitée des passions ne peut pas contempler Dieu, écouler Dieu, posséder Dieu. Elle ne peut pas bien contempler Dieu ; car pour bien contempler Dieu dans l'oraison, il faut qu'une âme rentre en elle-même, c'est l'avis que Notrc-Seigneur donne en saint Matthieu (vi, 6) : € Tu autem, cum oraveris, intra in cubiculum, > id est in cor, in mcnlem, dit saint Ambroise (lib. vi De sacram., cap. 5.) Or, une àme qui n'est pas dégagée des passions ne peut pas aisément pratiquer cet avis; car comment pourra-t-elle se résoudre de rentrer en elle-même? Qui non habet cor quictum, habilare m corde suo Ubenter non potest; taies foras exeitnt a se ipsis (Alcust., /71 psal. c) : il est dilficile qu'une personne qui n'a point de paix chez soi, et qui est toujours dans le trouble et dans le désordre , ne sorte souvent de la maison. Déplus, quand l'âme pourrait même en cet état rentrer et demeurer en elle pour y contempler Dieu, elle ne l'y verrait pas, parce que les brouillards des passions, qui s'élèvent sans cesse de cette basse région, l'offusquent et lui en dérobent la vue. Ses jours sont des jours d'hiver; le soleil est le même, mais on ne le voit que rarement. Ensuite, comme on ne peut rien voir dans une eau qui est trouble, ainsi ne voit-on rien dans un cœur troublé de passions ; Dieu même, pour ainsi dire, ne s'y aperçoit pas. Enfin quand même l'àme ne serait point extraordinairement troublée de passions, iwn potest mens ad conlemplandum Deum esse libéra, quœ lerrena et transitoria hujus mundi concupiscit ;'Mon potest oculus mentis videre alla, si eum claudiX pulvii terrenœ cupiditatis. (Bern., De modo bene vivendi, serm. 45.) La passion est une poussière qui nous crève les yeux.
On ne peut donc, en premier lieu, si on ne se défait de ses passions, contempler Dieu dans l'oraison, mais on ne peut, en second lieu, l'entendre dans l'oraison. Car pour cela, trois choses sort absolument nécessaires; il faut que Dieu parle, qu'on l'écoute, il faut qu'on discerne ce qu'il dit. S'il ne parle pas, ce n'est pas un colloque ; s'il parle et qu'on ne l'écoute point, c'est comme s'il ne disait mot; s'il parle et qu'on l'écoulé, mais qu'on ne dis-
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' cpmc pas or qu'il dit, nous n>n relirons pas beaucoup de fruit. Or, tout cola demande des passions mortifiées : y on in commotiotie Domi7ius, non in i^nc Domintis. {III Re(j. xix, 12.) Les passions font un bruit dans une âme qui empêche que Dieu ne parle; il veut, pour parier, que l'on soit dans le calme, la paix et le silence : Dum médium sileulium tenerent omnia, omnipotens scrmo iu»s a rcycilibus sedibus venit (Sap. XVIII, 14, 15) ; et il pratique lui-même le premier lavis que son Saint-Esprit nous donne : Vbi non est auditus, ne effundas sermonem {Ecclt. xxxii, 6) ; quand on ne léooute pas, il ne dit mot. Ajoutez que quand il parlerait, Tàme n'y fait pas attention ; car les passions la tiennent attentive aux créatures ; c'est au cœur que Dieu parie : Loquar ad cor eju.t. {Osée II, 14.) Andiam qnid loquatnr in me Daminus {Psal. Lxxxiv, 9) ; in me, c'est-à-dire que c'est au dedans qu'il parle. Or, une âme, tbns la passion cl possédée de l'amour des créatures, est toujours hors d'elle-même : ainsi elle ne peut écouter Dieu qui lui parle au dedans : i\o» audietur vox ejus foris. Enfin, quand même Dieu parlerait, et que lànie ferait attention à sa voix, on ne pourrait pas, au milieu du bruit des passions, discerner ce qu il nous dit (7 Cor, II, 14) : Animalis homo tion percipil ea quœ sunt spiritus. Comme dans une assemblée de populace mutinée, et dont le murmure et la clameur nous étourdissent et résonnent de toutes parts, nous aurions peine à discerner ce qu'on viendrait nous dire tout bas à l'oreille ; c'est ainsi que Dieu parie ; Non damabit {ha. xi.ii, 2), il parle tout bas à l'oreille : Aures tiiœ audient verbum post tergiim monentis. {Isa. XXX, 21.) Une petiie lumière en passant comme un éclair, une petite pente, voilà l'image de la parole de Dieu : or, comment discerner cette voix dans les mouvements d'une passion agitée? On ne peut donc en second lieu écouter Dieu.
En troisième lieu, on ne peut posséder ni goûter Dieu. Ce n'est pas qu'il soit nécessaire de le goûter pour le posséder, ni même que nous devions chercher aie goûter; mais pourtant comme il connaît notre faiblesse, et qu'il sait que la plupart quitteraient l'oraison, s'il ne leur donnait de temps en temps des douceurs, et s'il ne leur faisait goûter sensiblement les consolations qui s'y rencontrent : de là vient qu'il se fait de fois à autre goûter à l'âme, pour la fortifier et la soutenir dans ses faiblesses. Or, les cassions empêchent de le goûter ; et de même que le dégorgement de bile cause une certaine amertume dans notre bouche , qui fait que les viandes, même les plus délicates et les meilleures, nous paraissent amères cl nous sont à dégoût, ainsi fait la passion, elle nous dégoûte même des choses de Dieu ; et c'est pourquoi il est absolument besoin de la mortifier. Et quand une âme veut bien faire oraison et avancer dans ce saint exercice, après lui avoir donné le jiremieravisdu dégagement du péché, on lui doit ajouter ce second avis de la mortification des paiMons, et on lui doit dire avec un grand saint,
DE M. TUONSON. CV
pariant sur ce même sujet : 0 âme fidèle, tu désin s aller à loraison et t'élever sur cette montagne: Locus hic terra sancla est, solve calceamenta de pcdibiis tuis {Exod. m, 5) : déchausse-loi et dépouille-toi de tes passions : second point de notre préparation plus éloignée.
Enfin, le troisième obsinele sont les pensées et les idées des créatures, dont il faut se délivrer par la retenue et la garde de tous nos sens ; Ad istam prn'parationem occurrit , ut ait sanctiis Cregoriiis , scnsuum revocatio ub cxtcrioribns (Bonav. , Rey. noptt., cap. 2), ne forte anima qn<e soli Deo iniendit, ad plura dijfundatur ; autrement si nous leur donnons la liberté pendant le jour , et que nous nous laissions épancher sur les créatures, elles ne manqueront pas de nous occuper et distraire pendant l'oraison. Et c'est ce que tous les saints nous disent : Cum se mens ad orationem erexerit , earum rernm imagines reverbcrata patitur , quitus antea otiosa libenter premebatur, c'est une nécessité ; c'est pour cela que Cassien dit admii-ablement (Collât. 9, De oratione , c. 5, abb. Isaac.) : Quidquid ante orationis horam anima nostra conceperit , necesse est ut orantibus nobis , per indigestionem recordalio occurrat. D'où il conclut : Quales orantes voiumus inveniri , taies nos ante orationem pra'parare debemus ; ex prœcedenti enim statu mens in oratione formatur : eorum denique actnum proannbentibus nobis ad precem , verbornm vel sensuum imago prœludens.... causas prœteritas retractare, et ad priores faciet volitarc discursus. Et c'est ce que tous les saints nous disent : si nous voulons être bien attentifs à l'oraison, il faut se résoudre de vivre auparavant dans une grande retenue ; nous en avons rexpérience ; lorsque nous demeurons à la maison, et que nous sommes fidèles pendant un jour à nos exercices , avec combien de facilité faisons-nous le lendemain notre oraison ? Et au contraire quand nous sommes sortis, quelles peines , quelles distractions ! Quoi 1 nous pensons sans cesse à nous divertir , nous passerons une partie du jour à des entretiens inutiles, dans de vaines occupations, dans les compagnies, et ensuite nous penserons pouvoir bien faire oraison? les saints ne le pourraient pas. Prenez l'àme la plus élevée et la plus avancée dans l'oraison : si elle avait passé une après-dînée dans des occupations inutiles, elle ne voudrait pas le lendemain répondre de son oraison ; les plus grands saints ne le font pas, et nous croirons le pouvoir faire, nous nous trompons.
Disons donc que, pour bien faire oraison , après s'être dégage du péché et dos passions , il faut encore se dégager des pensées inutiles des créatures : Non poteris orare terrcnis ncgotiis et curis implicatus. (S. Nii,., cap. 65.) Si orare vis, répudia omnia , vt tulum possidcas. {Ibid.) Et voilà en quoi consisJo la préparation plus éloignée de l'oraison , et qui regarch; toute la vie, voilà les trois points qui îa composent.
65 MANUEL DU SEMINARISTE. —
Pour la préparation moins éloignée , nous disons qu'elle regarde le temps qu'il y a depuis celui oh l'on donne le sujet d'oraison jusqu'au lendemain matin qu'on la commence. Or nous n'avons que trois mots à vous en dire selon les trois temps qu'elle renferme. Le premier est le temps où l'on donne le sujet d'oraison ; le second est le temps qu'il y a depuis le sujet d'oraison jusqu'au lendemain matin ; le troisième est depuis le matin qu'on est éveillé jusqu'à ce qu'on commence l'oraison. Dans le premier , il faut écouter le sujet d'oraison avec attention, et lâcher de le retenir exactement. Dans le second, il faut le repasser en son esprit, ot garder un grand silence. Dans le troisième il faut, quand on sonne l'oraison, y venir avec amour et avec joie ; voilà les choses que renferme cette préparation moins éloignée.
l' Il faut écouter avec attention le sujet d'oraison quand on le doivne. Quelquefois la lâcheté ou la présomption empêchent de le bien écouter. La lâcheté: quand on est las, qu'on est assoupi. La présomption : on a bonne opinion de soi-même, et on croit que notre esprit nous fournira assez de matière ; quelquefois même, que le sujet d'oraison que l'on donne est plus commun, on se persuade que l'on trouvera de plus belles pensées. Or, il faut remédier à ces désordres, et ne manquer ja^nais, quelque pensée qui nous vienne d'ailleurs, de bien écouler le sujet que l'on nous donne; autrement, dit saint Bernard , nous ne manquerons jamais d'être distraits dans l'oraison. Quomodo cavere poterimus , ne falsa aut inania medilando, fines a sanctis Patribus constitutos transeamus, nisi prius ex lectione mit ex aiiditu fuerimus instructi? Il faut donc pour cela l'écouter. Mais il faut en l'écoulapt remarquer et tâcher de retenir particulièrement trois choses : les devoirs qu'il faudra rendre à Dieu, la vérité et les motifs dont il faudra nous convaincre, les résolutions qu'il faudra prendre. Les devoirs qu'il faudra rendre à Notre-Seigneur : et c'est pourquoi nous disons toujours en donnant le sujet d'oraison : nous adorerons telle chose en Noire-Seigneur. Les motifs dont il faudra se convaincre ; et c'est pourquoi nous disons : nous lâcherons de nous convaincre par telles et telles raisons , par tels et tels motifs. Les résolutions qu'il faudra prendre : et c'est aussi ce que nous y marquons : nous prendrons telles et telles résolutions. Écouter donc et tâcher de retenir le sujet d'oraison pendant qu'on le donne, c'est le premier point de la préparation moins éloignée.
Le repasser ensuite dans notre esprit , afin de l'imprimer dans notre mémoire, et qu'il ne s'efface pas si aisément, et pour cela garder ensuite un grand silence : Sedebilsolitarius ettaccbit. (Tliren. m, 28.) C'est ce que fait une âme qui veut s'élever audessus d'elle-même dans l'oraison : Et tacebit cl levabit se supra se. (Ibid.) C'est pourquoi les saints ont appelé ce temps, le temps du grand silence :
OEUVRES CONNUES DE M. TrONSON. I.