ENTRETIEN VIII
De la sainte Messe.
J'ai dessein de vous parler aujourd'hui d'une action qui a toujours passé pour être la plus importante que l'on peut faire en cette vie, et qui est aussi la plus auguste et la plus noble de la religion. Elle est si excellente, dans le sentiment de tous les saints, que toutes les autres, à son égard, ne sont que comme des étoiles, dont la lumière s'éclipse, et toute la beauté disparaît aux approches du soleil. Elle est si sainte, que par elle seule Dieu reçoit plus d'honneur et de gloire que par tous les services et les hommages, que les anges et tous les saints lui ont rendus, et lui rendront dans toute l'éternilt'. Elle est si admirable, que par sa vertu le ciel s'ouvre, l'homme monte jusque dans le paradis; il entr-î dans la société des bienheureux, il perce toutes les hiérarchies des anges, il s'élève au-dessus de tous ces esprits, et pénétrant jusque dans le cœur de Dieu même, il prend le Fils de la divine dilecticn dans le sein de son Père, pour le ramener ici-bas avec tout le paradis, afin de pourvoir aux besoins de toute l'Église et à la nécessité de tous les hommes. Vous entendrez bien, par ces premiers éloges, que je veux parler du sacrifice de la sainte Messe, et de cette action toute environnée de prodiges, où Jésus-Christ, par un miracle étonnant de son amour, obéissant à la voix d'un homme, obediente Deovoci hominis, {Josuex, ii) se rend présentsurnos autels, pour être le supplément de nos devoirs envers son Père ; et vient avec toute la cour céleste, pour nous. consoler dans notre bannissement, pour nous dégager de tous nos fers, et pour nous rendre notre première liberté. C'est de cette action si pleine de prodiges et que nul esprit créé ne peut comprendre, que j'ai dessein de vous entretenir aujourd'hui ; jugez si le sujet mérite vos attentions. Je vous en dirai particulièrement deux choses : l'importance de bien faire cette action, la manière de la bien faire. Pour l'importance de bien faire cette action, je trouve trois motifs;considérables qui nous en peuvent convaincre. Le premier est son excellence que je tire de sa nature et de ce qu'elle est en elle-même. Qu'est-ce que la sainte Messe? 1° C'est un sacrifice, cela est constant ; tous les docteurs et tous les Pères de l'Église en demeurent d'accord ; il n'v a
poiiil de Catholique qui en doute, c'est un article sacrifices : car c'est l'accomplissement de tous les de foi : Si quis dixerit in Missa non offerri veriim et autres : Carnalium $acrificiorum varietate cessante^ proprium sacrificium, anathema sit, dit le concile omnes differcnlias hostiarum nm corporit et ianguide Trente ( sess. 22, can. 1 ). C'est donc un sacri- nis Domiui implct oblalio (S. Léo, serm. 8, De lice : or, qui dit sacrifice, dit l'acte le plus considé- pass. ) ; tous les autres et ceux mêmes que Dieu avait rable et le devoir le plus essentiel de la religion ; établis dans l'ancienne loi avec une si grande vacar il dit un culte qu'on ne peut rendre qu'à Dieu riété et multitude, n'étaient que pour figurer celuici, et quelque éclat qu'il leur eût voulu donner par ce grand nombre de cérémonies, qui on relevaient le mérite, ils n'étaient pourtant que pour y disposer. Ainsi, comme il est l'acbèvement et la consommation de tous les autres, il doit renfermer avec avantage la perfection dont tous les au res n'avaient que de légers traits et de très-faibles ombres, et il
seul, puisqu'il n'y a que Dieu seul à qui on peut offrir des sacrifices : Soli Deo debilim venerationis gemis. { Pétri s Cluniac. ) C'est une espèce d'honneur divin qui n'appartient qu'à Dieu ; l'offrir à un autre, sous quelque prétexte que ce puisse être, c'est une infâme idolâtrie. Qu'on rende de grands honneurs aux créatures, lorsque leur excellence le
mérite, on le peut et quelquefois on le doit; qu'on doit être autant relevé par-dessus tous, (jue la vérité
leur apporte des présents, et qu'on leur fasse des surpasse toutes les figures. C'est pourquoi il est ap-
offrandes, ce sont de légitimes reconnaissances et pelé par saint Ephrem : Sacri^cmm sMperj/Zîistre; le
quelquefois des marques de notre gratitude, auss' plus illustre de tous les sacrifices, et le plus illustre
bien que des témoignages de nos respects ; qu on leur adresse même quelque s prières, souvent elles nous sont utiles et même nécessaires dans nos misères; mais, pour le sacrifice, jamais on ne le leur offre : c'est la marque principale des honneurs divins, et de notre souveraine dépendance : Cnlliis divini, et subditi Deo animi, prœdpuum indicium ab
non-seulement de ceux qui ont été offerts, mais de ceux mêmes qui seront à jamais offerts à la divine majesté; car il n'y en aura jamais et il n'y en peut avoir de plus considérable.
Remarquez qu'il y a deux choses, particulièrement, qui i^euvent relever un sacrifice : la dignité du prêtre qui l'offre, la sainteté de la victime qui est of
ipso coustitittum. C'est un honneur souverain qu'on ferte. Or, dans le sacrifice dont nous parlons, c'est ne peut rendre qu'à une souveraine majesté, et un Dieu qui est la victime, et c'est un Dieu même
non-seulement ce culte est si relevé, qu'on ne le doit rendre qu'à Dieu seul, mais même il est le principal et le plus relevé de tous ceux qu'on lui peut rendre : car nous y faisons mieux paraître, et son domaine absolu et sa souveraine excellence, que nous ne pourrions faire par toutes les actions de notre vie. En effet, par toutes les actions de notre vie, nous pouvons bien reconnaître que Dieu est le
qui en est le prêtre. C'est un Dieu qui en est la victime, car c'est Jésus-Christ qui y est offert ; et c'est un Dieu qui en est le prêtre, car c'est Jésus- Christ même qui s'y offre: Cliristus ipse et sacerdoset sacrificium. Sacerdos magnus Clirislus, (fui victima nostra ci sacrificium est, qui offert et oblatus est. {Conc. Later. Alg., lib. x De civitatc Dci, cap. 6.) C'est Jésus-Christ, dit le concile de Trente (sess. 22, c. 2),
maître de toutes nos œuvres, que les fruits de notre qui fait encore tous les jours à l'autel ce qu'il fit au-
êlre et de notre vie, qui sont nos actions, lui ap- trefois sur le Calvaire ; In divino hoc sacrificio idem
parliennenl ; mais, par le sacrifice, nous déclarons ille Cliristus iucrueute immolatur,. qui in ara crucis
qu'il est le souverain de notre substance et de notre semelipsnm crncnte obtulit ; et una eademquc liostia.
être, et que non-seulement les revenus, mais le fonds même lui appartiennent. C'est pourquoi anciennement l'on mettait à mort l'animal que l'on difrait dans le sacrifice, et par la desiruction de la victinie qui tenait la place de l'homme, on protestait hautement que Dieu avait un domaine souverain sur la créature, qu'il était le maître absolu de 80H être et de sa vie, qu'il avait tout droit de la détruire, et aussi qu'il n'y avait rien qui fût digne de paraître devant nne si adorable majesté. Se peut-il voir un aveu plus authenlicpie de la souveraineté de Dieu, et une protestation plus niagnifi(|ue de son excellence ? C'est le privilège du sacrifice. Dire doncd'abord que la sainte Messe est un sacrifice, c'est beaucoup, prœcipuus Deilalis cullus (I'etius Cluniac. ) ; c'est le principal honneur que nous pouvons rendre à sa divinité.
Mais il y a bien plus : non-seulement la sainte Messe est un sacrifice, mais je dis, en second lieu, qjtc «,'cbt le plus illustre et le plus relevé de leus ks
idem nunc offerens sacerdotum niinisterio, qm se ipsum tune in cruce obtulit, sola offerendi ratione diversa. C'est pourquoi saint Jean Chrysostome dit (boni. 60, Ad poputum) : Qui tune ipsa fecit in illa cœna, idem ea nunc quoque facil ; nos ministrorum locum tenemus, qui vero siinclificat en et immutat, ipse est : tu vero eum videris sacerdotem ofj'erentem, non sacerdotem esse putes hoc faàeutem, sed manum Dei invisihiliter extensam. Voyez par là jusqu'où va la dignité de cette action, puisqu'il faut qu'un Dieu même en soit l'auteur, et qu'il n'y a point de créature assez forte pour la produire. Voilà l'excellence de cette action, et le premier motif de la bic» faire. Car si Dieu demandait autrefois une si giindo révérence pour les anciens sacrifices, où il n'y allait pourtant que de la mort des animaux et de l'épanchemenl de leur sang; s'il y fallait ap|)orler de si grandes dispositions; si on deiiiaudait une si grande exactitude pour en observer jus(prau\ moindres côrcnionios ; si les moindres ut'jgligfuces et les fautes
Sf MANUEL DU SEMINARISTE. — Mil. DE LA MESSE. JftS
les pins légères y étaient nuleineni châtiées : que tice, et c'est ce que nous faisons par la satisfaction; sera-ce liu sacriiice de la sainte Messe, où il n'y va enfin, comme source de tous nos biens, il faut replus de la mort des animaux, mais de la mort même courir à lui dans nos besoins, et nous le faisons par du Fils de Dieu, de l'épanchement de tout son sang la demande. Or, je dis que nous nous>cquittons trèseide la distribution de ses mérites?
Disons pins : s'il a failu tant de dispositions à la très-sainte Vierge pour la disposer à Tincarnation et àlagénéralion de Jésus-Christ dans ce mystère ; s'il a fallu qu'elle y ait employé tous les mouvements de son cœur et toutes les facultés de son âme élevée, soutenue et fortifiée par celle plénitude et surabondance de grâces, que nous honorons en elle; si elle a cru que tout cela n'était point trop pour hier, faire celle action et pour produire Jésus-Christ dans son état d'intirmiié; que sera-ce de l'action dont nous parlons, par laquelle nous produisons ce Dièroe Dieu, qui s'incarne encore tous les jours entre nos mains, comme il le lit autrefois dans les entrailles de la très-sainle Vierge, in quorum manibiis relut in utero Yinjinis incarnalur '/ (Alg.) avec cet avantage pourtant, que ce n'est plus dans un état passible et mortel , mais dans Télat même de la gloire; quelles dispositions ne demanderait pas u-ne action si divine? En vérité, n'est-ce pas un grand motif, et qui nous presse d'apporter loute railention et tous les soins imaginables pour nous obliger à la bien faire?
Ajoutons que si cette action est si excellente el si divine en elle-même, elle est aussi extrêmement avantageuse à ceux qui s'en acquittent fidèlement ; c'est le second motif qui nous oblige à la bien faire. Je ne prétends pas m'arrêter aux grâces de Dieu ei générales et particulières que nous en recevons; elles sont inconcevables ; et les torrents de bénédictions qui en découlent en sortent avec une telle impétuosité, et se répandent dans les cœurs avec une telle abondance, que l'on peut dire que c'est la source générale, mais infiniment féconde, de tous les biens que Dieu communique dans son Église : Fons omnium charismatum. Je veux seulement m'arrêter à un seul avantage que nous y trouvons, mais qui est la source de beaucoup d'autres : c'est que, dans la sainte Messe, nous avons le moyen de nous acquitter envers Dieu de tous nos devoirs ; ceci est bien considérable.
il y a quatre principaux devoirs auxquels la religion nous engage, et que Dieu exige de tous les hommes : l'adoration, l'action de grâces, la satisfaction et la demande ; quatre grands devoirs et indispensables, qui répondent à quatre éminenles qualités et divines perfections sous lesquelles Dieu nous paraît : car nous l'envisageons comme notre souverain, comme notre bienfaiteur, comme notre juge, comme le principe el la source de tous nos biens. Comme
parfaitement de toutes ces obligations par la seule action de la très-sainte Messe, lorsque nous sommes fidèles à la bien faire; car, 1° si nous devons à notre Dieu nos adorations et nos hommages, ne l'adorons-nouspas hautement par cet auguste sacrifice, où Jésus-Christ lui-même s'abaisse en la présence de son Père, et où il s'anéantit à la vue de ses grandeurs et de ses adorables perfections? El lorsque nous prenons Jésus-Christ enlre nos mains en cet étal d'abaissement, et que nous l'offrons à Dieu ainsi caché sous les voiles du saint Sacrement et sous les images de la mort, n'est-ce pas protester, à la face du ciel et de la terre, que Dieu est si grand que rien ne mérite de paraître devant lui? puisque Jésus- Christ, le Fils du Père, n'y veut être que dans un état de mort, et désirant de s'anéantir en sa présence, il s'y réduit au plus bas étage de rêlre, en se mettant sous un petit point d'un aeciderit ordinaire : tant la majesté de son Père lui est adorable ! N'est-ce pas là un illustre témoignage de ses grandeurs? 2° Nous satisfaisons avantageusement à sa justice ; car nous lui offrons le sang même de son Fils ; or, pour me servir du raisonnement de l'apôtre saint Paul {Hebr. ix, 15, 14) : Si sanguis hircorum ant vitulorum aspersus inquinatos sanctiftcat, ad emuudationem carnis, quanlo magis sanguis Christi emundabil conscientiavi 7iostram? Or, c'est ce Sîing que nous y offrons, dont la moindre goutte serait capable de satisfaire pour les péchés de mille mondes. 5° Nous le remercions dignement par cette même action, car en lai offrant son Fils, nous lui offrons ce qu'il a de plus cher ; et pouvons-nous lui témoigner de plus dignes sentiments de gratitude pour tous ses biens, qu'en lui redonnant un bien qui vaut autant que tous ceux qu'il nous donne ? Enfin, dans celte action, nous recourons efficacement à Dieu, comme à la source de tous nos biens, puisque nous lui demandons tous nos besoins, et que, pour les obtenir, nous n'y employons pas la voix des hommes, mais la voix même et le sang d'un Dieu, qui est toujours écoulé par sa révérence, el qui interpelle pour nous particulièrement à la sainte Messe. Cum in attari Christus immotatur, clamât idem Rcdemptor ad Palrem, corporaliler suas cicatrices ostendcns, quatenus sua liomines interpellalio custodial. (Lair. Justin., Serm. de Christi cvrporc.) Voyez donc comme, par celte seule action , nous nous acquittons envers Dieu de tous nos devoirs ; mais nous nous en acquittons avec un avantage in-
notre souverain, nous lui devons nos hommages et comparable, que je vous prie de remarquer: c'est
nos respects, el nous les lui rendons par l'adora- que nous nous en acquittons digne Deo, d'une ma-
tion ; comme notre bienfaiteur, nous devons lui té- nière digne de Dieu, c'est-à-dire, autant que Dieu le
moigner nos reconnaissances pour les biens qu'il mérite ; car s'il mérite des adorations infinies, des
nous a donnés, et nous le faisons par l'action de actions de grâces infinies, des satisfactions infinies ;
grâces ; comme notre juge, il faut contenter sa jus- en un mot , si tous les devoirs qu'on lui doit . pour
OEUVRES CONNUES DE M. TiiOiNSON.
lui rendre selon qu'il mérite, doivent être infinis, comme il est lui-même infini en toutes ses perfections, nous pouvons dire que nous le faisons dans la très-sainte Messe, puisque nous lui offrons Jésus- Clirist même, qui l'adore infiniment, qui le loue infiniment, qui l'aime infiniment. Amsi en lui offrant nos devoirs que Jésus-Christ lui rend, et que nous avons droit d'offrir, puisqu'ils sont nôtres en vertu de la donation que le Père nous en a faite, quomodo non omnia cum ipso nobis donavil ? nous pouvons dire que nous lui rendons des honneurs infinis, et ainsi que nous nous acquittons de nos devoirs, autant qu'il le mérite : Secundttm nomen tuiim, Detis, sic et laits tua. Et c'est en cela que saint Augustin, dans ses Méditations, admire la grande miséricorde de Dieu envers l'homme. Voici d'admirables paroles, et qui confirment fortement la vérité que j'avance. Je ne parle que de la satisfaction que nous devons à la justice de Dieu ; mais on le peut dire aussi véritablement de nos autres devoirs : Qiiid misericordius intelligi potest, qtiam cum peccatori unde se redimat non liabenti, Pater dicat : Accipe unigenitum Filium meum, et da pro le ; et ipse Filins dicat : Toile me, et redime te? Quid ergo justins quam cui datur pretium majus omni debito, ut dimitlnt illi qui pro debito offert taie pretium? Nous sommes infiniment redevables à Dieu, et dans notre disette nous n'avons pas de quoi lui satisfaire ; mais le Père , pour nous donner le moyen de nous acquitter, nous donne son Fils, et le Fils lui-même se donne à nous ; de sorte qu'en lui redonnant son Fils , et l'offrant à la très-sainte Messe, nous pouvons dire que nous nous acquittons de tout ce que nous devons, puisque nous lui donnons un payement égal à notre dette. Non-seulement nous nous en acquittons parfaitement , mais c'est la seule voie pour y satisfaire entièrement. Par les autres actions, nous pouvons bien offrir à Dieu quelques hommages, mais quelque effort que nous puissions faire , nous ne lui rendons que des honneurs finis; el, après tous nos efforts, nous sommes obligés d'avouer notre impuissance , el qu'il en mérite davantage. Car quand nous aurions consacré toutes nos affections et nos pensées, et que nous nous serions mille fois anéantis pour sa gloire, ce ne serait rien de considérable pour sa grandeur, tout ce que nous sommes n'est pas un atome devant lui ; quand même nous aurions anéanti tout l'univers à sa gloire, nous n'égalerions pas ce que mérite son infinité , «;e n'est que comme ime goutte de rosée, qui disparaît au premier rayon du soleil. Toute créature n'est qu'une ombre et qu'un néant devant lui , de sorte que si, par nos actions , nous témoignons que Dieu mérite quelque honneur , nous ne le pouvons faire que faiblement, et nous sommes comme ce prophète, qui disait à I)i<!u : Ali, ah, ah. Domine
première lettre, comme un enfant qui ne fait que bégayer.
Ainsi, par nos actions nous disons bien que Dieu mérite quelques respects, mais pourtant nous ne faisons que bégayer; car, comme ce ne sont que des actions finies, et des respects qui sont bornés selon notre faiblesse, nous ne parlons pas assez distinctement; parce que nous'ne faisons pas connaître clairement qu'il en mérite d'infinis ; mais, par la sainte Messe, nous le pqblions hautement el distinctement, puisque nous lui offrons des hommages infinis ; et c'est pourquoi elle est appelée par un Père sacrificium explicationis , un sacrifice où nous nous expliquons nettement de ce que Dieu mérite. Si donc nous négligeons ce moyen, qui est l'unique , pour nous acquitter entièrement de nos obligations, ne . faut-il pas avouer que nous n'y satisferons jamais, et si dans le payement que nous faisons de nos dettes, nous en contractons de nou^•elles , quelle voie pourrons-nous trouver pour nous en acquitter? 11 est donc important d'employer tous nos soins pour bien faire cette action.
Enfin, le troisième motif qui nous y oblige , c'est le malheur effroyable d'une âme qui ne s'en acquitte pas dignement. Car si le Saint-Esprit, dans l'Écriture sainte, prononce malédiction contre celui qiii fait l'œuvre de Dieu avec négligence, que sera-ce de l'œuvre dont nous parlons, qui est infiniment plus sainte et plus divine que toutes les autres ? C'est le raisonnement dont le concile de Trente se sert pour nous obliger d'apporter tous nos soins à la bien faire : Quanta cura adhibenda sit ut sacrosanctum Missœ sacrificium omni religionis cultu ac veneratione celebretur , quivis facile existimare poterit , qui cogitarit in sacris Litteris maledictum eum vocari qui facit opus Dei negiigenter. (Sess. 22, Décret.) Sur cette autorité divine, et sur ce raisonnement du concile, je vous supplie de faire avec moi trois réflexions, qui sont nécessaires pour bien concevoir l'importance et toute la force de ce motif.
La première est que de tous les malheurs qui nous pourraient jamais arriver, il n'y en a point qui soient tant à redouter que la malédiction d'un Dieu : c'est le couible de tous les malheurs. De sa bénédiction découlent tous les biens, mais sa malédiction est la source de tous les maux : on craint la malédiction d'un père, et on le doit ; on appréhende la malédiction des souverains, et avec sujet : mais qu'est-ce que la malédiction des créatures, en comparaison de la malédiction d'un Dieu? Leurs souhaits ne sont pas toujours accomplis, l'effet ne suit pas toujours leurs paroles ; et, au fond, qu'est-ce qu'est tout le mal qu'elles nous peuvent faire? Umbrœ transitus. (Sap. 11,5.) Mais pour la malédiction d'un Dieu, dont la parole est toujours accomplie : Dixit et
DeuK, nescio loqui, quia puer ego snm [Jer. i, G) ; il facta sunl (Psal. xxxii, 9), et dont le bras vengeur
aurait souhaité de faire connaître que Dieu méritait et tout-puissant en fait toujours ressentir les eûets;
des louanges infinies ; mais reconnaissant sa fai- (|ui est-ce qui en pourra supporter le poids , et qui
lJess(, cl son impuissance, il n'en prononce qut la n'en appréhendera les suites cU'royablcs? Il ne fait
MANUEL DU SEMINARISTE. — Vlll. DE LA MESSE. 86
que dire une parole au figuier, et en même temps il se dessèche ; il maudit la terre , et à l'instant elle est rendue stérile ; il maudit Gain, et dans le même moment il se désespère, il ne siit plus où il en est. Que doit-on attendre d'une personne, qui, faisant cette œuvre avec négligence , est maudite de la bouche même de Dieu? Deus cujus irœ nemo resistere potest, sub quo curvantitr qui portant orbcm. (Job IX, 15.) Quœ est [orlititdo mea, tit siistiueam? (Job M, 11.)
Mais ce qui nous la doit faire encore plus redouter, c'est que celle malédiction est générale : Maledictiis; c'est la seconde réflexion. Je trouve dans l'Écriture deux sortes de malédictions que Dieu prononce : les unes, qui sont bornées, limitées et déterminées à certains effets, comme lorsque Dieu maudit la terre, maledicla terra, aussitôt il détermine l'eSet de sa malédiction : Spinas et tribulos germinatil... ; de même lorsqu'il maudit le serpent : 3/«ledicttts eris... Super pectus tuum gradiens... inimicitias ponant inter te et mulierem (Gen. m, H seq.) ; ainsi quand il maudit Cham : Maledictus Cham , tervus servorum erit fralribus suis. (Gen. ix, 25.) Or ces premières malédictions, quoique beaucoup à craindre, comme elles sont bornées, déterminées, marquées dans leurs effets, ne sont pas le plus à craindre , parce que nous voyons jusqu'où elles s'étendent; mais pour les secondes, qui sont indéterminées , absolues , générales , elles sont infiniment redoutables, et nous les devons d'autant plus craindre, qu'il n'y a point de malheurs qu'elles ne renferment. C'est pourquoi au jour du jugement, pour le comble des châtiments des réprouvés , Dieu leur donnant la dernière , mais la plus épouvantable de toutes les malédictions, leur dira : Ite, maledicti (Matth. XXV, 41), allez, maudits; malédiction générale, qui sera une source féconde et intarissable de toute sorte de malheurs, dont ils seront accablés dans toute l'éternité. Et c'est ce qui nous doit faire exlraordinai rement craindre au sujet dont je parle : car Dieu donne sa malédiction à celui qui fait son œuvre négligemment : Maledictus qui facit opus Dei negliyenter (Jer. xlviii , 10), mais quelle malédiction ! maledictus : c'est une malédiction indéterminée, elle les renferme toutes ; il n'y en a pas une que l'on ne doive craindre.
Enfin, troisième réflexion ; si cette malédiction est prononcée contre tous ceux qui font les bonnes œuvres avec négligence, que sera-ce de celle dont nous parlons ? Nullum opus adeo sanctum, adeo divinum ; et proprement c'est opus Dei, parce qu'un Dieu même y est produit : Domine, opus tuum in medio annorum. Opus Dei Christus in incarnatione productus; at idem Christus in Missa producitur, ergo specialiter est opus Dei. On ne peut s'y rendre négligent, sans se rendre extraordinairement coupable ; maledictus : n'est-ce pas attirer sur sa tête d'épouvantables malheurs , et s'exposer à toute sorte d'effroyables malédictions, de négliger celte action qui
esi? infiniment relevée au-dessus de toutes les autres?
Voilà les motifs qui nous peuvent faire connaître l'iinportance de la bien faire : voyons maintenant la manière de la bien faire. 11 y a deux choses à considérer dans cette action aussi bien que dans toutes les autres, c'est qu'il est important de iiion régier l'extérieur et l'intérieur. Ce sont les deux choses que le concile de Trente demande pour bien faire cette action : Omnis opéra et diligentia in eo ponenda est, ut quanta fieri potest interiori cordis munditia ac puritate, atque exteriori devotionis ac pietatis specie peragatur. (Sess. xxii, Décret.) Exteriori devotionis ac pietatis specie, voilà l'extérieur; interiori cordis munditia ac puritate, voilà l'intérieur.
Premièrement donc il faut une grande dévotion et révérence extérieure; car cette révérence extérieure est un admirable instrument et un secours puissant pour la dévotion, et pour émouvoir notre cœur : Devotionionis exterioris religio attentionem excitât et affectiim ; c'est une voie pour nous rendre et plus attentifs et plus affectionnés à ce que nous devons faire ; et c'est pourquoi lÉglise même voyant la dévotion toute particulière et extraordinaire que l'on devait apporter à ce mystère, fa voulu ainsi revêtir extérieurement d'un grand nombre de cérémonies plus augustes que toutes les autres, afin d'en imprimer un plus grand respect d'estime et de religion. Or, cette révérence extérieure demi&âe particulièrement une grande exactitude pour les cérémonies en celui qui dit la sainte Messe ; une grande modestie dans celui qui l'écoute , et une grande récollection et mortification des sens dans l'un et dans l'autre?
1° Une grande exactitude pour les cérémonies dans celui qui la dit. L'Église même a jugé ceci d'une telle importance, qu'elle a voulu les régler toutes, mais avec un soin si admirable qu'elle marque jusqu'aux moindres circonstances de ce que nous y devons faire : ce qui nous fait connaître qu'elle a cru que cela était de grande conséquence.
2* Une grande modestie dans celui qui l'écoute, mais si universelle, qu'il n'y ait rien dans tout l'extérieur qui ne témoigne une profonde révérence, et qui ne se ressente de la sainteté du mystère et de la présence de Jésus-Christ : Modestia vestra nota sit omnibus hominibus, Dominus enim propeest. (Phi" lip. IV, 5.) Dans le monde, la présence des grands, des princes oblige à se tenir dans une grande modestie : mais dans le christianisme, ce qui fait la modestie chrétienne, ce n'est point la présence du monde, elle n'est capable que de faire une modestie mondaine, mais la présence de Jésus-Christ. Or, c'est à la sainte Messe qu'il se rend présent réellement ; ainsi nous devons être très-modestes dans les actions et mouvements du corps, dans la posture, dans les habits, n'y allant qu'avec le surplis ou le manteau.
3" Enfin il faut, et dans celui qui la dit, et dais
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celui qui l'écoute, une grande récolleclion cl mortification universelle de tous les sens. Saint Anibroise nous rapporte un exemple qui est capable de nous confondre ; c'est en la personne d'un jeune infidèle qui respecta tellement l'idole que son maître adorait, et le sacrifice qu'il lui offrait, qu'il se laissa brûler le bras par un charbon, plutôt que d'interrompre ou de troubler cette action par ses cris, ou par le moindre témoignage de sa douleur : Tanta fuit in puero disciplina; reverentia, ut natnram vinccret (S. Amiïr., lib. m De virginibns) ; tant les sentiments de religion étaient gravés dans le fond de son cœur. Cependant la moindre incommodité, la moindre occasion qui ne vient pas à notre humeur, nous emporte et nous jette dans l'impatience ; on ne pense presque point à la sainteté du mystère : on se dissipe , on regarde de tout côté, on se distrait, etc..
Pour l'intérieur, il y a trois choses principalement à y considérer : les intentions que nous devons prendre, les dispositions que nous y devons apporter , les actes que nous devons produire, pour nous occuper dans ce mystère.
1° Les intentions que nous devons prendre. Il faut prendre garde de n'y point aller par vanité, par quelque respect humain, par coutume, sans aucune attention à ce que l'on va faire, ou par quelque fin seulement indifférente ; mais en y allant, songer sérieusement à la grandeur et à la sainteté de cette action, et tâcher de nous remplir et de nous animer des intentions que Dieu désire, pour ne l'entreprendre que dans ses vues. Or il y a de deux sortes d'intentions, de générales et de particulières ; des générales qui sont les mêmes que celles du sacrifice, et qui se rapportent aux quatre fins pour lesquelles il a été principalement établi : 1° pour honorer Dieu ; nous ne lui rendons jamais un plus grand honneur ; 2" pour action de grâces de tous ses bienfaits ; 5* pour lui satisfaire ; 4" pour impétrer ses grâces, auxquelles il en faut ajouter une cinquième, in mevioriam imjslerioTum Cliristi. Voilà les fins générales du sacrifice, et les intentions que nous devons toujours prendre lorsque nous allons à la sainte Messe; nous en avons parlé suflisannncnt.
A ces intentions générales, on en peut ajouter de particulières, et qui doivent être conformes aux nécessités (;t besoins différents où on se trouve. Or, quand je dis particulières, je n'entends pas qu'elles soient seultMiieiit |K)ur nous, et qu'elles ne doivent regarder (|iie notre personne ; car ce sacrifice étant public, il faut aussi prier pour toute l'Église ; mais j'entends des intentions qui sont déterminées à quel(|ues besoins particuliers, sur lesquels nous ne connaissons pas ciTtainement la volonté de Dieu. Je demande à Dieu qu'il soit honoré, que sa volonté soit faite, qu'il règn<; souverainement sur tous les cœurs ; je demande le pardon de mes péchés, sa grâce, sa gloire ; jo demande en généra! (|u'il me
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délivre de ce qu'il connaît m'étre mauvais, qu'il me donne ce qu'il connaît m'étre bon. Je suis assuré que Dieu veut bien m'accorder ces demandes, et ce sont des intentions générales qu'il faut toujours avoir : aussi sont-elles toutes renfermées dans l'Oraison dominicale, que nous disons toujours à la . sainte Jlesse. Mais lorsque je viens à déterminer plus particulièrement ces intentions, et que je viens à demander en détail la délivrance de cette tentation, parce que je crois qu'elle m'est préjudiciable, la guérison de celte maladie, qui semble me retarder dans le service de Dieu, la santé que je crois m'étre avantageuse : pour lors je ne sais pas si mon intention, ma pensée, mon désir, ma demande sont conformes au désir et à la volonté de Dieu ; et c'est pourquoi, bien que je le puisse demander licitement et entendre la Messe dans ces intentions particulières, bien que cela même soit quelquefois utile, ii faut néanmoins que ce soit toujours sous la condition que met l'apôtre saint Jean, qui veut que nous ne demandions rien, qu'autant que ce soit dans la volonté de Dieu : Qnodcunqne pelierimtis, secundum voluntatem ejus. (/ Joan. v, ii.)
Pour les dispositions que nous y devons apporter, a y en a trois principales : la pureté de cœur, le désir, la dévotion. Premièrement la pureté de cœur; elle est extraordinairement nécessaire pour assister à ce mystère. Car 1° si le peuple d'Israël fut sanctifié pour approcher de la montagne de Sinaï, au pied de laquelle se fit l'aspersion du sang d'une alliance qui n'était que figurative {Exod. xix 24) ; si tous jusqu'à Moïsey étaient dans la frayeur; et s'il y avait un commandement exprès de lapider la moindre bête qui eût louché la montagne, n'cst-il pas juste que personne ne s'approche de la sainte Messe, où se traite la vérité de cette alliance par l'aspersion même du sang de Jésus-Christ, sans une pureté non-seulement égale, mais incomparablement plus grande? Non enim accesststis ad montem tractabi- Icm, ditl'Apôlre. {llcbr. xii, 18.) Quoi ! pour approcher de cette montagne sensible et terrestre, il a fallu une si graiule pureté, et pour les approches de notre uKuitagne sainte, de Jésus-Christ même, nous n'apporterons aucune précaution ? 2" De plus, dans la sainte Messe, il se fait un traité de paix entre Dieu et l'homme ; et quelle apparence que celui qui veut demeurer ennemi de Dieu soit coujpris dans ce traité? Il faut donc renoncer au péché, qui nous rend ses ennemis, ou au nu)ins à l'alïection et à la volonté de le connneltre ; 5" C'est faire un extrême nlliont à la Sagesse éternelle, à Jésus-Christ, de l'employer à demander pardon des offenses que l'on ne veut point abandonner : Non est spcciosa laus in are peccatoris. {Eccli. xv, 9.) 4° C'est la nature du sacrifice, (jue ceux qui y assistent communient ou en esprit ou eu effet, ce qui n'est point permis au peclnMir, ni d-'une, l'aboi' ni d'autre ; il fauldi^ iKÎcessilé (ju'il se lave en entrant dans le temple, et qu'il présente à !>ieu une conscience si épurée, qu'elle
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puisse pariicipcr au niysièio, s'oflranl avec Jésus- Christ, pour ne faire avec lui qu'une seule vicfune ; autrement nous en approchant avec le péché, avec l'affection déréglée pour la créature, avec le cœur échauffé par ic feu de quelque passion, nous sommes en danger de ressentir le châtiment effroyable des enfants d'Aaron , qui nous est rapporté dans le lAh-itiqiw. (Cap. x.) Ils furent misérablement dévorés par le feu, parce qu'ils curent la témérité, dit l'Ecriture, d'apporter un fou étranger à leurs sacrifices : Divino snnt igtic cousnmpli, quia alienum i(inem offerte prœsumpscrnut. Or n'est-ce pas une figure de la témérité de ceux qui viennent offrir notre divin sacrilice avec un péché mortel sur la conscience, avec une passion violente, avec une affection déréglée qu'ils sont résolus de ne point rompre ? ainsi que peuvent-ils attendre sinon qu'un pareil et bien plus épouvantable châtiment? C'est la belle pensée de saint Pierre Damien : Filii Aaron ab allari Domini, non aliennm, scd ignem dnntaxal divini amoris accipiant. Quisquis iqiiur terrenœ vel carnalis conçupiscenliœ flamma in tlmribulo sut pectoris œstnal, et sacris assistere miytisleriis non formidat, ilte procul dubio divinœ uttionis iijne consumitur, etc. Il faut donc purifier son cœur des affections déréglées aux créatures; c'est la première disposition pour ce mystère. La seconde, c'est le désir. Si David soupirait avec tant d'ardeur après l'entrée de l'ancien tabernacle : Lœtntus sum in his quœ dicta stint mihi ; in domum Domini ibimns... {Psat. cxxi, i.) Quant dilecla labertacula tua, Domine virtutum... {Psal. lxxxiii, 2.) Quando traiisibo ad locum tabernaculi admirabilis usque admonicm Dei? (Psal. xli, 5) ; s'il était dans des souhaits si ardents pour un lieu où on ne sacrifiait que des animaux, quel désir ne doit point avoir le Chrétien pour assister à cet adorable sacrifice? Voir Jésus-Christ glorieux sous les espèces du pain s'immoler tous les jours pour la gloire de Dieu, son Père, et pour notre salut, n'est-ce pas un digne objet de notre désir? Si nous étions dans la Terre-Sainte, avec quel zèle et quel amour irions-nous sur la montagne du Calvaire! nous serions ravis de voir ces lieux où il a versé son sang, et offert une fois ce sacrifice ; et c'est ce que nous voyons tous les jours renouvelé sur nos autels, à la sainte Messe : Allaria tua. Domine, rex meus et Deus meus. {Psal. lxxxiii, i.) Premier motif de notre désir. Considérer toute la cour céleste présente à ce sacrifice, et nous voir dans cette action unis à tous les saints pour rendre nos hommages à Jésus-Christ, et tout ensemble pour les rendre, avec Jésus-Christ, à la majesté de Dieu, son Père, quel honneur à une chétive créature! c'est la seconde raison qui doit exciter notre désir. Enfin avoir part à tous les mérites d'un Dieu, et recevoir les abondantes effusions de ses grâces, qu'il répand avec son sang, et qu'il fait découler avec profusion dans nos cœurs, lorsque nous assistons dévotement à cet adorable sacrifice : n'est-ce pas .assez pour nous obliger d'assister à la sainte Messe avec une grande
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imrelé de cœur, et de nous y porter avec un grand désir?
Enfin à la pureté de cœur et au désir il faut joindre la dévotion, pour demeurer en respect et assister avec une attention toute particulière à ce mystère. N'est-ce pas une honte, dit saint Bonaventure {De incendio amoris, cap. 2), que Jésus-Christ soit tout entier pour l'amour de nous à la sainte Messe, et que pour l'amour de lui nous n'y soyons presque jamais tout cnliers 1 Dominusprapternos scmper ibi est toltis, et nos raro vel nunquam ibi toti sumus propter eum ; le corps à l'église et l'esprit dans le monde, le corps à la Messe et le cœur dans les affaires, dans le ménage, à la maison. Il faut donc de la dévotion, afin qu'entrant à l'église pour assister à ce saint sacrifice, nous puissions, comme un saint Bernard, quitter à la porte toutes nos autres affaires, et dire à toutes nos autres pensées, comme Abraham disait autrefois à ses domestiques, lorsqu'il les laissa au pied de la montagne pour aller seul sacrifier à Dieu : Manetehic. {Gen. xxii, 5.) Pensées d'affaires, d'étude, d'emplois, de domestiques, manele hic, demeurez à la porte, et après que j'aurai sacrifié à Dieu je vous retrouverai ici, et vous reprendrai. Ce sont les dispositions avec lesquelles il faut venir à la sainte !\Iess6.
3° Enfin il y a les actes que nous pourrions produire et dont nous pourrions nous occuper dans ce mystère. Or il me semble qu'entre les manières différentes de s'occuper à la sainte Messe, dont les hvrcs spirituels sont tout remplis, nous pourrions nous entretenir utilement de celleci, qui est de partager la Messe en six parties, et suivant chacune de ces parties prendre quelque occupation particulière. La première est depuis le commencement jusqu'à lEpitre ; la seconde, depuis l'Epître jusqu'à l'Oflertoire; la troisième, depuis l'Offertoire jusqu'à la Consécration ; la quatrième, depuis la Consécraticm jusqu'au Pater; la cinquième, depuis le Pater jusqu'à la Communion ; la si.xième, depuis la Communion jusqu'à la findelasaiu-te.Messe.
Dans la première, qui s'appelle prépara'.ive , c'està-dire depuis le commencement de la Mtsse jusqu'à l'Epître, nous pourrions nous exercer dans les actes de pénitence, d'humilité, de confusion, de contrition de nos péchés. Car 1° cela est important pour ne point profaner ce mystère ; vous avez vu le péril de s'y présenter avec un cœur souillé et une conscience qui n'est pas épurée. 2° 11 faut traiter les choses saintes saintement. 5° Nous voyons que l'intention de l'Eglise est de nous faire produire ces actes à rentrée du sacrifice; c'est pourquoi elle oblige le prêtre au commencement de se tenir au bas de l'autel, comme indigne d'approcher de Dieu. Elle l'oblige de dire le Confiteor dans un sentiment profond de pénitence. Elle dit : Aufer a nobis, quœsumus, etc., ensuite le Kyrie; en un mot, toute cette première partie ne nous prêche que la pénitence, et pour cela il faut adorer Jésus-Christ, source de pénitence, la demander.
Dans la seconde, que l'on appelle catéchistique ou instructive, et qui comprend ce que Ton dit depuis l'Epître jusqu'à l'Offertoire, on pourrait s'exciter à de grands désirs de pratiquer la doctrine que Dieu •nou3 enseigne, et surtout les vérités de l'Evangile. Car dans celte partie, on lit hautement les leçons que Dieu a faites aux hommes, et les instructions qu'il leur a données, soit par les prophètes, soit par les apôtres, soit immédiatement par lui-même, dont les Epîtres et les Evangiles sont toutes remplies. Ainsi, pour lors, il faudrait se considérer comme étant à l'école de Jésus-Christ qui nous enseigne, et se mettre dans la disposition que saint Paul demande à tous les Chrétiens : Erunt omnes docibiles Dei {Joan. VI, 45) ; et, pour cet effet, on pourrait faire trois choses : 1° demander la lumière pour connaître la doctrine de Notre-Seigneur et la pureté de ses maximes, et en faire un acte de foi pendant le Credo. 2° Demander l'affection et s'exciter à un grand amour de ces vérités. 5° Demander la force, pour maintenir hautement et pratiquer fidèlement toutes ces mêmes vérités, et en faire une ferme résolution. Si on avait quelque maxime en particulier présente à l'esprit comme : Qui mm bajulat crucemsuam.. {Luc.
XIV, 27); Qui twn renunlial omnibus quœ possidet
{Ibid., 33); on pourrait s'en occuper dans le détail, si non le faire en général pour toutes les maximes de lEvangile.
Pour la troisième, qui est appelé mysticiue, ou consécratoire. et qui va jusqu'à la Consécration, comme, dans cette partie, on offre le pain et le vin, pour être changés ensuite au corps et au sang du Fils de Dieu, il faudrait nous offrir nous-mêmes pour être tous changés et transformés en Jésus-Christ, hnitamini quod iractatis, dit l'évéque, dans l'avertissement qu'il donne au prêtre qu'il ordonne ; il faut que nous iniilions ce que nous touchons et manions à l'autel, et que nous y avons tous les jours entre les mains : Imi~ tamini quod tractatis. De sorte que comme le pain et le vin n'y conservent que leur extérieur, mais au dedans toute leur substance est anéantie et est changée en la substance même de Jésus-Christ, il faut que le même s'opère en nous, et n)ème dans tous les peuples qui assistent au sacrifice ; c'est ce que dit lapù- Ire saint Paul : Omnes unum corpus et unus punis, qui de unopane parliàpumus. (l Cor. x, 17.) Ainsi il faut renoncer à tout soi-même, à toutes ses inclinations propres, à ses propres désirs, et prier Notre-Seigneur qu'il nous anéantisse, afin de nous revêtir lui-même de ses inclinations, etc. Exuitc vos vcterem liominem, iiiduilc novum... {Col. m, 9.)
Dans la quatrième, qui est depuis la Consécration iusqu'a;i /*a<cr, il faut adorer Jésus-Christ présent, s'unir à la religion de tous les anges : Adorent ciim omnes anijeli ejus, {Hebr. i , 0) , et s'unir à Jésus- Christ mente pour entrer dans son amour cl dans sa religion envers Dieu son Père; cl, dans la vue des devoirs immenses qu'il lui rend dans son divin intérieur , comme noire supplément, faire connue ces
vieillards de V Apocalypse (vu, 11, 12), qui prosternés devant le trône de l'Agneau, c'est-à-dire Jésus-Christ, adoraient en disant : Ainsi soil-il : Et adoraverunt Deum, dicentes : Amen ; et pour lors lui ouvrir notre cœur, et lui demander nos besoins qui sont renfermés dans le Pater; et lui demander non-seulement pour nous, mais pour nos frères et pour toute l'Eglise : car c'est un sacrifice public.
Dans la cinquième, qui est depuis le Pater jusqu'à la Communion, et que l'on appelle consommative, en ce que le prêtre fait la plus prochaine préparation pour communier et pour consommer le sacrifice, et en effet communie et le consomme ; il faut que ceux qui l'entendent communient spiritueliement avec le prêtre.
Dans la sixième et dernière qui est appelée eucharistique, il faut avec l'Église entrer dans des actions
de grâces. Quid dicjnum offeram Domino? ISlun-
quid dabo primogenitum meum pro scelere meo , sicut rex Moab, aut fructum ventris mei , quod fecil Jeplite?..,. Si dedero primogenita mea pro impietate, et fructum ventris mei pro peccato, etc. , nihil diynum offeram Deo. Unde et David magis magisque precatur {Psal. L, 4) ; a Lava me, » etc.Pjo peccato animes soins digne sanguis offertur , et sanguis non vitulorum, non arietum, non liircorum, sed proprius digne offertur, dicente Propheta {Psal. cxv, 12) : « Quid r-Tr-buam ? calicem salutaris accipiam, et nomen DomJni invocabo ; i> verum et ipsum sanguinem non damus, seil reddimus. (Hieron., In Midi., lib. ii, c. vu.)