‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 21 sur 303 · VII. DU CORPS DE L'ORAISON · texte numérisé non relu

VII. DU CORPS DE L'ORAISON

ENTRETIEN Vil.

Du corps de l'oraison.

Dans le dernier entrelien nous vous parlâmes de la manière de bien faire oraison, et pour cet effel nous commençâmes à vous expliquer notre méthode : nous vous dîmes qu'elle était composée de trois parties qu'on appelle, la première, préparation ; la seconde, corps de l'oraison ; la troisième, conclusion. Nous nous arrêtâmes particulièrement à la première, qui est la préparation ; il nous reste à présent à vous expliquer les deux autres parties de l'oraison, le corps de l'oraison et la conclusion.

Pour le corps de l'oraison, nous pouvons dire qv', c'est ce qu'il y a de principal dans l'oraison ; car de quelque importance que soit la préparation, elle n'est que comme l'entrée et le vestibule de la maison, aussi ne s'arrêle-t-on pas longtemps ; mais le principal, c'est le corps du bâtiment, où on s'arrête, et on demeure plus longtemps. Or, ce corps do l'oraison, qui fait la seconde partie de notre méthode, est composé de trois points. Le premier, quo nous appelons adoration ; le second, communion ; le troisième, coopération. Je vous supplie d'être ici allenlifs ; car voici tout le fort de l'oraison, et ne vous étonnez pas d'abord, quoique peut-être les mots vous surprennent ; écoulez seulement l'explication que nous en donnerons, et vous verrez qu'il n'y a rien d'extraordinaire, et rien qui ne soit aussi facile que dans toutes les autres méthodes. Nous appelons le premier point adoration, parce que c'est en ce point que nous rendons principalement nos devoirs à Notre-Seigneur ; nous l'adorons, nous le louons, nous l'aimons, nous le remercions, et nous lui rendonsnos autres de • voirs. Comme l'adoration est un des premiers et principaux devoirs, elle donne son nom à ce premier point. Nous appelons le second communion, parce que dans ce second point nous attirons dans notre cœur, et faisons passer en nous ce que nous avons adoré en Notre-Seigneur. Si, par exemple, nous voulons méditer sur l'humilité : après avoir adoré Notre-Seigneur humble dans le premier point, dans le second, nous tâchons d'entrer en participation de cette vertu ; or, comme cette participation est appelée par les saints Pères communion, aussi bien que la participation au saint Sacrement, de là vient que nous appelons ce second point communion ; car nous y communions à ses vertus, à son esprit et à ses grâces, comme au saint Sacrement nous communions à son corps. Le troisième s'appelle coopération, parce que c'est en ce point que, répondant et coopérant à la grâce, l'on fait et l'on produit des résolutions de vivre à l'avenir conformément aux lumières qu'elle vient do nous donner, et l'on se détermine de les pratiquer le même jour.

Or , ces trois points sont d'une telle importance , que non-seulement ils composent le corps de l'oraison , mais qu'ils sont l'abrégé de toute la perfection chrétienne. Avoir Jésus devant les yeux, l'avoir

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dans le cœur , et Tavoir dans les mains , c'est toute h vie cli.otienne. L'avoir devant les yeux , le regardant avec respect , c'est le premier point ; dans le cœur , l'y attirant par nos désirs , c'est le second ; dans nos mains, agissant avec lui, c'est le troisième ; et c'est ce que Dieu nous voulut autrefois exprimer dans l'Ancien Testament , lorsqu'il donna la loi aux Juifs. 11 leur donna la loi , mais avec trois obligations. La première, de l'avoir toujours devant les yeux : Ennil verba liœc , et movebuntur ante oculos tuos; liyabis ea in {route.... {Deut. vi , 8.) La seconde, de la porter toujours dans le cœur : Erunt in corde tito. La troisième, de l'avoir toujours sur les mains : Ligubis ea in manibus fins. {Ibid.) D'où vient même que les Juifs , qui expliquaient cela à la lettre , écrivaient la loi sur des parchemins , qu'ils attachaient ensuite sur leurs fronts et sur leurs brasw

Or, ce que Dieu commanda autrefois dans la loi n'est qu'une ombre et une figure de ce qui se doit passer dans le christianisme ; Jésus-Christ est notre loi : Lex nostra , spirilus vitœ in Cliristo Jesu. {Rom. viii, 2.) Car, comme les Juifs lisaient dans la loi la volonté de Dieu , et ce qu'il exigeait d'eux , et ce qu'ils devaient faire , ainsi nous voyons la volonté de Dieu , et ce qu'il veut que nous fassions en Jésus- Christ : Lex scripta non atrameuto , sed Spirilu Det vivi ( II Cor. m, 3.) Or, il faut le mettre premièrement sur notre front et devant nos yeux ; et c'est ce que nons faisons dans le premier point par la considération religieuse de quelque vertu , de quelque perfection et de queique mystère que nous adorons en lui. Il faut, en second lieu, le mettre sur notre cœur , et c'est ce que nous faisons dans le second , où nous demandons que ce qui est dans son cœur passe dans le nôtre. Il faut, en troisième lieu , le mettre sur nos mains , et c'est ce que nous faisons dans le troisième, où nous prenons résolution d'agir conformément à ce qu'il demande de nous, en coopérant fidèlement aux mouvements de son esprit , et de faire ce que lui-même a fait pendant sa vie , en l'imitant dans ses actions. Et c'est ce que saint Ambroise explique divinement en. trois paroles : Sifinacnlum in (route , ut semper coufiteamur ; . voilà le premier où nous rendons à Dieu , que nous envisageons , les devoirs de la religion ; car le mot confitcri , dans l'Écriture sainte , signifie rendre à Dieu les devoirs de la religion : Confiteor tibi, Pater. Signaailum in corde ut semper diUijamus ; voilà le second. Signaculnm in bracliio ul semper opercmnr ; voilà le troisième. Ou bien, pour en avoir une plus facile intelligence, disons que ces trois points de notre méthode scmt les mêmes qui sont renfermés dans la manière d'oraison que Notre-Seigneur apprit aulrchtis à ses disciples. Pater tioster qui es in cœlis, sanctificetur nomen tinim. « Que votre nom soit sanctifié;» et nous le sanctifions par les devoirs que nous lui rendons dans le premier point. Adveniât reynum tuuin , id csl Spiritus tuus in nobis ,

disent les saints , et c'est ce que nous faisons dans le second où nous attirons son Esprit. (S. Nil., S. GitEG. Nyss. ) Fiat voluutas tua, sicut in cœlo et in terra; c'est ce que nous faisons dans le troisième, où nous prenons nos résolutions pour iious rendre fidèles à accomplir sa sainte volonté.

Expliquons plus particulièrement tous ces points. Le premier est donc l'adoration , et ce point consiste à regarder en Jésus-Christ le sujet sur lequel nous méditons. Et dans celte vue, comme elle doit toujours être religieuse , lui rendre les devoirs que la religion nous oblige à lui rendre. Par exemple, nous voulons méditer sur l'humilité, la première chose que nous devons faire, c'est de considérer Ihumililé en Noire-Seigneur, de regarder Jésus- Christ humble, et dans cette vue lui rendre nos devoirs. Il y a donc deux choses dans ce premier point à observer : regarder Jésus-Christ hun)ble, lui rendre nos devoirs dans cette vue. 1° Regarder Jésus-Christ humble ; or, il y a trois choses que nous y pouvons considérer : ou les dispositions de son cœur touchant l'humilité , ou les paroles qu'il en a dites, ou les actions qu'il en a faites; c'est ce que nous pouvons considérer sur toutes sortes de, sujets. 2° Lui rendre nos devoirs ; or, il y en a six principaux auxquels on peut ordinairement s'arrêter : adoration, admiration, louange, amour, joie , gratitude.

i" Adoration , qui est un acte par lequel , dans la vue de l'excellence et des perfections de Notre-Seigneur , nous nous abaissons , nous nous anéantissons , et nous nous tenons en respect et en révérence devant sa divine majesté, et comme Abraham, prosterné le visage contre terre en la présence de Dieu , nous reconnaissons que nous ne sommes que cendre et que poussière; que nous ne sommes que néant; en un mot, que nous ne sommes pas dignes de paraître devant une si adorable et si souveraine majesté. 2° Admiration ; c'est un acte ou un élal de l'àme surprise par la vue des grandeurs de Dieu qu'elle contemple. Elle demeure comme en suspens ; elle est dans la surprise et rétonnement ; elle est toute hors d'elle-même ; elle est dans un tel élal qu'elle ne sait que dire, tant elle est remplie» offusciuée, éblouie par l'éclat et la beauté des choses qu'elle envisage. 5" Ensuite, revenant à elle-même , elle s'épanche en mille louanges et bénédicticms, et se trouvant même trop faible pour louer Dieu , autant (lu'elle le désire, elle convie tomes les créatures de se joindre à elle et de lui aider à satisfaire à ce devoir : Dcuedicite omnin opéra Domini Domino. {Psal.i:.\\^ 22.) Maynificate Dotniniim meciim , et exallemus nomeu cjus in idipsnm. (Psal. xxxiii, 4.) 4" Après ([uoi son eteur s'épanche, el s'écoule aisément dans l'amour : Dilujam te. Domine, fortiludo niea {Psal. xvii , 2); amour divin (jui lait qu'elle désire que tout U\ monde connaisse les perfections de celui qu'elle aime; elle souhaite que tout le monde en rconnaisse le mérite; elle soupiic après

MANUEL DU SEMINARISTE. —

la gloire de son nom , et ne veut que Tacconiplissenient de sa divine volonté et de tous ses desseins ; on un mot, comme elle l'aime, elle ne peut s'empèrhor de lui souhaiter toutes sortes de biens : Amarc est velle bonum. 5° Son cœur dans ces désirs s'épanouit et se dilate , et comme elle ne souhaite que le bien de celui qu'elle aime, elle ne peut qu'elle ne se laisse aller à des sentiments extraordinaires de joie de ce que celui qu'elle aime est si parfait. 6" Et eulin elle lui rend grâces de toutes ses bontés et de tous les témoignages de son amour.

Voilà les six principaux devoirs d'inie âme religieuse, non pas qu'il soit nécessaire de les faire tous à chaque oraison , mais tantôt on peut s'arrêter aux uns , et tantôt aux autres, suivant l'attrait du Saint- Esprit, et suivant que nous nous en trouvons occupés. Que si nous méditons sur quelque mystère douloureux, comme sur la passion de Notre-Seigneur, alors on pourrait, au lieu des sentiments de joie, se laisser aller à ceux de la compassion. Et voilà ce qu'il faut faire dans ce premier point. Or, parce que nous le tenons d'une très-grande importance, et qu'on en reçoit de très-grands fruits dans l'oraison, quand on est fidèle à le bien observer, et comme il ne se trouve point dans les livres ni dans les méthodes que l'on donne ordinairement , je crois qu'il est nécessaire, avant que de passer au second point, de vous faire connaître pourquoi nous ajoutons ce premier, et ensuite le moyen de l'ajouter dans les sujets d'oraison que nous pouvons prendre dans les livres , sur quelque matière qoe ce puisse être.

Nous commençons donc le corps de notre oraison par considérer en Notre-Seigneur la vertu sur laquelle nous méditons, afin de lui rendre nos devoirs dans cette vue, et cela pour plusieurs raisons, i* Parce que Notre-Seigneur est la source de toutes les \ertus. Ainsi quand nous méditons sur quelques-unes dont nous avons besoin, nous ne saurions mieux faire que d'aller puiser en Notre-Seigneur. On ne boit jamais plus purement que quand on boit à la source ; nous allons donc d'abord à Jésus-Christ pour nous y abreuver, et pour nous remplir de la vertu sur laquelle nous méditons. 2° C'est notre original, nous en devons tracer une copie ; or, pour bien faire une copie, il faut d'abord envisager l'original. 3° Des deux fins de l'oraison que remarque TertuUien {duo oralionis officia, veneratio Dci, petitio hominis), la plus importante est de rendre à Dieu nos devoirs ; car ses intérêts nous doivent être plus chers que les nôtres. 4° Quand nous regarderions même nos intérêts, nous ne saurions prendre de voie pour avancer davantage, et faire plus de progrès dans la vertu, que de commencer toujours par cette pratique, adorer Notre-Seigneur rempli de cette vertu. C'est ce que remarque particulièrement saint Grégoire de Nysse , dans une homélie qu'il a faite de la perfection chrétienne , où , après avoir dit que toute la perfection chrétienne consiste à avoir en nous toutes les perfections de Notrc-Seigncur, il ajoute qu'il y a deux

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