VI. PREPARATION A L'OR^VISON. 6C
Summum silentium (S. Bened., Reg., cap. 42) ; parce qu'on le doit observer si religieusement qu'on ne doit p;is même parler tout bas, comme on est quelquefois obligé de le faire dans les autres temps du silence : Silentium tantum est, ubi loquuntur, sed leniter, lorsqu'il y a nécessité, et encore tout bas; mais summum silentium est ubi nulla vox, nuUaque tnussitatio sonat. Dans ce temps dont nous parlons, qui est le temps du grand silence, on doit auparavant avoir mis un tel ordre à ses affaires , qu'on ne soit jamais obligé d'y parler, même tout bas, auirement nous nous dissiperions certainement ; et ces vérités que nous venons d'entendre dans le sujet d'oraison, et que nous devions conserver dans notre cœur, s'évanouiront comme un baume qui s'épanche ou qui perd son odeur, locsqu'on ouvre le vase qui le renferme. La langue, dit saint Bernard, est l'instrument le plus propre à vider notre cœur : Apdssimum vacuandi cordis instrumentum. Ainsi il faut la retenir , il ne faut point parler pour lors, si nous ne voulons perdre le sujet d'oraison que nous venons d'entendre. C'est pourquoi ne remellons jamais à ce temps aucune affaire , n'attendons point pour lors à demander nos besoins ; prévenons s'il se peut tout ce qui pourrait nous occuper; et au sortir du sujet d'oraison , au lieu de s'en aller de côté et d'autre , au lieu de s'en aller à la porte , ce qu'on ne doit jamais faire, retournons droit à notre chambre, pensant et ruminant en nous-mêmes ce que nous venons d'entendre , et imitant la sainte Vierge de laquelle il est dit : Conservabat omnia verba hœc, conferens in corde suo. {Luc. ii, 19.)
Enfln, il faut le lendemain matin, aussitôt qu'on sonne l'oraison, y venir avec amour et avec joie, pour donner le bon jour à notre Père, et recevoir ses ordres. C'est ce que font les enfants bien nés dans le monde : aussitôt qu'ils sont levés, ils vont donner le bon jour à leur père; mais comment? non point par contrainte, avec gêne et violence, mais avec tendresse, avec amour et avec joie : c'est ainsi que nous devons aller à l'oraison. Il y en a, dit saint Bonaventure {De profect., lib. v), qui n'y vont que comme des chiens que l'on mène à l'attache, quasi catuli lîgati ad stipitem, reniienti animo,\e plus tard qu'ils peuvent, avec répugnance ; il faut quasi les entraîner à l'oraison. Or ce n'est pas ainsi que doit faire un Chrétien, qui sait que l'on ne va à l'oraison que pour converser avec Jésus, et que sa conversation, comme il est dit dans la Sagesse (viii, 16), n'a rien que de charmant : Non habct amaritudinem conversalio illius, nec tœdium. comùctus illius, sed lœtitiam et qaudium. Il n'y doit jamais aller qu'avec l'amour dans son cœur el la joie dans toute son âme, et au lieu de dire, comme les lâches, lorsque l'oraison sonne : Cela est V.^.w rude, il y a bien de la peine, cette heure m'est insupportable ; il doit au contraire se reconnaître heu: reux d'être appelé pour entrer dans l'oraison, en la société de Dieu le Père et de son Fils : Ut societas
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«o«(rfl sit cum Pâtre et Filio ejus Jesu Christo,et c'est la belle pensée de saint Jean Cliniaqiie (grad. 19) : Dci amator, inox ut somts tuba; mcrepjierit, ad orationem lœtus et liilaris dicit : Euge ; euçje, negligens vero ; Vœ milii, vœ tnilii. Et voilà en quoi consiste la préparation moins éloignée, et les trois points qui la composent : écouter le sujet d'oraison quand on le donne, le repasser dans son esprit, venir avec joie et avec amour à l'oraison quand on la sonne.
Enfin, il nous reste la troisième et dernière sorte de préparation, que nous -appelons préparation prochaine, qui est celle qui sert d'entrée à l'oraison, et où l'on commence d'en produire les premiers actes. Et celle-ci est d'autant plus importante qu'elle est une partie même de l'oraison ; les autres deux sont hors de l'oraison, ce sont des préparations et dispositions à l'oraison, elles la devancent et la précèdent ; mais celle-ci fait proprement une partie de l'oraison. Or, elle consiste en trois choses : à se mettre en la présence de Dieu ; à se reconnaître indigne de paraître devant lui et d'être souffert en sa présence ; à se reconnaître même incapable de lui demander nos besoins, et de le prier comme il faut.
1° Se mettre en la présence de Dieu. C'est le pre- Dler acte qu'il faut produire, penser que Dieu est présent. Ceci est d'une extraordinaire conséquence , puisque celte pensée seule est capable d'empêcher les distractions et nos infidélités dans l'oraison ; car cette seule pensée fait souvent que toutes les créatures qui occupaient notre esprit, et qui remplissaient notre imagination, se retirent et ne paraissent plus : et de même que les eaux du Jourdain se retirèrent en la présence de l'arche, et laissèrent le passage libre aux Israélites, pour entrer dans la terre promise ; ainsi les créatures qui nous remplissent l'esprit se retirent à la seule vue de la prépence de Dieu, nous laissent en liberté pour aller à l'oraison : Quid est tibi mare quod fugisti, et tti Jordanis, quia conversus es relrorsurn? a facie Dei Israël, a facie Dei Jacob {Psal. cxni, 5, 7) ; ou bien conmie la vue fixe du soleil nous remplit tellement de lumière, que nous ne pouvons plus discerner aucun objet : ainsi cette vue attentive de Dieu présent au commencement de l'oraison fait que nous sommes aveuglés à tout le reste , et qu'ainsi nous y sommes aisément attentifs. De plus, celle présence empêche qu'on ne cède aux dillicultés (jui se renc(mtrenl, et qu'on ne se relâche dans l'oraison. Uien de difiicile à un soldat qui combat en la présence de son prince, et rien de fâcheux à un Chrétien qui sait qui; Dieu le regarde, (^est pounjuoi saint Jean Climaque (grad. 18) dit, que c'est le moyen d'être inébranlable dans l'oraison : h qui dum orat, Dca se uisistere intima cordis afjectu existimat, ut columna vcrslabil immobilis.
Eiilin, celle présence fait que toutes nos puissances et toutes nos facultés qui, pour lordinaire, c/)umic des eiif^ails. ue 'ont que perdre le temps et
badiner, rentrent toutes en leur devoir, comme des écoliei-s lorsqu'on leur dit : Voilà le maître. Si la présence de saint Bernardin eut autrefois tant de force que d obliger «es compagnons à demeurer dans la modestie, en sorte qu'ils s'arrêtaient à cette seule parole : Bernadinus adest, silete ; et s'il est dit de Job : Yidebanl me ininiici mei et abscondebantur {Job XXIX, 8), mais disonsmieux, si la face de Jésus- Christ surprend tellement les Juifs qu'ils ne peuvent l'outrager en la voyant, il faut qu'ils la couvrent ; quel effet fera sur nous la vue de la face de Dieu , c'est-à-dire sa présence? Faciès Dei, presentia Dei. (AuG.) Quœrite facicm ejus semper (Psal. civ, 4.) Il est donc très-important de se mettre en la présence de Dieu , et, pour cela , il faut faire deux actes : le premier de foi, le second d'adoration.
De foi, entrant dans une conviction, mais forte, mais puissante, de la présence de Dieu, qui nous voit, qui est présent dans le lieu où nous sommes, mais plus particulièrement dïins notre cœur. Quelques-uns se le représentent sous quelque figure sensible, et se servent de l'imagination ; mais, quoique cette manière soit utile à quelques-uns, il y a néanmoins à craindre que, dans cet effort de l'imagination, on ne se fasse bientôt mal à la tête, outre plusieurs autres inconvénients qui se rencontrent dans cette voie. C'est pouiquoi je vous donnerais volontiers cet avis que saint Nil {De orat., cap. 63), donnait à ce même sujet : Cum oras, ne figures Deum in telpso, imo accède sine materia ad expertem materiœ, et inteliiges minui laqueos adver<,arîornrri ; SI vous voulez éviter bien des embûches de l'ennemi, ne vous figurez pas Dieu sensiblement. Un acte de foi pure est suffisant, qui, sans nous représenter Dieu sous aucune forme, nous convainc pourtant trè%-fortement qu'il est présent. A cet acte de foi, il faut ajouter un acte d'adoration ; car ce serait peu que de penser seulement que Dieu es* présent, les démons dans l'enfer le pensent; ils savent que Dieu leur est présent : et cependant quoiqu'ils le sachent, quoiqu'ils y pensent, et qu'ils y pensent.dans toute l'éternité, c'est inutilement ; ce n'est donc pas assez que de penser que Dieu est présent, il faut rendre notre pensée religieuse, et pour cela l'adorer. Et ainsi, il faut un acte de foi et un acte d'adoration, pour se bien mettre en sa présence ; c'est le premier point de la préparation prochaine qui dure depuis le temps que l'on commence jusqu'au Confiteor.
2" Il faut se reconnaître indignes de paraître devant Dieu. Indignes, premièremenl comme créatures : Omnes gentcs, tanquam niliilnm antc te {Psul. XXXVIII, 6) ; c'est comme une goutte de rosée exposée au soleil, dit Isaie (xviii, 4). Indignes en second lieu comme pécheurs ; car comment un pécheur peut-il paraître devant Dieu ? ne doit-il pas craindre qu'il ne le foudroie? Or, à quelque sainteté (lue nous soyons élevés en cette vie, cependant par nous-mêmes, en noUe fond, nous sonunes pé-
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cheurs, et ainsi nous -ne devons jamais nous présenter à lui que dans celte vue : Non cnim in justificationibus prosternimns preces ante faciem luam, sed in tniserutionibus mullis. [Dan. ix, 18.) Or, dans cette vue que nous sommes si indignes de paraître devant Dieu, nous devons faire deux choses : la première, entrer dans des sentiments de confusion, de douleur, de contrition de nos péchés qui nous en rendent indignes : In secundo vcrsu, confessionem et contritionem ex intimo affectu prodcuntetn, in orationis nostrce chirographo slatunmus. C'est ce que nous ne devons jamais manquer de faire dans ce second point, dit saint Jean Climaque. (Grad. 28.) Il y a plus, quelque sainteté que nous ayons, ajoute ce saint : iVo/j confidere quantalibet mnnditia polleas, sed summa potins humilitate ad orationem attende... eliamsi totam virtulnm scalam ascendisti , tanien propter remissionem peccatorum ora, audiens de peccatoribus clamantem Paulum (/ Tim. i, 15) : Quorum primus ego sum. Détester nos crimes, renoncer à tout nous-mêmes qui ne sommes que péché, ensuite nous unir à Notre-Seigneur,en qui nous serons trouvés dignes de paraître devant Dieu ; car le Père met toute sa complaisance dans son Fils. Ainsi unis à Jésus-Christ, incorporés à Jésus-Christ comme ses membres, ne faisant avec lui qu'un seuj Fils de Dieu, entrant au moins par adoption dans sa divine filiation, nous serons soufferts en la présence de son Père, Dieu regardant en nous son Fils, nous écoutera; et comme Jacob revêtu des habits de son aîné reçut la bénédiction de son père, ainsi Dieu nous voyant revêtus delà robe de son Fils, et de son Fils bien-aimé, nous bénira. Il faut prier par désir et par amour, se donner et se Mer à Jésus, désirer d'être revêtus de Jésus : Induimini Dominum Jesum Cliristiim (Rom. xiii, i-4), et pour lors nous pourrons dire avec confiance : Averte faciem tuam a peccatis meis....{Psal.h, 11,) Respice in faciem Clirisli ttii. [Psal. lxxxiii, 10.)
Enfin après avoir ainsi reconnu notre indignité devant Dieu, et, dans cette reconnaissance, avoir renoncé à nous-mêmes et nous être donnés à Jésus- Christ, et cela depuis le Confiteor jusqu'au Veni sancte Spiritus; quelque peu de temps après, r connaître même notre incapacité , car enfin Nescimus quid petumus ; mais Spiritus postulat pro nobis. (Rom. vni, 26.) Ainsi renoncer à notre esprit qui esj, ■ empli d'aveuglement et d'erreur, invoquer sur nous e Saint-Esprit pour faire oraison, et sous sa direcâon et par sa conduite. Et voilà la manière, dit saint Nil {De orat.,r.Aç. 55 et 56) de louer Dieu plus hautement que ne peuvent faire toutes les créatures; car étant ainsi unis à Jésus-Christ, nous ne louons plus Dieu par la créature, mais c'est Dieu même qui se loue en nous. Sanclificelur nomen tmim, adveniat regnum tuum, id est, Spiritus sanctuset Filius tuus unigenitus. Et c'est là in spiritu et veritate adorare ; qui au. tem in spiritu et veritate orat, non amptius landes Dei excreaturis célébrât, sed polius ex ipso ipsnm laudat.